En reconnaissant le Golan, les États-Unis « résolvent » un problème inexistant
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Analyse

En reconnaissant le Golan, les États-Unis « résolvent » un problème inexistant

Le statu quo sur le plateau, dont le contrôle par Israël n'a jamais été reconnu ni remis en cause, s'en verra sûrement chamboulé, et pas au bénéfice d'Israël, craignent des experts

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le sénateur américain Lindsey Graham, à gauche, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et l'ambassadeur américain en Israël David Friedman, à droite, lors d'une visite dans le plateau du Golan, le 11 mars 2019 (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO)
Le sénateur américain Lindsey Graham, à gauche, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et l'ambassadeur américain en Israël David Friedman, à droite, lors d'une visite dans le plateau du Golan, le 11 mars 2019 (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO)

Il y a moins d’une dizaine d’années, le Premier ministre Benjamin Netanyahu était en négociations avancées avec la Syrie pour lui rendre le plateau du Golan en échange de la paix.

Mais après une guerre civile qui a réussi à bouleverser toute la région et l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis, qui a eu les mêmes effets dans l’ensemble, Netanyahu est à deux doigts de ce qui paraissait sûrement inimaginable en en 2010: la reconnaissance internationale de la souveraineté israélienne sur le plateau stratégique, au moins par Washington.

La plupart des Israéliens se sont félicités du tweet de Trump jeudi, déclarant que le temps était venu de « reconnaître entièrement la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan. »

« Le président Trump vient de prendre une décision historique, » s’est réjoui Netanyahu, la qualifiant de miracle de Pourim.

Mais de nombreux experts et analystes américains, y compris de fidèles soutiens d’Israël, font part de leurs doutes sur le bénéfice réel de cette mesure pour l’État juif. Après tout, rares étaient les membres de la communauté internationale à exiger qu’Israël rende le plateau à la Syrie, et officialiser l’annexion pourrait donc ouvrir une boîte de Pandore d’effets secondaires indésirés.

« Ayant défendu et soutenu la décision longuement attendue de déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem, il m’est difficile de percevoir l’urgence ou une quelconque sagesse dans la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan, » a ainsi déclaré Robert Satloff, le directeur exécutif de l’institut américain Washington Institute for Near-East Policy. « Pour moi, il s’agit d’une solution en quête d’un problème. »

« C’est mettre la main dans un nid de guêpes de façon superflue, » a abondé Ilan Goldenberg, le directeur du Programme pour la sécurité au Moyen-Orient du think-tank Center for a New American Security. « Personne ne s’intéresse au plateau du Golan actuellement ni ne conteste activement de la position israélienne dans le Golan. Alors pourquoi se créer des soucis ? »

C’est inutile, mal-avisé — la solution à un problème qu’Israël n’a pas

Ofer Zalzberg, un analyste basé à Jérusalem pour le Crisis Group, a soutenu que cette décision américaine pourrait affaiblir la capacité de l’administration Trump à s’opposer à d’autres exemples de pays acquérant des territoires par la force, telle que l’annexion de la Crimée par la Russie.

« Deuxièmement, la reconnaissance par les États-Unis de l’annexion du plateau du Golan par Israël pourrait poser les bases de la reconnaissance américaine de futures annexions israéliennes de la Cisjordanie ou de certaines parties, » a-t-il ajouté.

Après que le sénateur américain Lindsey Graham a indiqué qu’il œuvrerait pour que les Etats-Unis reconnaissent la souveraineté israélienne sur cette zone stratégique la semaine dernière, plusieurs analystes américains ont affirmé que cette décision plaira certes à la base électorale de Trump mais qu’elle n’aurait aucun effets pratiques positifs sur le terrain.

Le sénateur américain Lindsey Graham et le Premier ministre Benjamin Netanyahu visitent le plateau du Golan le 11 mars 2019 (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO)

« Comme de nombreuses actions entreprises par l’administration Trump au sujet d’Israël, la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan serait un subterfuge politique motivé par des intérêts politiques nationaux, » a jugé l’ancien négociateur américain pour la paix au Moyen-Orient Aaron David Miller. « Cela est inutile, mal-avisé — la solution à un problème qu’Israël n’a pas. »

Netanyahu a défendu le contraire, affirmant que les tentatives par l’Iran de s’ancrer en Syrie ont rendu la souveraineté israélienne sur le Golan plus importante que jamais.

« Vous pouvez tous imaginer ce qu’il se passerait si Israël n’était pas présent dans le Golan : nous aurions l’Iran sur la côte de la mer de Galilée, » a-t-il déclaré mercredi lors d’une rencontre avec le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo.

En effet, dans son tweet — qui, il faut le noter, ne constitue pas une reconnaissance formelle, mais au mieux, une déclaration d’intention — Trump a mentionné un argument récurrent selon lequel le Golan « revêt une importance stratégique pour l’Etat d’Israël et la stabilité régionale ! »

Malgré une résolution onusienne datant de 1981 — soutenue par l’ensemble des 15 membres du Conseil de sécurité, y compris l’administration de Ronald Reagan — qui établissait que l’annexion du Golan par l’État juif « est nulle et non avenue et sans effet en droit international, » le Golan aujourd’hui fait consensus en Israël, des responsables politiques de presque tous les horizons idéologiques ayant accueilli favorablement les intentions du président américain.

Cela a d’ailleurs été mis en évidence début mars lorsque les quatre dirigeants du parti centriste Kakhol lavan, le concurrent le plus sérieux de Netanyahu aux prochaines élections, se sont rendus dans le Golan pour déclarer qu’ils renforceraient la présence israélienne dans le territoire.

« De l’autre côté de la frontière se trouve un dictateur responsable du meurtre d’un demi-million de ses concitoyens. Son régime est soutenu par les Iraniens et le Hezbollah », y avait alors déclaré Yair Lapid, le n°2 du parti.

Les membres du parti Kakhol lavan (de gauche à droite) Gabi Ashkenazi, Yair Lapid, Benny Gantz et Moshe Yaalon lors d’une conférence de presse sur le plateau du Golan, le 4 mars 2019. (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israel)

Mais de nombreux diplomates et experts universitaires en droit international diraient qu’un changement dans la situation sécuritaire, aussi grave qu’elle puisse être, ne justifie pas l’abrogation des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et annihilerait des décennies de consensus international sur ce petit bout de terre.

Dan Shapiro, ancien ambassadeur américain en Israël et actuellement chercheur associé l’Institut de recherche en sécurité nationale de l’Université de Tel Aviv, avait affirmé, plus tôt ce mois-ci, que le statu quo sur le Golan était très bénéfique à Jérusalem. Désormais, l’intention de Trump pourrait avoir des répercussions négatives sur le statut d’Israël dans la région.

« Quoi qui puisse être obtenu par la reconnaissance américaine (que peu de pays suivraient) pourrait être renversé par l’attention internationale de nouveau portée sur la question, » a-t-il déploré dans une longue déclaration sur Twitter.

Non seulement la Russie et l’Union européenne s’y opposeront probablement, mais également des petits groupes d’opposition syriens également, notamment les Kurdes qui « pourraient — sous la pression d’Assad ou pour prouver leur loyauté patriotique à la Syrie dans des négociations post-guerre — se joindre à la protestation contre les revendications de souveraineté israéliennes, » a défendu Shapiro.

De plus, la prise de position de Trump pourrait ralentir le rapprochement secret de l’État juif avec les pays du Golfe, a-t-il estimé. De nombreux gouvernements arabes se fichent du Golan, mais leur position officielle est qu’il s’agit d’un territoire occupé qui doit être rendu à la Syrie.

« La vraie question, c’est que gagnerait Israël avec cette reconnaissance par les États-Unis, et en quoi cela servirait les intérêts américains ? Cela aurait un peu de valeur symbolique (et peut-être politique pour Netanyahu), » a ajouté Shapiro, « mais ne changerait pas le statu quo d’un iota. »

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