« Faces of COVID », le compte Twitter qui permet aux USA d’affronter le chagrin
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« Faces of COVID », le compte Twitter qui permet aux USA d’affronter le chagrin

Amplifiant l'approche communautaire du deuil dans le judaïsme, Alex Goldstein a immortalisé des milliers de victimes de la COVID-19 et réuni 8 000 abonnés depuis mars

Alex Goldstein gère le compte Twitter Faces of COVID, qui présente les Américains morts de la pandémie de coronavirus (Illustration : Grace Yagel/ JTA)
Alex Goldstein gère le compte Twitter Faces of COVID, qui présente les Américains morts de la pandémie de coronavirus (Illustration : Grace Yagel/ JTA)

JTA — Quand Alex Goldstein a entrepris de commémorer les Américains décédés des suites de la COVID-19, il a tout d’abord été accablé par l’ampleur de la tâche.

C’était au mois de mars, et moins de 8 000 Américains avaient succombé à la pandémie. Aujourd’hui, plus de 200 000 morts plus tard, Goldstein continue, tel Sisyphe, à tenter de documenter le bilan humain du coronavirus sur son compte Twitter ouvert il y a sept mois : Faces of COVID.

Tous les soirs, avant de se coucher, et tous les matins, lorsqu’il se lève, Goldstein passe plusieurs heures à parcourir internet pour trouver de nouvelles histoires à raconter. En 240 caractères, il partage des instantanés poignants des vies perdues avec des histoires découvertes dans les journaux locaux, dans les rubriques nécrologiques, avec des photographies envoyées par les membres des familles endeuillées.

Un projet à rapprocher de celui qui avait été entrepris après les attentats du 11 décembre par le New York Times, Portraits of Grief, mais élaboré à l’heure de la pandémie qui touche le monde – mais avec cette shiva, ce rassemblement dans le deuil juif, que permettent aujourd’hui les réseaux sociaux. Et c’est à dessein, explique Goldstein, fondateur d’une firme de relations publiques qui siège au conseil d’administration du conseil des relations communautaires juives de Boston.

« Le judaïsme a cette volonté de créer un espace pour le deuil, de ne pas dissimuler le chagrin mais bien de l’affronter directement », dit Goldstein. « C’est ce que je ressens dans ce projet. Et c’est ce que je ressens chaque jour ».

What is more gratifying than an hour with a friend from Brandeis University you haven’t seen in literally years who is…

פורסם על ידי ‏‎Alex Goldstein‎‏ ב- יום שלישי, 13 בנובמבר 2018

Goldstein a franchi le seuil des trois mille histoires ce mois-ci, tout comme il vient de passer la barre des 80 000 abonnés – un grand nombre d’entre eux mus, dit-il, par le désir de transcender la politisation croissante du virus. Le projet prenant de l’ampleur, Goldstein a aussi élargi ses activités : Il a récemment soulevé des fonds pour produire des vidéos montrant des membres des premiers secours et des éducateurs ayant succombé à la maladie et, cette semaine, en hommage à la Journée des populations indigènes, il a passé vingt-quatre heures à mettre en exergue les portraits des Américains natifs qui sont morts du coronavirus.

Nous avons parlé avec Goldstein pour savoir ce qui avait pu le surprendre dans ces visages de la COVID, sur les histoires qui l’ont marquées et sur la manière dont il sait conserver l’espoir. Cet entretien a été révisé pour plus de clarté.

JTA: Qu’est-ce qui vous a poussé à ouvrir ce compte, et comment l’avez-vous approché de prime abord ?

Goldstein : Au tout début de la pandémie, j’ai vécu ce que beaucoup de gens ont vécu, eux aussi : Alors que ces statistiques effrayantes, accablantes, commençaient à faire leur apparition, j’ai eu besoin de trouver un moyen de donner une humanité à toutes ces pertes. Cela a d’abord été une catharsis pour moi mais j’ai réalisé qu’un grand nombre de personnes ressentaient exactement la même chose.

J’ai commencé sur mon compte Twitter personnel mais j’ai décidé que j’avais besoin de créer un espace un peu plus accessible. Dans la troisième semaine du mois de mars, j’ai eu l’idée de lancer Faces of COVID – c’est arrivé au moment où les villes de Boston et New York étaient toutes deux vraiment frappées par la maladie. J’avais vraiment peur quand je quittais les quatre murs de mon habitation et cela a été un moyen d’humaniser mon traumatisme face aux événements. Et je n’arrive pas à croire que cela fait sept mois entiers que je fais ça. Jamais je n’aurais pensé, au début, qu’on se retrouverait au mois de septembre en perdant encore mille vies par jour. C’est réellement terrible.

Je consacre la dernière ou les deux dernières heures, chaque soir, et une heure ou deux quand je me réveille à collecter des histoires. Je me plonge de manière très sérieuse dans les journaux d’information locaux : C’est là, avant tout le reste, que je trouve des informations dûment vérifiées, et c’est aussi une opportunité qui m’est donnée de mettre en exergue le journalisme local, qui est une passion pour moi. Je recherche aussi les gens qui se sont identifiés dans les nécrologies qu’ils ont écrites. La dernière source d’information – et malheureusement la plus fréquente au cours de ces derniers mois – ce sont les gens qui s’adressent directement à moi.

J’appelle cela le devoir de mémoire. Ce que les gens demandent, aujourd’hui plus que jamais, c’est de créer un espace où les autres, au-delà de l’isolement de leur propre deuil, pourront s’unir à leur chagrin – même si c’est virtuel, même si ces autres sont des étrangers.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans ce projet et comment a-t-il été reçu ?

L’objectif initial était d’aider les personnes qui n’avaient pas perdu directement quelqu’un à se lier de manière intime aux statistiques abstraites. Je n’avais pas anticipé que ce compte deviendrait significatif pour ceux qui avaient perdu quelqu’un, qu’ils y trouveraient un espace pour le deuil communautaire. C’est un phénomène qui n’est apparu qu’au fur et à mesure, lorsque la plateforme s’est développée.

Un bon exemple de cela, c’est une nécrologie qui avait été envoyée par une femme qui avait perdu son oncle dans le Tennessee. L’avis de décès parlait de l’amour qu’il portait à ses nièces, qui éclairaient sa vie. Depuis que je l’ai partagé, puis que les nièces l’ont à leur tour partagé, il y a une cascade d’étrangers qui leur répondent. Peut-être que dans un contexte différent – pas dans le cadre d’une pandémie, plutôt lorsque nous avons le droit de suivre les rituels habituels du deuil – peut-être que cela ne serait pas nécessaire. Mais maintenant, peut-être que ces manifestations d’étrangers sont ces appels de condoléances qu’on reçoit habituellement. Nous tentons de donner aux gens l’opportunité de reconnaître combien ce qui est en train de se passer est atroce, comment quelqu’un qui était important pour son entourage est dorénavant parti, et que ces réalités heurtent chacun d’entre nous.

Les gens partagent ces moments intimes et vulnérables – et il n’y a pas d’endroit plus effrayant, lorsqu’on est vulnérable et qu’on partage des choses dures, que les réseaux sociaux, de par leur caractère imprévisible et leur potentiel de toxicité énorme. Je suis sûr que cela se retournera contre moi mais ce qui m’a réellement surpris c’est qu’aujourd’hui, la toxicité qui en est venue à définir les réseaux sociaux et Twitter en particulier est, pour le moment, complètement absente.

Je ne sais pas si c’est parce que les gens témoignent d’un certain respect ou qu’ils ne nous ont pas encore trouvés, que les trolls, pour le moment, sont ailleurs. Je vois bien ceux qui nient le coronavirus sur les réseaux sociaux mais ils n’interviennent presque pas dans nos échanges. Moins d’un pour cent des usagers suggèrent que la pandémie est un hoax, ou que les gens sont morts d’autre chose. On ne les voit tout simplement pas… Je ne sais pas à quoi attribuer ce phénomène mais il me surprend tous les jours.

Dans votre carrière et dans votre vie personnelle, vous êtes très impliqué dans la vie juive. Quelle relation y a-t-il, selon vous, entre votre judaïsme et ce projet ?

J’ai grandi ancré au sein de la communauté juive de Boston, qui est vibrante. J’ai fréquenté le Temple Emanuel, j’y ai fait ma bar-mitzvah, j’ai fait mes études à Brandeis et j’ai toujours ressenti un lien fort et profond en tant que Juif, mais également avec la communauté au sens large. Je fais partie du conseil d’administration du JCRC (Conseil des relations de la communauté juive).

Une chose que j’ai toujours trouvée puissante dans le judaïsme et dans notre tradition, c’est la manière dont nous approchons le chagrin et le deuil qui n’est pas de dire ‘il est parti pour un endroit meilleur’ mais qui consiste à faire face de manière intime à la douleur et au chagrin du moment, au sentiment de perdre quelqu’un d’aimé, à dire qu’il n’y a pas de problème à ressentir de la colère, à pleurer, à crier.

J’avais perdu une bonne amie il y a deux ans environ et après son décès, je m’étais entretenu avec un rabbin dont je suis proche – Bill Hamilton de la Congrégation Kehillath Israel à Brookline — et l’une des choses qu’il m’avait dites, c’était que le judaïsme a cette volonté de créer un espace pour le deuil, de ne pas dissimuler le chagrin mais bien de l’affronter directement. C’est ce que je ressens dans ce projet. C’est ce que je ressens tous les jours. Et dans le cadre de cette responsabilité, j’ai le sentiment qu’il faut rendre ces histoires viscérales et réelles parce que c’est non seulement une manière plus compassionnelle et empathique de prendre en charge une crise comme celle-ci mais c’est aussi, je pense, ce qui nous oblige à nous poser des questions dures sur ce qui était inévitable et sur ce qui ne l’était pas.

C’est ce qui nous oblige à nous poser des questions dures sur ce qui était inévitable et sur ce qui ne l’était pas

Un grand nombre d’histoires que nous avons partagé concernent des personnes issues de la communauté juive, que ce soit des communautés orthodoxes de Brooklyn ou Monsey [à New York] qui ont été frappées si durement au début de l’épidémie, ou des communautés petites mais toutefois fortes comme Columbia, en Caroline du sud. Je pense à ce couple, David et Muriel Cohen, qui vivaient dans une maison de retraite juive à Longmeadow, dans le Massachusetts. David avait libéré un camp de concentration en Allemagne et lui et son épouse sont morts à quelques jours d’intervalle des suites de la COVID. C’est une histoire qui vous prend à la gorge – on se demande comment on a pu laisser des gens tomber de cette façon ? Ces gens étaient des héros du pays et ils ont été simplement balayés par un virus dont nous savions qu’il arrivait – même si nous ne le comprenons pas. Je pense beaucoup à eux. Je pense aux survivants de la Shoah – survivre à ces atrocités puis être abandonné au bord de la route de manière si terrible – vous m’avez compris.

Y a-t-il d’autres histoires qui vous ont particulièrement touché ?

Absolument. Il y a eu cette femme qui est entrée directement en contact avec nous – elle s’appelait Carol Ackerman, et son père, Stanley, est mort. J’étais en train de lire ce qu’elle avait écrit et j’ai eu le sentiment que j’avais connu cet homme. Il était un grand-père juif, un septuagénaire, qui vivait en Floride. Il devait partir, avec sa famille, en Israël au printemps dernier et cela n’a pas pu avoir lieu. Il était un activiste de la défense des droits des immigrants et il avait été avocat à New York pendant des années, et son histoire était formidable. J’ai pensé que j’aurais adoré ce type si je l’avais rencontré. On aurait discuté pendant des heures. Sa fille est urgentiste et en partie grâce à Faces of COVID, elle a commencé à s’exprimer davantage. Je pense beaucoup à elle et à son père.

L’une des raisons de la puissance du compte, c’est qu’on se voit soi, qu’on voit sa famille et ses amis dans ces histoires. Qu’il n’y a pas besoin de connaître les gens pour les connaître.

Stanley me rappelle beaucoup mon papa. C’est un avocat qui est passionné par la défense des droits civils et il a à peu près le même âge. Mon papa est très malade, et l’un de ses souhaits était de pouvoir voyager, en famille, en Israël – et je l’y ai amené, l’année dernière. Quand Carol m’a dit que son père, lui aussi, avait voulu aller en Israël, cela m’a immédiatement fait penser à ce que j’avais vécu.

C’est une réponse très commune : « Maman aussi était prof de CM2 ». « Mon père aussi était sur le point de fêter son 70è anniversaire ». Et cela permet de s’approprier l’histoire, la lutte, la douleur. Et c’est ainsi qu’il faut que les choses se déroulent, je pense. Nous sommes une communauté, et cela signifie en partie que lorsque l’un de nous a mal, nous sommes tous blessés. Avec un peu de chance, les histoires aident les gens à réaliser cela, à une époque où la notion d’empathie semble avoir déserté complètement nos discours.

Quelles leçons tirez-vous de votre projet sept mois après, particulièrement dans le contexte de hausse actuelle rapide que vous constatez aujourd’hui ?

Il y a un certain nombre de journaux d’information, d’initiatives qui tentent de faire partiellement la chronique de ce qu’il se passe – éducateurs, professionnels de la médecine, ou des personnes dans des villes spécifiques. Je n’ai pas vu quoi que ce soit qui tente d’aborder la portée globale de l’épidémie – comment cette maladie est entrée littéralement dans tous les aspects de nos vies, et la manière dont les gens qui meurent reflètent notre pays.

Ces gens, ce sont des ruraux ou des habitants des villes, des jeunes et des vieux, des personnes ayant des problèmes médicaux, des personnes en bonne santé. Cela reflète la nature même de ce virus – il n’effectue aucune discrimination sous de nombreux aspects, sauf qu’il a disproportionnellement touché les communautés afro-américaines et de couleur dans tout le pays – ce qui n’est pas ce qui apparaît si on se contente de lire les rubriques nécrologiques. L’Histoire de ce que nous traversons s’écrit en ce moment-même et le volume de récits que nous partageons aidera à garantir que cette page sera écrite avec exactitude.

Mais ce n’est pas un processus scientifique : Nous n’avons partagé qu’un petit peu plus d’un pour cent du total. Et pourtant, on commence à se sentir envahis par un sentiment causé par l’ampleur de ces pertes qui nous écrasent, et on réalise combien toutes ces histoires sont différentes. Elles sont emblématiques du pays.

Je considère véritablement que cette initiative porte également sur l’idée de responsabilité. Nous avons commis tellement d’erreurs douloureuses, un si grand nombre d’entre elles intentionnelles en ce qui concerne les réponses fédérales. Chacune de ces histoires interroge sur la fatalité du décès, ou si ce dernier aurait pu être évitable.

Je considère véritablement que cette initiative porte également sur l’idée de responsabilité

Quand vous voyez que les plus hautes autorités du pays ont délibérément faussé la réalité et qu’elles ont désinformé – je pense que Faces of COVID est aussi une source de vérité sur les populations impactées par le virus, à savoir tout le monde. Ce n’est pas seulement une grippe, ça ne va pas disparaître comme un miracle, et nous avons tous la responsabilité de protéger tout un chacun.

Ce qui me donne de l’espoir – et cela m’émeut un peu – c’est ce qui est arrivé cette semaine, quand j’ai tweeté seulement quelques mots : « Pourquoi vous êtes-vous abonnés à Faces of COVID ? » On a eu presque mille réponses et les lire redonne foi dans ce pays. Elles révèlent une armée d’esprits empathiques qui ne permettront pas à ceux qui se sentent seuls de le rester, et cela me donne beaucoup d’espoir.

Il y a des millions de personnes, dans ce pays, qui se préoccupent vraiment de leurs voisins et de l’avenir de leurs voisins. Ce n’est pas eux qu’on peut entendre le plus. Mais ils sont bien là.

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