Gantz a désormais le contrôle, mais il n’a pas plus de chances que Netanyahu
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Analyse

Gantz a désormais le contrôle, mais il n’a pas plus de chances que Netanyahu

Kakhol lavan voulait tenter de former une coalition en second, faisant le pari que Netanyahu échouerait ; Gantz a donc ce qu'il attendait, mais pas de voie claire vers une majorité

Jacob Magid

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Le Président Reuven Rivlin (au centre) rencontre le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) et le chef du parti Kakhol lavan Benny Gantz à la résidence du président à Jérusalem, le 23 septembre 2019. (Haim Zach/GPO)
Le Président Reuven Rivlin (au centre) rencontre le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) et le chef du parti Kakhol lavan Benny Gantz à la résidence du président à Jérusalem, le 23 septembre 2019. (Haim Zach/GPO)

Pour la première fois en 11 ans, le député chargé de former la nouvelle coalition gouvernementale d’Israël n’est pas Benjamin Netanyahu.

Le dirigeant du Likud a célébré son 70e anniversaire lundi soir en informant Reuven Rivlin qu’au terme de 26 jours, il lui remettait le mandat que lui avait octroyé le président après le scrutin de septembre pour qu’il forme le prochain gouvernement.

Le chef de Kakhol lavan Benny Gantz, qui s’apprête à être chargé de la même mission improbable, se trouve désormais aux manettes.

C’est exactement le scénario que Gantz, le chef d’É tat-major converti à la politique, attendait depuis les résultats des élections non concluantes du 17 septembre.

Lorsque Rivlin écoutait, fin septembre, les recommandations des différents partis quant au Premier ministre qu’il souhaiterait voir former un gouvernement, la Liste arabe unie clamait que Kakhol lavan avait demandé à l’une de leur faction, Balad, de ne pas suggérer le nom de Benny Gantz à Reuven Rivlin.

Le nouveau député obtint ainsi 54 recommandations au total : 33 de son parti Kakhol lavan, 10 du reste de la Liste arabe unie, 6 du Parti travailliste et 5 du Camp démocratique. Il s’agissait là d’un soutien de moins que les 55 accordés à Netanyahu, 32 du Likud, 9 du Shas, 7 de Yamina et 7 de Yahadout HaTorah.

C’est ainsi que, le 25 septembre dernier, le chef de l’État a accordé à nouveau à Benjamin Netanyahu l’occasion de rassembler une coalition. Certain que Netanyahu ne serait pas en mesure d’y parvenir puisqu’il manquait un passager au train de « partenaires de coalition naturels » du Likud — le parti Yisrael Beytenu d’Avigdor Liberman et ses huit sièges n’ayant recommandé aucun candidat — Kakhol lavan a préféré attendre patiemment son tour.

La stratégie du parti reposait sur le fait que certains députés, restés campés sur leur position lors du premier round de négociations de coalition, soient peut-être plus enclins à infléchir leurs exigences une fois un nouveau candidat en charge de former un gouvernement, surtout avec la perspective d’un troisième scrutin en cas de nouvelle impasse.

Benny Gantz dispose donc maintenant de 28 jours pour tenter de faire ce que Netanyahu n’a pas réussi à faire. En cas d’échec, n’importe quel député aura 21 jours pour obtenir le soutien d’une majorité parlementaire pour constituer un gouvernement. Si personne n’y parvient, de nouvelles élections seront alors organisées.

Gouvernement d’union (libéral vs. national)

Kakhol lavan n’est peut-être pas dans la position qu’il espérait, et la menace d’un troisième scrutin en un an se fait de plus en plus ressentir, mais cela semble jouer en la faveur de l’ex chef d’État-major, sur le point de se voir officiellement confier la tâche de former un gouvernement par Rivlin.

Lorsque l’on pense aux conditions établies par les différents partis pour rejoindre une coalition, Gantz n’a pas plus de chance de réussite que Benjamin Netanyahu.

Son parti appelle à un « gouvernement d’union libéral ». Et ses dirigeants ont assuré que leur coalition reposerait sur un partenariat avec un Likud non dirigé par Benjamin Netanyahu, mais qu’elle pourrait s’étendre à la gauche pour inclure le Parti travailliste-Gesher et le Camp démocratique et à la droite pour intégrer Yisrael Beytenu et HaYamin HaHadash, un parti de trois députés qui a officiellement fait sécession de ses partenaires plus religieux de l’alliance Yamina.

Cette formule diffère un peu du gouvernement d’union visé par Netanyahu. Le chef du Likud souhaitait former un « vaste gouvernement d’union national » avec Kakhol lavan, mais insistait pour qu’il compte les parties religieux (Yamina, Yahadout HaTorah et le Shas), qui se sont associés au Likud après les élections pour participer aux pourparlers de coalition en tant qu’un seul bloc. Ayant fait campagne sur des changements structurels apportés au statu quo en matières de religion et d’État, Kakhol lavan a opposé son refus.

Un homme juif ultra-orthodoxe à proximité d’une affiche avec les photos du Premier ministre Benjamin Netanyahu et du chef du parti Shas Aryeh Deri, pendant la campagne électorale du Shas, à Sefed, le 10 mars 2019. (David Cohen/Flash90)

Un coup d’État ? Quel coup d’État ?

Lors de ses tractations visant à permettre l’établissement d’un gouvernement d’union libéral, Gantz aura l’occasion, pendant un mois, de tester la cohésion du bloc de 55 députés de Netanyahu. On lui a mâché le travail. Les partis de droite et ultra-orthodoxes ont promis de rester soudés derrière le Premier ministre sortant. Et la commission centrale du Likud a désigné Netanyahu comme son seul candidat au poste de chef du gouvernement dans l’actuelle Knesset et assuré que le parti ne siégerait que dans une coalition dirigée par lui, au cours des quatre années de mandat ou dans le cadre d’un accord de rotation.

Le vote passé à cet effet il y a 11 jours n’était peut-être qu’une formalité, mais il symbolise la détermination actuelle du parti à prouver qu’il n’abandonnera pas son leader de longue date, malgré ses deux échecs successifs en cinq mois à sortir clairement vainqueur des élections.

Pendant et après la campagne électorale pour le scrutin de septembre, les chefs de Kakhol lavan ont asséné qu’un nombre croissant de personnalités du Likud était prêt à se désolidariser de Netanyahu pour rejoindre un gouvernement dirigé par Benny Gantz. Mais aucune n’a laissé entendre quoi que ce soit du genre. Le seul soupçon de sécession apparu ne concernerait qu’une ère post-Netanyahu.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu serre la main de Gideon Saar (à droite) à son arrivée au centre du patrimoine Menachem Begin à Jérusalem, le 11 mars 2019. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Celui qui incarne cette velléité de rébellion, c’est l’ancien ministre de l’Éducation, Gideon Saar, longtemps soupçonné par Netanyahu de fomenter un « coup d’État » contre lui. Mais Saar ne parle que d’affronter Netanyahu lorsque les prochaines primaires du parti seront organisées. Netanyahu avait en effet laissé entendre la possibilité d’un scrutin interne dans les prochaines semaines, et Saar s’était déclaré prêt. Or Netanyahu s’est finalement rétracté, à la suite de quoi son concurrent s’est dit satisfait d’avoir à attendre son heure.

Certains députés du Likud sont perçus comme plus indépendants, ou ambitieux, que d’autres — le président de la Knesset Yuli Edelstein, le ministre de la Sécurité publique, l’ancien maire de Jérusalem Nir Barkat, notamment. Mais venir défier frontalement la main-mise de Netanyahu sur le parti fait figure de potentiel suicide politique.

Ces députés se sont vus demander de promettre allégeance à Netanyahu, son casier judiciaire étant toujours officiellement vierge. Rester dans le rang pourrait s’avérer plus dur à avaler si le chef du Likud était mis en examen dans l’une des trois affaires pesant contre lui.

Les procureurs ont fait savoir la semaine dernière qu’ils espéraient prendre une  décision finale en la matière d’ici la fin de l’année, possiblement le mois prochain.

Mais les retards dans ces poursuites ont lassé, et une inculpation ne changera pas la rengaine de Netanyahu — longtemps acceptée par ses alliés — qu’il ne s’agit là que d’une honteuse « chasse aux sorcières ».

Des soutiens compliqués

La possibilité d’attirer dans sa coalition les rebelles du Likud s’étant envolée, les options de Benny Gantz sont maigres.

Mais le Parti travailliste-Gesher et le Camp démocratique sont plus que ravis de siéger avec lui et disposés à chasser Benjamin Netanyahu du pouvoir. Mais leurs 11 députés ne donnent à Gantz qu’un total de 44 sièges.

Yisrael Beytenu se présente à la table des négociations avec un ensemble plus attirant de huit sièges et avec des idées politiques sans doute plus conformes à celles de Kakhol lavan que ne le sont celles des partis de gauche. Mais Liberman a clairement fait savoir ces dernières semaines que sa seule volonté était de rejoindre un gouvernement d’union composé de Kakhol lavan et du Likud.

Le Président Reuven Rivlin (à gauche) et Avidgor Liberman, alors ministre de la Défense, lors d’une cérémonie à la résidence du président à Jérusalem en l’honneur de soldats organisée dans le cadre des célébrations du 69e anniversaire de l’indépendance d’Israël, le 2 mai 2017. (Hadas Parush/Flash90)

Pour Liberman, rien que la présence du Camp démocratique est rédhibitoire, sans compter celle de la Liste arabe unie, qu’il a qualifiée de cinquième colonne.

Pour sa part, la majorité de l’alliance de partis arabes a certes recommandé Gantz pour la formation du nouveau gouvernement, mais cela est loin de signifier qu’ils comptent siéger dans sa coalition.

Le numéro 2 de la Liste arabe unie, Ahmad Tibi, a en effet indiqué à Rivlin lors des consultations du mois dernier que son alliance n’intégrerait pas un gouvernement dirigé par Kakhol lavan, mais serait prêt — si les circonstances le permettent — de lui apporter son soutien lors de votes importants à la Knesset.

Netanyahu a utilisé la Liste arabe unie pour accuser son adversaire de vouloir former un gouvernement minoritaire de 44 sièges avec le Parti travailliste-Gesher et le Camp démocratique, et qui s’appuierait sur le soutien extérieur de Yisrael Beytenu et des partis arabes.

Kakhol lavan ne s’est toutefois jamais exprimé en faveur d’une telle coalition, et un conseiller d’un cadre de la gauche ayant insisté pour rester anonyme a confié au Times of Israel lundi que Kakhol lavan n’avait jamais soulevé l’idée d’un gouvernement minoritaire.

Quant aux partis ultra-orthodoxes Shas et Yahadout HaTorah, ils pourraient se montrer plus flexibles là où ils étaient auparavant plus fermes, à l’idée de siéger dans une coalition avec leur ennemi politique quasi-historique, le n°2 de Kakhol lavan, Yair Lapid. Mais la notion que des partis religieux intègrent le « gouvernement d’union libéral » que Gantz a promis de former semble être un casse-têtes irrésoluble.

Le leader de la Liste arabe unie, Ayman Odeh, filme le Premier ministre Benjamin Netanyahu pendant le débat sur le projet de loi des caméras à la Knesset de Jérusalem, le 11 septembre 2019. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

La scission de Yamina bénéficie théoriquement à Gantz, étant donné que des membres de l’alliance ont fait part de leur envie d’écarter les dirigeants de HaYamin HaHadash, Naftali Bennett et Ayelet Shaked, des autres factions plus extrémistes et religieuses que sont HaBayit Hayehudi et l’Union nationale.

Bennett a été photographié la semaine dernière dans un café en compagnie du député Kakhol lavan Yoaz Hendel. Les spéculations ont ensuite fusé, le café en question étant situé à Rosh Ha’ayin — là où réside Gantz.

Mais quelques jours plus tard, Bennett a rappelé à qui il était fidèle, publiant un long texte sur Facebook prenant la défense de Netanyahu dans les affaires de corruption pesant sur lui.

Cette déclaration de Bennett a ainsi écarté toute hypothèse d’abandon de Netanyahu et la possibilité qu’il rejoigne une coalition dirigée par Gantz et composée de partis de gauche représentant une tambouille idéologique.

A-t-il des pouvoirs magiques ?

Avec ces cartes en main, il faudrait être un magicien de la politique pour rassembler une coalition, et la faible expérience de Gantz en la matière laisse suggérer que de tels pouvoirs magiques ne sont pas à sa portée.

Que Kakhol lavan ait remporté le plus de sièges à la Knesset en septembre, après s’être retrouvé à égalité avec le Likud et ses 35 sièges en avril, ne prête pas à la moquerie. Mais convaincre d’autres partis d’abandonner leurs engagements et programmes officiels est une toute autre histoire.

Un petit exemple : lors du vote à la Knesset en juin devant désigner le nouveau contrôleur de l’État, Kakhol lavan n’avait réussi qu’à convaincre 45 députés de soutenir sa candidate, Giora Romm. Gantz avait été si peu convaincant que plusieurs de ses alliés naturels auraient soutenu le candidat du Likud, Matanyahu Englman.

Naftali Bennett et Ayelet Shaked lors d’une conférence de presse à Ramat Gan, le 21 juillet 2019. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Si Gantz a appris une chose de Netanyahu, alors il a déjà entamé des négociations avec d’autres partis. En 2008, le dirigeant du Likud n’avait même pas attendu les élections pour conclure un pacte avec les partis haredim. Cet accord avait ainsi empêché la cheffe de Kadima, Tzipi Livni, de conserver sa coalition après la démission du Premier ministre Ehud Olmert et contraint à l’organisation d’un nouveau scrutin législatif l’année suivante, à la suite duquel Netanyahu était parvenu à former un gouvernement malgré un nombre de voix inférieur à celui de Kadima.

Mais si Gantz a rapidement pris les devants, aucun signe de progrès n’a été observé. S’il échoue, et que personne d’autre n’y parvient, Israël organisera bientôt de nouvelles élections, certains mardis de mars ayant déjà été surlignés dans les agendas des responsables politiques. Sa meilleure option serait alors de tenter de convaincre les citoyens israéliens qu’il n’est pas responsable de ce troisième scrutin.

À moins que quelqu’un à la Knesset ne revienne sur ses engagements et bouleverse l’arithmétique. Netanyahu n’y est pas parvenu, Benny Gantz assure qu’il le pourra.

« Kakhol lavan est déterminé à former ce gouvernement d’union libéral, dirigé par Gantz, pour lequel la nation s’est prononcé il y a un mois », a déclaré le parti lundi soir.

Eh bien, bonne chance.

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