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Il y a 80 ans, le premier acte de la « litanie » de déportations des Juifs de France

Le 27 mars 1942, le premier convoi de Juifs de France quittait Compiègne pour Auschwitz ; Interview de Karen Taieb, responsable des archives au Mémorial de la Shoah

Le Mémorial du quai des Déportés, à Compiègne. (Crédit : P.poschadel/CC BY-SA 3.0)
Le Mémorial du quai des Déportés, à Compiègne. (Crédit : P.poschadel/CC BY-SA 3.0)

Le 27 mars 1942, le premier convoi de juifs de France quittait Compiègne, au Nord de Paris, pour Auschwitz, ouvrant une macabre « litanie » de déportations vers les camps de la mort, retrace Karen Taieb, responsable des archives au Mémorial de la Shoah.

Qui étaient ces premiers déportés ?

Karen Taïeb : Il s’agissait de 1 112 hommes, âgés de 18 à 55 ans, déportés en tant que juifs mais encore sur la base des critères de choix des otages. La majorité étaient des juifs français arrêtés lors de la « rafle des notables » du 12 décembre 1941 à Paris et internés au camp de transit de Royallieu à Compiègne, d’où ils ont été conduits au train, d’abord parti de Drancy (près de Paris, NDLR).

Theodor Dannecker (le chef à Paris de la section de la Gestapo chargé de la « question juive ») aurait voulu les faire partir avant, dès décembre. Quand les notables sont à Compiègne, il demande à cor et à cri des trains pour les faire partir immédiatement. Mais des problèmes logistiques ont fait qu’il n’a pu obtenir son premier convoi qu’en mars.

Les enfants de Drancy, le 31 décembre 1945, attendent patiemment que les travailleurs de la Croix-Rouge américaine se préparent à distribuer de nouvelles chaussures pour remplacer les chaussures usées et déchirées qu’ils portaient. (Crédit : AP)

Après, il y a un rythme plus régulier : 5 juin, puis 22 juin, puis deux à trois convois par semaine pendant l’été 42 et septembre et octobre. Il y a eu une petite interruption entre novembre 42 et février 43 et ensuite ça reprend. On voit la litanie des convois qui se succèdent, c’est ça qui est impressionnant.

Connaît-on les identités de ces déportés, dont seuls 19 sont revenus après 1945 ?

A priori, nous avons aujourd’hui la liste complète, malgré la difficulté que, pour ce convoi, nous n’avons pas la liste originale, ce qui est également le cas des deux derniers convois, 76 et 77. Pour les autres, nous avons les listes originales. Elles ont été récupérées en 1946 par le Centre de documentation juif contemporain, contacté par un commissaire de police ayant découvert des cartons contenant toutes les archives du service anti-juif de la Gestapo, dans des bureaux abandonnés par des services nazis. Cela a permis de quantifier rapidement le nombre de déportés juifs de France, à près de 76 000 et de commencer à renseigner les familles.

Mais ce n’est pas sur ces listes qu’ont mis l’accent les premiers historiens, qui ont d’abord étudié et publié les documents qui démontraient l’architecture de la mise en place de la persécution. Il a fallu ensuite un énorme travail de compilation et recoupement, engagé en 1978 par Serge Klarsfeld, à l’aide de plusieurs sources: les enregistrements à l’arrivée à Auschwitz, les listes des déportés non-rentrés établies par l’ex-ministère des victimes de guerre, les témoignages des survivants…

Le chasseur de nazis français Serge Klarsfeld au Mémorial de la Shoah, à Paris, le 5 décembre 2017. (Crédit : AP / Michel Euler)

Les archives permettent-elles de remonter tout le parcours des victimes, jusqu’à leur assassinat ?

C’est tout le problème. A Auschwitz, énormément de choses ont été brûlées, il y a beaucoup d’éléments manquants. Mais depuis plusieurs années, un énorme travail est mené avec le musée d’Auschwitz et les Archives Arolsen (centre de documentation sur la Shoah, basé à Bad Arolsen en Allemagne NDLR). En mettant toutes ces informations ensemble, on arrive à être plus précis. Pour un certain nombre de ceux entrés dans les camps, le cas des déportés du premier convoi, on a retrouvé et on continue de retrouver un certain nombre d’informations. Les familles sont très en demande.

Ce qui revient le plus fréquemment, c’est ‘Comment a-t-il été arrêté ? A-t-il été dénoncé ? Pris dans une rafle ?’ et la date du décès. Car le deuil commence le jour du décès. Ne pas en avoir la date n’est pas naturel. Ceux pour lesquels nous n’aurons jamais rien, ce sont les personnes âgées, les jeunes enfants, les femmes avec des enfants, envoyés immédiatement dans la chambre à gaz. Là, il n’y aura pas de trace.

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