Il y a 100 ans le « Einstein du Sexe » allemand lançait les droits des homosexuels
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Il y a 100 ans le « Einstein du Sexe » allemand lançait les droits des homosexuels

Bien qu'il ne soit jamais devenu un nom connu comme Freud, le sexologue Magnus Hirschfeld s'est battu pour décriminaliser l'homosexualité et améliorer le suivi médical des LGBTQ

Magnus Hirschfeld à New York, début des années 1930. (Domaine public)
Magnus Hirschfeld à New York, début des années 1930. (Domaine public)

Pendant les années qui ont précédé la destruction de l’Europe par le nazisme, un Juif allemand de Berlin a été le pionnier de ce qui est devenu le mouvement moderne des droits LGBTQ.

Magnus Hirschfeld a été le premier clinicien à prouver que les gays sont plus à risque de se suicider, et il a fondé le premier centre de santé communautaire au monde pour les personnes LGBTQ. Sur le plan juridique, Hirschfeld a passé des décennies à tenter de convaincre les dirigeants allemands d’abolir le « paragraphe 175 », une loi qui criminalisait l’homosexualité.

Il y a cent ans, Hirschfeld faisait la une des journaux du monde entier en tant que « Einstein du sexe » d’Allemagne. Au cours de l’été 1919, il a ouvert l’Institut pionnier pour la recherche sexuelle au cœur de Berlin. Le gouvernement allemand a donné à Hirschfeld une villa pour abriter ses immenses archives, un musée du sexe et divers espaces cliniques.

Au cours de la courte vie de l’institut, Hirschfeld vécu au dernier étage avec son amant. Loin de s’isoler en tant qu’universitaire, il était une figure incontournable de la scène berlinoise de la drague surnommée « Tante Magnesia ».

Toujours en 1919, Hirschfeld a co-écrit et joué dans un film révolutionnaire intitulé « Different From the Others ». L’intrigue était en phase avec le développement par Hirschfeld de protocoles thérapeutiques pour les médecins afin d’aider les patients à accepter leur sexualité, au lieu de la réprimer.

« Hirschfeld a compris que la science est politique », a déclaré l’historienne Heike Bauer, auteur du livre en 2017 : “The Hirschfeld Archives : Violence, Death, and Modern Queer Culture”. [« Les archives de Hirschfeld : Violence, mort et culture queer moderne »].

Dans une interview accordée au Times of Israel, Mme Bauer a commenté l’utilisation de la science par Hirschfeld pour défendre les droits des homosexuels.

« Hirschfeld a mené ce qui aurait pu être les premières enquêtes statistiques sur le suicide homosexuel parce qu’il s’est rendu compte que la vie – et la mort – des lesbiennes et des homosexuels étaient des sujets tabous. Ses recherches sur le suicide homosexuel s’inscrivaient dans le cadre plus large de la lutte pour la décriminalisation de l’homosexualité », a déclaré Bauer, professeur au Birbeck College de l’Université de Londres.

Le sexologue allemand Magnus Hirschfeld (à droite). (Domaine public)

« La femme en chaque homme »

Né sur la côte baltique en 1868, Hirschfeld a suivi la voie de son père en devenant médecin. Un jour à l’école de médecine, Hirschfeld a été traumatisé par une conférence qu’il n’oublierait jamais.

Magnus Hirschfeld (vers le bas à droite de l’image, avec des lunettes) lors d’une fête organisée dans son institut à Berlin dans les années 1920. (Domaine public)

Le sujet était la « dégénérescence sexuelle », et le professeur a fait venir un homme gay qui avait été dans un asile pendant 30 ans. La victime a été exhibée nue devant la classe et ses différentes « déficiences » ont été examinées. Apparemment, Hirschfeld était le seul étudiant qui a quitté la pièce perturbé.

Après ses études de médecine, Hirschfeld a passé huit mois à Chicago. Il s’est penché sur la scène gay et a déterminé que les « queer », hommes et femmes, faisaient face à des défis similaires à Chicago et à Berlin.

Une mère et son enfant dans un « Village noir » en Allemagne, un « zoo humain » pour le public. (Domaine public)

En 1896, le jeune médecin assiste à l’épouvantable exposition « Zoo humain » de Berlin. Les esclaves des colonies allemandes en Afrique étaient mis en cage pour le plaisir des visiteurs qui s’émerveillaient de l’exotisme des victimes et des décors « authentiques ».

Après ses visites au « Zoo humain », Hirschfeld constate que l’homosexualité est universelle et transcende les cultures. Profondément troublé par les suicides chez ses patients LGBTQ, il a entrepris de prouver que l’homosexualité est quelque chose de naturel, qui ne devrait pas être illégal.

À cette fin, Hirschfeld a fondé son Comité scientifique et humanitaire en 1897. Connu comme la première organisation de défense des droits des homosexuels et des transsexuels au monde, le principal objectif du groupe était que l’Allemagne abolisse le « paragraphe 175 », une mission soutenue publiquement par Albert Einstein, Martin Buber, et d’autres Allemands célèbres.

L’année suivante, le Parlement allemand a débattu de l’opportunité de supprimer le « paragraphe 175 ». La loi a été maintenue intacte, et les efforts ratés de Hirschfeld ont été qualifiés d’“acte agressif de perversion sexuelle juive”.

Li Shiu Tong (à gauche) et Magnus Hirschfeld lors d’une réunion de la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle, 1932. (Domaine public)

Ne se laissant pas décourager par la défaite, Hirschfeld s’est associé à la féministe allemande Helene Stocker dans sa quête pour décriminaliser l’avortement. Les deux militants ont compris l’importance de collaborer pour faire avancer leurs mouvements respectifs, notamment en mettant fin aux lois sur le moment où certaines femmes allemandes pouvaient se marier et avoir des enfants.

« La femme qui a le plus besoin d’être libérée est la femme en chaque homme, et l’homme qui a le plus besoin d’être libéré est l’homme en chaque femme », a déclaré Hirschfeld au sujet du mouvement pour les droits des femmes.

La justice par la science

Un an après l’ouverture par Hirschfeld de son Institut de recherche sexuelle au cœur de Berlin, le sexologue acclamé a failli perdre la vie.

Magnus Hirschfeld est mis au pilori dans le grand journal du parti nazi « Der Stürmer ». (Domaine public)

Tout l’activisme de Hirschfeld lui avait valu de nombreux ennemis parmi les Allemands du mouvement nationaliste völkisch. Certains membres des communautés juive et gay lui en voulaient aussi d’avoir fait des vagues.

En 1907, Hirschfeld scandalisa de nombreux Allemands lorsqu’il témoigna devant le tribunal pour défendre un officier de l’armée accusé d’avoir eu des relations homosexuelles.

« L’homosexualité fait partie du plan de la nature et de la création, tout comme l’amour normal », a déclaré M. Hirschfeld lors des débats. Pour cela, on l’a qualifié de « danger public » et son visage est apparu sur des affiches à côté de la phrase populaire « Les Juifs sont notre perte ».

Magnus Hirschfeld (à droite) dans ce qu’on a appelé le premier film pro-gay, « Different from the Others », 1919. (Domaine public)

Lors d’une bagarre en 1920 avec des militants du mouvement völkisch à Munich, Hirschfeld a été tabassé à mort. Tout au long de l’agression, les auteurs lui ont reproché d’avoir introduit l’homosexualité en Allemagne. Il a été laissé pour mort par ses assaillants, mais il s’en est remis.

En 1930, Hirschfeld a lu les inscriptions sur les murs et s’est enfui à New York. Il s’est lancé dans son soi-disant « straight turn », [virage à 180°], un périple au cours duquel Hirschfeld s’est fait passer pour « un expert européen de l’amour romantique ». Simultanément, il commercialisait un aphrodisiaque appelé « Titus’s Pearls » pour une entreprise néerlandaise.

Trois ans après que Hirschfeld a ouvert boutique en Amérique, les nazis se sont attaqués à son institut à Berlin. Dans une orgie de violence, des membres du personnel ont été agressés et 20 000 livres ont été brûlés. Les nazis confisquèrent également des listes de patients – surnommées « listes roses » – afin de localiser et de persécuter les homosexuels allemands.

Les nazis brûlent les archives de l’institut Magnus Hirschfeld à Berlin, Allemagne, 1933. (Domaine public)

Au cours des dernières années de sa vie, Hirschfeld a fait un tour du monde, dont cinq semaines en Israël pré-étatique. Il admirait généralement le sionisme mais exprimait son scepticisme quant aux qualités « chauvines » du mouvement et son insistance sur l’hébreu.

La tournée comprenait un séjour en Égypte, où Hirschfeld a rencontré la féministe Huda Shaarawi. Il a écrit à propos des « pratiques d’amour homoérotique » parmi les hommes égyptiens que « même Mahomet ne pouvait pas changer ».

Selon l’auteur Bauer, les préjugés de Hirschfeld étaient visibles dans ses écrits sur la tournée mondiale. Par exemple, Hirschfeld s’est aligné sur un leader qui croyait en la « conversion » des homosexuels et a affirmé que l’Islam était « sexuellement tolérant ». Bauer a également critiqué Hirschfeld pour avoir minimisé le sort des Arabes en Palestine mandataire.

« Malgré le fait que la vie et la mort de Hirschfeld aient été soumises à la violence à cause de son travail de réforme sexuelle et de sa judéité, ses écrits sur ces voyages montrent que, contrairement à ses prétentions politiques, il n’a pas toujours appréhendé tout le monde sur un pied d’égalité », écrit Bauer.

En 1935, Hirschfeld meurt à Nice, dans le sud de la France, à l’âge de 67 ans. Sur sa pierre tombale est gravée la devise de sa vie : « La justice par la science ». Six décennies plus tard, l’Allemagne abolissait le « paragraphe 175 ».

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