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France/Spoliations nazies : Un Pissarro au cœur d’une bataille judiciaire

Selon Jean-Jacques Bauer, "La Fileuse" faisait partie de la collection de 93 tableaux, dont 13 de l'impressionniste, de son grand-père, un industriel français juif amateur d'art

Camille Pissarro, Publ. Art Gallery of New South Wales (2006). (Domaine public)
Camille Pissarro, Publ. Art Gallery of New South Wales (2006). (Domaine public)

Le tableau du peintre impressionniste Camille Pissarro « La Fileuse » appartenait-il, oui ou non, à Simon Bauer, collectionneur d’art juif spolié pendant la Seconde guerre mondiale ? Ses propriétaires actuels ont contesté vendredi au tribunal de Meaux l’avoir acquis de façon litigieuse.

En 2000, Jean-Jacques Mullot, exploitant agricole à Aubepierre-Ozouer-le-Repos (Seine-et-Marne), décède. Entre alors dans l’indivision successorale un tableau qu’il a hérité de sa mère, laquelle l’avait reçu en cadeau de mariage en 1912.

Les enfants de Jean-Jacques Mullot souhaitent en 2019 vendre ce tableau alors estimé à 150 000 euros, qui représente une femme assise dans un intérieur sombre, et le confient à un commissaire-priseur.

Repéré par Jean-Jacques Bauer, petit-fils de Simon Bauer, collectionneur d’art juif spolié par le régime de Vichy, le tableau est mis sous séquestre. Le descendant de Simon Bauer demande alors au tribunal judiciaire de Meaux d’ordonner sa restitution aux héritiers Bauer.

Vendredi, l’audience civile a été l’occasion d’une plongée dans la première moitié du XXe siècle, pour tenter de reconstituer la trajectoire de l’œuvre.

Selon Jean-Jacques Bauer, elle faisait partie de la collection de 93 tableaux, dont 13 de l’impressionniste Camille Pissarro, de son grand-père, un industriel français juif amateur d’art.

En 1943, son patrimoine est confisqué et vendu par un marchand de tableaux désigné par le Commissariat aux questions juives de gouvernement de Vichy, qui collaborait avec l’Allemagne nazie.

Interné en juillet 1944 à Drancy, Simon Bauer réussit à échapper à la déportation et consacre le reste de sa vie à la reconstitution de son patrimoine. A sa mort en 1947, il n’a récupéré qu’une petite partie de ses œuvres, ses descendants prennent donc le relais.

Parmi les œuvres recherchée par l’indivision Bauer, un tableau nommé « La Tricoteuse ».

Le seul titre de propriété, un procès-verbal de vente daté de 1907, ne mentionne ni l’une ni l’autre des parties. A partir de cette date, les versions divergent.

En s’appuyant sur différents inventaires et catalogues mentionnant « La Tricoteuse », Cédric Fischer, avocat de Jean-Jacques Bauer, assure que le tableau appartenait bien à la collection Bauer.

D’ailleurs, soutient-il, son client, âgé de 92 ans et seul successeur à avoir connu son grand-père, a vu ce tableau durant son enfance et se souvient de la quenouille peinte (ancien instrument utilisé pour le filage).

La famille Mullot, offusquée d’être accusée d’avoir acquis l’œuvre de façon litigieuse, a rejeté cet argumentaire.

Fileuse, pas tricoteuse

Il y a deux tableaux, avance Me Audrey Obadia, conseil d’un des enfants Mullot : « ‘La Tricoteuse’ revendiquée par les Bauer et ‘La Fileuse’ des Mullot ».

« Probablement que ‘La Tricoteuse’ a été spoliée, mais ce n’est pas mon tableau », a abondé Me Thierry Jove Dejaiffe au nom de cinq des enfants Mullot. « Le tableau s’appelle « Intérieur Breton » (…) et c’est une fileuse ».

Il est courant que les œuvres portent des noms différents, a répondu Me Fischer, en prenant pour exemple « La Cueillette des pois », une autre toile de Pissarro, également appelée « La Récolte des pois ».

En 2020, ce tableau alors propriété de collectionneurs américains a fait l’objet d’un litige tranché par la Cour de cassation, qui l’a définitivement restitué à la famille Bauer.

D’après lui, le tableau en cause a été connu sous différentes appellations: « La Tricoteuse », « Une fileuse – Intérieur breton – Montfoucault », « La Mère Jousse filant, Montfoucault » ou encore « Intérieur de ferme ».

Pour Me Jove Dejaiffe, si le tableau avait été spolié, il n’aurait pas été conservé dans son châssis d’origine. De plus, il ne porte pas d’étiquette d’inventaire. Or « l’occupant (allemand) était très organisé et tout ce qui est spolié est marqué, horodaté », soutient-il.

Un expert judiciaire a conclu que « La Tricoteuse » et « La Fileuse » étaient deux œuvres différentes et ne pouvaient être confondues et que, contrairement à la première, « La Fileuse » ne fait pas partie de la liste des biens spoliés.

Une expertise qualifiée de « partiale » et pleine de manquements, a dénoncé Me Fischer.

La décision sera rendue le 28 octobre.

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