Gilles Kepel, la fin « de l’ère du baril et du Coran ». Et le retour d’Israël ?
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Interview

Gilles Kepel, la fin « de l’ère du baril et du Coran ». Et le retour d’Israël ?

La guerre de Kippour a ouvert une ère, celle de la diffusion de l'islam salafiste dans le monde arabe, qui semble aujourd'hui se refermer

Journaliste Société-Reportage

L'islamologue et géopolitologue Gilles Kepel (Crédit: F. Mantovani/Editions Gallimard)
L'islamologue et géopolitologue Gilles Kepel (Crédit: F. Mantovani/Editions Gallimard)

Dans Sortir du chaos, les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Gilles Kepel, professeur à l’Université Paris Sciences et Lettres, et directeur de la Chaire Moyen-Orient Méditerranée à l’Ecole Normale Supérieure (ENS), distingue les prémices d’une nouvelle ère dont les signes avant-coureurs sont disséminés d’Istanbul à Damas, en passant par Moscou et Jérusalem.

Arabisant, proche du terrain, orientaliste reconnu, et parfois critiqué, Gilles Kepel n’évoque pas le « Moyen-Orient’ mais le « Levant ». Ce terme vient traduire l’arabe Chàm, qui comprend la Syrie, le Liban, la Jordanie, Israël, les Territoires palestiniens et une partie de la Turquie.

Kepel a le goût des formules nettes, qui synthétisent les évènements complexes en phénomènes intelligibles – comme l’ère du « Baril et du Coran » qui illustre l’utilisation par l’Arabie saoudite de son trésor pétrolier pour diffuser la doctrine salafiste à travers le monde arabe.

Mais selon Kepel, ce chapitre de l’histoire moyen-orientale pourrait être en train de prendre fin sous nos yeux.

Et dans le chapitre qui se profile, où la Russie joue le rôle de maître du jeu au Levant, Gilles Kepel prévoit qu’Israël pourrait ne plus représenter cet Etat épouvantail pour ces voisins arabes, et entrer in fine dans une forme de normalisation régionale.

Times of Israel : Quand s’est ouverte cette ère du « baril et du Coran » dont vous entrevoyez aujourd’hui la fin ?

Gilles Kepel : Je lui assigne comme début la guerre d’octobre 1973, la « guerre de Kippour », appelée aussi « guerre du Ramadan » dans les pays arabes, car le mois de ramadan tombait à cette époque de l’année.

Pourtant, si c’est bien Israël qui gagne cette guerre par sa contre-offensive victorieuse, les pays arabes du Golfe, producteurs de pétrole, remportent la guerre d’octobre 1973, en contraignant les Etats Unis à donner l’ordre d’arrêter à l’Etat hébreu au kilomètre 101 sur la route de Suez au Caire. Ainsi ils sortent auréolés de la victoire dans le monde arabe.

Cela va permettre aux pays du Golfe d’exercer leur hégémonie sur les nationalistes arabes alors mâtinés de socialisme, comme l’Egypte nassérienne ou le baasisme syrien.

A cette époque, il y a une forte domination des pays du golfe dans la production de pétrole alors que la production américaine est déclinante. Ce pétrole va leur donner une richesse absolument fabuleuse à l’échelle mondiale. Ils vont s’en servir pour répandre et financer le salafisme, une idéologie extrêmement rigoriste qui prône la rupture en valeur avec l’esprit occidental des Lumières.

Cette vision très rigoriste de la religion va leur assurer une légitimité via la thèse suivante qu’ils répandront dans le monde arabe : « si nous avons du pétrole c’est parce qu’Allah nous l’a donné et que nous sommes les meilleurs musulmans ».

Les soldats de l’armée de la république islamique iranienne avec des posters de l’Ayatollah Khomeini pendant la révolution de 1979 (Crédit : Keystone/Getty Images/via JTA)

Ce système va fonctionner, à peu près efficacement, avec le soutien américain du reste, parce que les pétroliers américains dont George Bush père et autres, voient là l’occasion de faire monter le prix de leurs propres barils.

Et puis la révolution islamique iranienne éclate en 1978.

L’Iran devient alors un adversaire des Saoudiens pour la domination du discours de l’islam politique. Ce sera le début de l’immense fracture sunnite-chiite qui, petit à petit, va remplacer le conflit israélo-arabe comme conflit structurant de la région.

Non pas que le conflit israélo-arabe a disparu, notamment dans sa forme israélo-palestinienne il est toujours très important. Mais il n’a plus la même acuité. Du reste, Israël a passé des alliances aujourd’hui avec un certain nombre des acteurs arabes, l’Arabie saoudite en premier chef, mais aussi le Qatar de manière plus ancienne.

On vous suit, au début de votre livre, en jeune étudiant orientaliste, découvrant le monde arabe laïc des années 1970, plein d’espoirs, et de perspectives de rapprochements entre l’Orient et l’Occident. Reste-t-il aujourd’hui quelque chose des promesses d’entente de cette époque ?

Il y a 40 ans en 1977-1978 quand j’étais boursier à l’Institut français de Damas, effectivement on croyait beaucoup à cette culture arabe qui était assez largement émancipée de la religion. Nos interlocuteurs étudiants, et autres, étaient assez proches de nous culturellement, en tous cas le croyait-on.

Ils avaient remplacé la religion d’Allah par les variantes de la religion marxiste. Et nous avions un sentiment de très grande proximité, que la connaissance de la langue permettrait d’amener à une sorte d’identité presque complète. Maintenant les choses ont beaucoup changé parce que le discours religieux depuis les années 1970 a commencé à s’imposer graduellement à partir du début de l’ère du « baril et du Coran ».

Mais la nouvelle prégnance de la norme religieuse va complètement bouleverser la donne. Au fur et à mesure, elle va se traduire, dès que les Saoudiens et les Iraniens vont commencer à se battre en 1979 pour l’hégémonie sur le discours islamique, par une surenchère permanente.

Et de fait, ils se nourriront d’un éloignement culturel de plus en plus grand par rapport à la culture européenne et ses valeurs, notamment de laïcité et de l’esprit des Lumières qui les imprègne.

C’est une véritable kulturkampf qui se produit à ce moment-là.

Un manifestant déguisé en prince saoudien Mohammed bin Salman (C), le visage ensanglanté, manifestait devant les locaux de l’ambassade saoudienne à Washington, le 8 octobre 2018, pour demander que justice soit rendue pour le journaliste Jamal Khashoggi. (Crédit : Jim Watson / AFP)

Vous décrivez la perte de vitesse des Frères musulmans, de l’islamisme diffusé par l’Arabie saoudite, de Daesh qui vient de perdre son ancrage territorial. Tout cela additionné annonce-t-il la fin de l’époque d’un certain islamisme et la mise en place de nouvelles alliances ?

Pour commencer, ce qui me semble remarquable à propos des Frères musulmans, c’est qu’ils ont subi une défaite historique en Egypte, leur matrice principale, mais qu’ils ne sont pas sans ressources, comme la montré l’affaire Khashoggi.

Il était lui même un insider du système saoudien devenu dissident. Il s’était beaucoup rapproché des Frères musulmans ces derniers temps, dont il était lui-même issu du temps de sa jeunesse.

Et puis, Khashoggi a encouru l’ire, avec les conséquences atroces que l’on connait, par le pouvoir saoudien. Il a payé le fait d’être dans la main d’Erdogan et du Qatar qui sont les soutiens des Frères. Il a été victime de la compétition entre l’axe saoudo-égypto-emirati d’un côté, et l’axe turco-qataro-frériste de l’autre, pour dominer le sunnisme.

A noter qu’Erdogan, quand il annonçait les drames que subissaient Khashoggi faisait le signe 4 avec les doigts de la main, qui en arabe est un signe caractéristique des Frères musulmans.

La stratégie des Frères musulmans, c’est aujourd’hui le prosélytisme en Europe, avec un financement qatari et le soutien de l’appareil d’Etat turc très efficace comme l’a montré la supériorité indéniable du renseignement turc sur le renseignement saoudien dans l’affaire Khashoggi.

Vous examinez dans votre livre ce qui pourrait être la prochaine évolution du régime iranien, une vision plutôt originale de l’avenir du pays et des implications possibles avec Israël d’ailleurs…

Oui, nous ne sommes pas très nombreux à penser ainsi.

Aujourd’hui, l’Iran est très impacté par les sanctions américaines. Et, à mon sens, pour que les révolutionnaires qui ont pris le pouvoir il y a maintenant 40 ans puissent rester en place, il y a toute une tendance de personnes au pouvoir qui est favorable à une évolution archi-nationaliste, et moins religieuse.

Parmi eux certains essayent de voir dans quel mesure il vaut mieux laisser tomber une partie de la rhétorique anti-israélienne pour rester au pouvoir, plutôt que de risquer de le perdre pour maintenir ce jusqu’au boutisme anti-israélien.

Qui représente cette tendance en Iran ?

Le budget iranien est exagérément ponctionné par le Hezbollah, Hamas et les supplétifs que l’on a envoyés en Syrie.

Et surtout aujourd’hui que l’Iran est impacté par les sanctions et le retrait du JCPOA, il ne vend plus que la moitié du pétrole qu’il vendait auparavant. Et ce, dans un contexte où le pétrole est maintenant baissier, puisque les Etats Unis injectent du pétrole de schiste de partout.

Donc, à mon avis il y a une partie, et pas seulement du côté de Rouhani, mais je pense qu’une partie des Gardiens de la révolution aussi sont prêts à s’orienter vers une dictature militaire nationaliste, plutôt que strictement islamique. Cela se confirmera, ou non. Je ne sais pas comment les choses vont évoluer. Mais il me semble que cela va faire partie des grandes manoeuvres de l’après-guerre en Syrie.

Vous écrivez que l’ère du baril et du Coran n’est plus tenable. Quelles conséquences pour Israël dans ses relations avec les pays voisins ?

Il me semble que ce qu’il va se produire dans les années qui viennent – sauf catastrophe – c’est une négociation globale sur le Levant.

Aujourd’hui la Russie est le maître du jeu militaire. Mais c’est un colosse aux pieds d’argile. Moscou n’a pas les capacités financières pour assurer le succès militaire en Syrie. Je suis allé en Russie pour ce livre, et auparavant, et il m’a été très clairement expliqué que la Russie n’a pas l’intention de voir sa présence en Syrie ressembler à celle de l’URSS en Afghanistan. Poutine, colonel du KGB en 1989 se souvient très bien ce qu’a coûté l’Afghanistan.

La Russie en fonction du prix du pétrole à un PNB qui oscille entre celui de l’Espagne et de l’Italie pour140 millions d’habitants. Donc ils ne peuvent se permettre de tenir à bout de bras le régime syrien, c’est pourquoi sur Idlib en dépit des pressions syriennes et iraniennes, ils ont fini par ne pas bombarder, car ils sont à la recherche d’un compromis avec leur quatre alliés dans la région, plus les Européens.

Pour illustrer le jeu complexe de la Russie dans la région, on pourrait la comparer à un sultan qui aurait quatre femmes : l’Arabie saoudite, Israël l’Iran et la Turquie.

Et chacune pousse à hue et à dia dans ce ménage polygame, selon ses propres intérêts. C’est pour cela que les Russes ont besoin que l’Europe s’implique.

Rebattre les cartes au Levant est un enjeu important, et Israël va faire partie de ce deal global. C’est un acteur qu’il est impossible d’ignorer, sinon il n’y a rien.

De gauche à droite : le Premier ministre Benjamin Netanyahu, le président russe Vladimr Poutine et le président serbe Aleksandar Vucic déposent une gerbe sur la tombe du soldat inconnu, lors d’une cérémonie pour les soldats de l’armée rouge, à Moscou, le 9 mai 2018. (Crédit GPO Amos Ben-Gershom)

Israël est présent en Syrie et il l’a montré au lendemain du jour où Netanyahu est revenu de Moscou, le 9 mai 2018 où il avait assister à la parade militaire. Le soir-même des tirs iraniens ont visé le Golan, et 28 avions israéliens sont sortis rétamer les positions iraniennes en Syrie. C’est la plus grosse sortie aérienne depuis la guerre de 1973.

Donc Israël est l’un des acteurs de la redistribution des cartes au Levant, je ne sais pas quel sera son rôle mais il devra être partie prenante du processus de paix.

Ce qui implique des garanties de sécurité, des concessions de sa part. Pour l’instant chacun essaye d’avoir le maximum de positions pour négocier le mieux possible et il y a un moment ou un autre où il devra y avoir une négociation globale me semble-t-il.

Votre position paraît relativement optimiste quant aux chances d’Israël d’intégrer un « Levant apaisé » pour reprendre votre expression ?

En tous cas les paramètres de la négociation vont changer. Et on ne voit pas comment Israël pourrait en être absent sinon la négociation serait imparfaite.

Et du reste, la Russie est aujourd’hui très proche d’Israel : par l’importance de la population russophone d’Israël, le fait que les relations commerciales et militaires sont considérablement développées, et que les drones russes sont d’origine israélienne et qu’il y a toute une technologie israélienne dont les Russes ont besoin.

Tout amène à croire que les Russes vont peser de tout leur poids pour qu’Israël fasse partie du deal. Alors que historiquement, les Russes soutenaient exclusivement les Palestiniens jusque-là.

Donc je pense qu’il va y avoir une redéfinition, et cela va certainement passer par une évolution des relations israélo-iraniennes. Parce que je pense que les élites au pouvoir en Iran font le calcul que la persistance dans leur stratégie anti-israélienne va se faire à leur détriment.

Il est possible que je me trompe mais c’est la lecture que je fais de la situation.

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