Entraîner la mémoire : Une nouvelle étude israélo-américaine donne de l’espoir
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Entraîner la mémoire : Une nouvelle étude israélo-américaine donne de l’espoir

L'ère de l'information change notre approche du travail de la mémoire mais déléguer des activités mentales à des appareils est-il bon pour nous ? Des chercheurs répondent

S’il y a une chose que tous les êtres humains semblent avoir en commun, c’est la peur de perdre la mémoire. Après tout, la mémoire dessine notre personnalité, elle détermine la manière dont nous définissons notre image de soi et elle contribue à des expériences partagées à de multiples niveaux. Perdre la mémoire, c’est souvent perdre l’histoire d’une vie entière.

Le 21e siècle offre des technologies variées qui nous empêchent d’oublier les petites choses – nos numéros de téléphone, qui ne sont dorénavant éloignés que d’une touche de smartphone. Mais les téléphones mobiles peuvent-ils réellement contribuer à la défaillance de la mémoire ? Sont-ils responsables de nos pertes de mémoire ? Ou est-ce la génétique ? Ou peut-être une combinaison de ces deux éléments ?

Récemment, une équipe de scientifiques travaillant sous les ordres du professeur Rafi Malach du département de Neurobiologie à l’institut des sciences Weizmann a publié les conclusions d’une étude innovante à ce sujet – en collaboration avec le neurochirurgien Ashesh D. Mehta et son équipe de l’institut Feinstein de recherche médicale aux Etats-Unis.

Intitulé « Hippocampal sharp-wave ripples linked to visual episodic recollection in humans », l’article a été publié au mois d’août dans le magazine Science, journal universitaire relu par les meilleurs spécialistes et publication éminente – par ailleurs considéré comme l’un des journaux académiques les meilleurs du monde – du groupe American Association for the Advancement of Science.

L’étude montre qu’à l’intérieur de l’hippocampe – une partie majeure du cerveau humain qui joue un rôle important dans la consolidation de l’information, que ce soit dans la mémoire à court-terme ou dans la mémoire à long-terme – d’importants groupes de cellules nerveuses sont soumises à ce qui peut être décrit comme des « poussées électriques » rapides et puissantes, qui caractérisent à la fois la création des souvenirs et leur récupération.

Pour Yitzhak Norman, doctorant en neurobiologie et co-auteur de l’article, l’angoisse liée à la perte de la mémoire est plus que compréhensible.

« La mémoire est l’un des fondements de la personnalité. Notre dépendance à la mémoire est très intime – elle détermine la manière dont nous nous percevons et ce dont nous nous souvenons des choses relativement à ce que nous sommes », déclare Norman à Zman Yisrael, le site en hébreu du Times of Israel.

« C’est pour cela que toute défaillance de la mémoire nous effraie tellement. La désintégration de la mémoire s’apparente à une désintégration de soi. Et ce qui nous fait le plus peur, c’est que ce processus peut nous arriver sans même que nous en soyons conscients », dit-il.

Selon Norman, les conclusions scientifiques coïncident avec des expériences que nous partageons tous et qui nous semblent hasardeuses – comme la difficulté à nous souvenir d’un nom où à répondre à une question pourtant simple.

Le doctorant en neurobiologie Yitzhak Norman. (Crédit : Amir Ben-David/Zman)

« L’une des choses qui survient dans l’hippocampe, c’est le codage par contexte – le contexte de l’endroit où a été vécue une expérience particulière, quand et dans quelles circonstances. On pense que c’est l’hippocampe qui est à l’origine de l’association entre les expériences et un contexte particulier », ajoute Norman.

« Quand on s’efforce de se souvenir de quelque chose, on utilise l’imagination ‘épisodique’ et le système de mémoire pour revenir en arrière, jusqu’au point où le souvenir a été créé. Et quand on parvient à ré-imaginer le moment où le souvenir a été créé, alors il y a une chance d’être en mesure de le récupérer », explique Norman.

Un bel esprit

Selon le doctorant, l’un des défis essentiels posés par la recherche sur le cerveau est que lorsque les scientifiques étudient celui d’un animal – comme le cerveau d’un rat – ce dernier ne peut pas faire part aux chercheurs de son expérience mentale.

« Pour enquêter sur des processus neurologiques complexes qui surviennent dans les profondeurs du cerveau humain, nous avons besoin de mesures invasives, ce qui signifie que nous devons insérer des électrodes dans le cerveau pour mesurer directement l’activité électrique des cellules nerveuses », note Norman.

De telles expériences ne sont pas communément réalisées sur des êtres humains.

En fait, le seul groupe participant actuellement à un tel protocole est formé de personnes souffrant d’une grave épilepsie, en proie à de multiples crises invalidantes chaque semaine.

« C’est une pathologie très grave et initialement, ces patients obtiennent des médicaments. Mais si ces derniers ne parviennent pas à réduire les crises, la médecine moderne n’a rien à leur offrir à l’exception de traitements invasifs neurochirurgicaux », commente-t-il, expliquant que ces procédures comprennent l’insertion d’électrodes dans les cerveaux des malades épileptiques et le contrôle, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, de leurs activités cérébrales pendant une période allant de sept à dix jours.

Ce qui permet aux chercheurs d’identifier l’endroit, dans le cerveau, où commence la crise d’épilepsie et la zone cérébrale impliquée. Les neurones soupçonnées d’attiser la crise sont ensuite cautérisées.

« Le taux de réussite de ce traitement est très élevé », indique-t-il. « Environ 60 % des patients souffrant d’épilepsie et soumis à ce traitement n’ont plus de crises. C’est remarquable ».

Le cerveau ordinateur

Selon Norman, au cours d’une expérimentation qui a impliqué quinze patients souffrant d’épilepsie et qui a été menée sur quatre ans, des électrodes ont été placées directement dans le cerveau des participants. L’activité cérébrale des malades a ensuite été contrôlée alors qu’il leur était demandé de mémoriser une liste de personnalités et de lieux célèbres sur des photos.

Après une courte diversion, il a été demandé aux patients de se souvenir de ce qu’ils avaient vu alors que les chercheurs contrôlaient les secteurs du cerveau responsables de la récupération des souvenirs.

Les résultats ont montré rien de moins qu’une vive agitation des neurones dans l’hippocampe.

Nous avons pu clairement voir comment une seconde avant qu’il se souvienne de quelque chose, son hippocampe a été soumis à une activité électrique significative

« La première personne que nous avons examinée dans cette expérience – c’était un Américain, un trentenaire – a montré l’activité de l’hippocampe qui nous est apparue le plus clairement dans l’expérimentation », se souvient Norman.

« Nous l’avons entendu nous parler et nous avons contrôlé simultanément l’activité électrique de son cerveau. Nous avons pu clairement voir comment, une seconde avant qu’il ne se souvienne de quelque chose, son hippocampe a subi une activité électrique significative », ajoute-t-il.

Quand l’homme a eu des difficultés à se souvenir de quelque chose et qu’il s’en est rappelé quelques secondes plus tard, « on a pu voir l’activité électrique, dans son cerveau, qui se trouvait pratiquement au niveau de zéro – puis il y a eu une recrudescence importante de l’activité électrique. Ce qui veut dire qu’une seconde avant qu’il ne se souvienne de la réponse, l’hippocampe s’est ‘allumé’ et a envoyé une production majeure au cortex cérébral », poursuit Norman.

« La nature de ce que ‘dit’ exactement l’hippocampe n’est pas clairement établie. Mais nous pensons que ce que qu’il fait, c’est créer une sorte d’index des souvenirs et que lorsqu’il s’active, il envoie un commandement de récupération dans la zone du cerveau où sont stockés tous les détails de la mémoire – c’est ce qui permet de se rappeler des choses », continue-t-il.

Le cerveau a souvent été décrit comme un ordinateur et la question est donc encore de savoir si l’humanité saura s’attaquer au problème de la perte de mémoire si la recherche sur le cerveau doit devenir substantiellement plus complète – couvrant des centaines de milliers de sujets – et qu’elle devient capable de comprendre comment le cerveau stocke et récupère les informations.

Au cours des 20 dernières années, il y a eu un bond en avant dans notre compréhension des mécanismes de la mémoire. Mais c’est un processus très complexe

La réponse la plus sûre à apporter à cette interrogation, semble-t-il, est « peut-être ».

« C’est une question énorme », estime Norman. « En tant que chercheur ayant suivi de près ce domaine, qui s’est par ailleurs assuré de suivre tous les écrits et les nouvelles études publiées là-dessus, je peux dire qu’au cours des 20 dernières années, il y a eu un bond en avant dans notre compréhension des mécanismes de la mémoire. Mais c’est un processus très complexe. »

Norman a intégré la recherche sur le cerveau après des études consacrées à la connaissance et à la philosophie à l’université Hébraïque de Jérusalem. Il a été tellement intrigué par le sujet qu’il a décidé d’enquêter sur les rouages de la psyché humaine.

« Je voulais comprendre la conscience. Comment elle apprend à connaître les choses dans le monde. Comment elle perçoit ces choses qui existent dans notre monde intérieur », explique-t-il.

Mais comparer le cerveau à un ordinateur ne signifie pas nécessairement que les chercheurs prennent en charge le « matériel informatique » – en opposition au « logiciel » – car les deux ne sont pas seulement connectés mais pourraient bien former un seul et unique élément.

« Ils sont comme les deux facettes d’une pièce : Une facette qui se révèle, comme l’activité neuronale, lorsqu’on l’inspecte matériellement, et une autre facette qui nous oblige à regarder au fond de soi et qui se manifeste sous la forme d’une ‘information’ ou d’une ‘représentation mentale' », déclare Norman.

« Pour comprendre cette dernière facette, nous avons besoin que les gens nous en parlent. Ce que cette étude nous permet de faire est d’obtenir l’aperçu le plus direct, à haute-résolution, du processus humain de la pensée et de la mémoire en voyant simultanément se produire le processus cérébral », précise-t-il.

Yitzhak Norman et le professeur Rafi Malach du département de neurobiologie à l’institut Weizmann des sciences (Crédit : Amir Ben-David/Zman)

Selon Norman, les stimulations de l’hippocampe peuvent être utilisées pour améliorer la mémoire de manière significative.

« En utilisant une électrode, il est possible de stimuler l’hippocampe avec de la lumière ou de l’électricité et d’élargir artificiellement les ondes cérébrales associées à la mémoire dans la mesure où le processus permettant le rappel peut être identifié au bon moment », note-t-il.

De la science – sans fiction

La possibilité qu’un jour, les êtres humains puissent être équipés de casques qui stimulent les centres de la mémoire dans leurs cerveaux – les débarrassant de cette manière de tous les problèmes de mémoire – peut sembler sortir d’un film de science-fiction. Mais ce n’est en réalité pas le cas.

« Cela existe déjà, mais cela a été mis en oeuvre seulement sur les rats », dit Norman. « Des chercheurs ont pris un rat, ils ont identifié les moments où son hippocampe était soumis à des poussées électriques et ils ont amplifié ces dernières en utilisant des électrodes. Et ce qu’ils ont constaté, c’est qu’à chaque fois qu’ils amplifiaient ces poussées, le rat apprenait plus vite et il avait une meilleure mémoire ».

« Le rat devait retrouver son chemin dans un labyrinthe et on a pu constater que sa capacité à évoluer dans le labyrinthe s’est grandement améliorée. Ce qui indique une amélioration de sa mémoire en termes de perception spatiale – ce qui est le premier usage de la mémoire chez le rat. Après tout, que font-ils ? Ils circulent à travers dans des trous », s’exclame-t-il.

Selon Norman, l’une des questions à laquelle les chercheurs s’efforcent de répondre est de savoir si le mécanisme de la mémoire humaine peut être travaillé et entraîné.

« Ce qui ouvre la porte à des interrogations innombrables. Par exemple, on va détecter un modèle d’activité cérébrale, disons… lorsque vous dormez, et on va le renforcer de manière telle à augmenter l’activité neuronale liée à l’encodage et à la récupération des souvenirs dans l’hippocampe. C’est une question à laquelle tentent de répondre plusieurs équipes en Israël et ailleurs dans le monde actuellement », indique Norman.

Et les souvenirs oubliés ? Cela fait longtemps que les chercheurs ont déterminé que conserver des archives – journal, photos – peut nous aider à conserver des souvenirs qui, le cas échéant, auraient disparu dans les profondeurs de nos esprits.

On ne regarde plus nos cerveaux seulement comme un organe lambda compris du crâne. Le cerveau délègue aujourd’hui des pouvoirs aux appareils du quotidien qui sont tout autour de nous

« Il y a un proverbe qui dit : ‘Un stylo court est préférable à une mémoire longue ». Et c’est quelque chose qu’on constate aujourd’hui de plus en plus, grâce à la technologie. Aujourd’hui, les smartphones fonctionnent comme une extension de notre mémoire », estime Norman.

« On ne regarde plus nos cerveaux seulement comme un organe inclus dans le crâne. Le cerveau délègue aujourd’hui des pouvoirs aux appareils du quotidien qui sont tout autour de nous. C’est la raison pour laquelle les gens, aujourd’hui, ne savent plus comment se déplacer sans Waze », dit-il, se référant à l’application de navigation mobile basée sur GPS très populaire.

« Le cerveau peut permettre aux fonctions associées à la mémorisation des routes et des itinéraires de s’atrophier », ajoute-t-il.

Ce qui peut affaiblir certains aspects de la mémoire tout en en renforçant d’autres, le cerveau allouant ses ressources en termes de mémoire à d’autres sujets, précise-t-il.

Les personnes qui sont capables de se souvenir des événements avec moults détails, remarque-t-il, peuvent simplement être dotées d’un hippocampe plus large. Ce qui implique que cette partie du cerveau peut être entraînée comme c’est le cas d’un muscle.

« Il y a toutes sortes de groupes qui explorent actuellement les moyens d’entraîner la mémoire et de la renforcer. Sur ce sujet, je me permets de partager ma propre intuition : Si vous voulez renforcer votre mémoire, alors prenez le temps de vous asseoir une demi-heure, à la fin de la journée, pour réfléchir à tout ce qui est arrivé au cours des dernières vingt-quatre heures. Pensez-y comme à une méditation mémorielle », dit-il.

Norman a la conviction forte que ce que de nombreuses personnes considèrent comme des paroles banales – demander aux gens évoluant autour de soi comment s’est passée la journée et écouter les détails des conversations dans la file d’attente des clients dans un magasin – jouent un rôle dans le renforcement de la mémoire.

Si vous voulez renforcer votre mémoire, alors prenez le temps de vous asseoir une demi-heure, à la fin de la journée, pour réfléchir à tout ce qui est arrivé au cours des dernières vingt-quatre heures

Même si vous avez une bonne mémoire, vous devez prendre ces trente minutes, en fin de journée, et revenir sur les souvenirs élaborés.

« Revenez sur une conversation que vous aviez dans la tête, reconstituez-là, arrangez-la dans votre mémoire de manière plus cohérente. Cela peut aider le cerveau à mieux la stocker, ce qui vous permettra de mieux accéder à ce souvenir à l’avenir », explique-t-il.

Une nuit pour se souvenir

Norman souligne qu’il est important que cet entraînement soit effectué avant d’aller dormir, expliquant que « le sommeil est une partie très importante en ce qui concerne la construction des souvenirs : De nombreuses études le soutiennent par ailleurs. Quand nous dormons, l’hippocampe réactive des flashbacks de ce que nous avons vécu pendant toute la journée. Il recrée essentiellement des modèles de comportement vécus pendant l’éveil ».

« Que les rêves aient quelque chose à voir ou non avec tout cela reste une question ouverte mais cela ne survient pas dans le cadre du sommeil paradoxal ou sommeil REM », continue-t-il, se référant au sommeil dit « rapid eye movement » – l’un des deux états de base du sommeil, l’autre étant le sommeil lent.

« Quand vous dormez, le rêve est relatif à vos expériences et certains détails proviennent de la vie réelle – mais pas tous, et pas nécessairement dans tous les rêves », précise Norman.

Le sommeil a un rôle très important dans la construction de la mémoire et il y a des études d’envergure qui le soutiennent

« Ce qui dicte le comportement des rêves reste indéterminé. Et c’est précisément à ce stade – ce n’est pas ce sommeil où on rêve, ce sommeil le plus profond – que l’hippocampe subit des poussées électriques toutes les deux secondes et que grâce à ça, le cortex cérébral traverse les modèles d’activité qui ont été vécus pendant la journée », dit-il.

« Selon des études récentes, c’est probablement le stade où le cerveau range les souvenirs qu’il a accumulés pendant la journée », ajoute-t-il.

De multiples études ont prouvé qu’il y avait un lien entre un bon sommeil, la nuit, et une bonne mémoire.

« Au fait, l’une des réponses à la question du pourquoi du sommeil, c’est qu’il donne le temps au cerveau de trier les souvenirs et de les transférer de l’hippocampe au cortex où ils sont stockés de manière plus permanente », explique Norman.

L’hippocampe, selon Norman, a une forte dynamique et il gère constamment des entrées et des sorties d’informations.

« Le cortex est la région où les informations sont stockées de manière plus ordonnée. C’est très intéressant de constater comment le cerveau fait ce travail pendant le sommeil lorsqu’il n’est pas bombardé en permanence par de nouvelles informations », dit-il.

« Vous ne rêvez même pas et le cerveau peut donc enfin dire : ‘Allez, une seconde. Maintenant, je trie les choses’, » ajoute Norman. « C’est la raison pour laquelle je pense que prendre une demi-heure avant d’aller au lit est super important pour votre mémoire. Le cerveau a besoin de cesser de laisser entrer des informations et de trier ce qui est déjà là ».

Les souvenirs partent de là

Norman remarque que depuis que les réseaux sociaux ont fait leur apparition, il semble que les usagers de ces derniers se trouvent sous un barrage constant d’informations qui surcharge le cerveau.

« Il y a une inflation d’informations. Le cerveau est en permanence bombardé d’informations constantes et inutiles et il semble qu’il dise à un moment : ‘Stop, je ne peux pas prendre tout ça en charge’. Et c’est là qu’on devient un peu apathique », explique-t-il.

Tandis que ceux d’entre nous qui ont grandi dans les années 1970 et 1980 sont dans l’obligation de ne compter que sur le souvenir des événements de leur enfance – indépendamment des photos prises ou des enregistrements VHS occasionnels – la vie des enfants d’aujourd’hui est documentée en permanence, ce qui changera probablement complètement la manière dont ils se souviendront de leurs jeunes années.

Il y a une inflation d’informations. Le cerveau est en permanence bombardé d’informations constantes et inutiles et il semble qu’il dise à un moment : ‘Stop, je ne peux pas prendre tout ça en charge’. Et c’est là qu’on devient un peu apathique

« Nous ne prévoyons pas encore de répondre à de telles questions », clame-t-il.

« Je suis né en 1985 et j’appartiens donc à une génération de transition – la moitié de mon adolescence s’est déroulée sans internet et sans smartphone et, au lycée puis pendant mon service militaire, nous avons eu internet, les smartphones et les réseaux sociaux. Disons qu’on a eu un pied ici, un pied là, et qu’un fossé générationnel s’est créé qui est lié à l’extrême à la mémoire et à l’image de soi ».

« La manière dont on se souviendra de soi à l’avenir – l’image qu’on a de soi aujourd’hui, ce qui forme la mémoire de soi – est déjà entremêlé à une sorte d’image numérique et virtuelle qui est hors de nous », note Norman.

« Aujourd’hui, on vit constamment soi-même à travers des photos, ainsi qu’à travers la manière dont on se présente aux autres sur les réseaux sociaux. Cela affecte également la mémoire parce que les perceptions des autres amènent des changements profonds dans la conscience », ajoute-t-il.

Dans le contexte des réseaux sociaux, Norman explique que par le biais du téléchargement d’une photo de soi ou de détails donnés sur sa personnalité, on permet à de multiples individus d’accéder à sa propre mémoire enregistrée – ce qui, dit-il, altère la perception qu’on a de cette dernière.

« J’ai véritablement conscience que cette expérience – celle de laisser quelqu’un d’autre entrer dans votre monde intérieur – change quelque chose d’essentiel dans votre conscience. L’accès d’autrui entraîne un changement profond et intime dans votre propre expérience, qui est lié à un changement profond et intime de la manière dont vous vous souviendrez d’elle », déclare-t-il.

« J’ai un bébé d’un an. Comme tous les parents, nous avons filmé ses premiers pas et nous avons immédiatement regardé les images avec elle. Et elle a donc non seulement l’expérience d’avoir fait ses premiers pas mais également celle de s’être regardée le faire. Je ne peux pas vous dire ce que cela va impliquer pour son expérience ou pour le souvenir qu’elle va en conserver. Nous n’avons pas vécu cela. Mais il est clair, à mes yeux, que c’est un changement spectaculaire et qu’il est trop tôt pour en connaître les implications », clame Norman.

La senteur d’un souvenir

Le sens de l’odorat est étroitement lié à la mémoire – peut-être davantage que n’importe quel autre sens, et c’est ainsi que pour presque tout le monde, une odeur retrouvée par hasard peut faire réapparaître des souvenirs enfouis.

Norman explique que « l’odorat est le seul sens qui est directement relié à l’hippocampe – ce qui explique peut-être pourquoi les odeurs sont susceptibles de réveiller immédiatement des souvenirs. D’un autre côté, quand je me souviens, je ne peux pas imaginer les odeurs. C’est relatif au fait de ramener le cerveau au même état dans lequel il se trouvait au moment où le souvenir a été créé. Plus on se trouve dans une situation similaire à celle dans laquelle on était au moment où on a mémorisé une information, plus il sera facile de récupérer le souvenir qui y est rattaché ».

« L’une des hypothèses envisagées est qu’en revenant à la situation dans laquelle le souvenir a été encodé, le modèle d’activité neuronale dans le cerveau gagne en similarité avec le modèle ayant aidé à créer le souvenir et il est donc plus facile de le retrouver », dit-il.

C’est ce qui explique pourquoi, lors d’un retour dans une maison d’enfance, les souvenirs affluent, déclare Norman : « On est alors dans l’obligation de revenir dans le même contexte neuronal pour récupérer les souvenirs. Cela dit également quelque chose concernant la stratégie cognitive pour laquelle opter lorsqu’on veut améliorer sa mémoire ».

Selon Norman, les gens cherchent intuitivement un contexte lorsqu’ils cherchent à retrouver un souvenir en temps réel – avec qui ils se trouvaient, où – « et le simple fait d’évoquer des souvenirs liés au même contexte attise davantage de souvenirs en lien avec ce dernier. Ce qui dévoile encore davantage les niveaux supplémentaires d’une même couche mémorielle et facilite la récupération d’un souvenir latent ».

Et lorsque nous sommes amenés à croiser un visage familier, mais qu’on est dans l’incapacité de se souvenir de son nom ou du lieu où on l’a rencontré ?

Norman explique que « la question de se rappeler des noms est un peu différente parce que c’est une étiquette qui est presque hasardeuse. Qu’est-ce qu’un nom ? C’est une séquence de syllabes. Il est très important pour le système de la mémoire et dans notre quotidien mais réellement, c’est un contenu très ‘mince’ – c’est un code verbal qui se trouve associé à un endroit, à une photo, à un visage humain. La connexion entre une personne et son nom est hasardeuse. Le fait que quelqu’un s’appelle Brad Pitt n’est pas imprimé sur son visage. Il s’appelle Brad Pitt parce que c’est le nom qui lui a été donné, c’est tout. »

Concernant les noms, « il faut montrer un peu d’indulgence à l’égard de son cerveau. Il a une tonne de détails dont il faut qu’il se souvienne et c’est merveilleux déjà qu’il parvienne à le faire

Contrairement aux noms, il est peu probable que nous ne parvenions pas à reconnaître un chien, une vache ou un chameau – ce qui, selon Norman, « dérive des propriétés inhérentes de l’objet en lui-même. Cela peut être lié aux différences très significatives qui existent entre divers animaux. Je ne peux pas expliquer exactement pourquoi c’est ainsi. Peut-être est-ce dû au fait qu’on apprend les noms des animaux dans un contexte très différent, à un âge jeune, ou dans des situations différentes ».

Concernant les noms, ajoute Norman, « il faut montrer un peu d’indulgence à l’égard de son cerveau. Il a une tonne de détails dont il faut qu’il se souvienne et c’est merveilleux déjà qu’il parvienne à le faire. Réfléchissez au nombre de gens que vous connaissez dans votre existence : Famille, amis, collègues, athlètes, personnages historiques – et la liste continue. Je ne sais pas si quelqu’un a déjà fait ce type de décompte mais on parle ici de centaines et de milliers de personnes ».

« Chaque être humain est un exemple unique de lui-même et en lui-même et il faut se souvenir de son nom. De combien d’objets devez-vous vous rappeler dans la catégorie ‘accessoires de cuisine’ ? Vingt ? Trente ? Pas tant que ça. Dans la catégorie ‘êtres humains’, il faut nous rappeler de la majorité des détails », insiste Norman.

Rajoutez vos 5 000 amis Facebook dans ce mélange et les choses, dit-il, « peuvent rapidement devenir complètement incontrôlables ».

Une version originale de cet article a été publiée en hébreu sur le site en hébreu du Times of Israel, Zman Yisrael.

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