Ils reviennent au château : l’improbable retour des Juifs de York
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Ils reviennent au château : l’improbable retour des Juifs de York

Huit-cent ans après, le "herem" sur cette ville ensanglantée est terminé, et les autorités locales commémorent enfin l'acte d'antisémitisme le plus notoire de l'histoire anglaise

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Les marches en pierre menant à la tour de Clifford, à York, site du plus célèbre bain de sang antisémite de l'histoire médiévale anglaise. (Times of Israel staff)
Les marches en pierre menant à la tour de Clifford, à York, site du plus célèbre bain de sang antisémite de l'histoire médiévale anglaise. (Times of Israel staff)

YORK, Angleterre – Fin novembre, la communauté juive de York, dans le nord-est de l’Angleterre, a organisé son office inter-confessionnel annuel. Les 40 Juifs locaux ou plus qui assistent régulièrement aux prières du matin, à Shabbat, ont été rejoints par plusieurs dizaines d’invités non juifs et notamment par le membre local du Parlement, le maire et l’Officier de la couronne – qui représente cette dernière.

L’office s’est tenu dans la vaste pièce étincelante au haut plafond que la communauté utilise à la Friends Meeting House de York – bâtiment local qui appartient à la Religious Society of Friends, mieux connue sous le nom de Quakers.

L’arche portable de la communauté juive libérale de York était placée au centre, et l’extrait hebdomadaire des textes sacrés a été lu dans un sefer Torah historique mis à la disposition de la communauté par la Memorial Scrolls Trust – il s’agit de l’un des 1 500 rouleaux de Torah originaires de Tchécoslovaquie qui furent sauvés des mains des nazis et ultérieurement restaurés.

Qu’une petite communauté juive ouvre ses portes à des locaux faisant preuve d’empathie, lors d’un office matinal de Shabbat, peut sembler banal : des événements similaires ont lieu dans le monde entier.

Shannon Kirshner (à droite), présidente de la communauté juive libérale de York, avec les membres de sa communauté dans la pièce qu’ils utilisent comme synagogue à York. L’arche portable est derrière eux (Autorisation)

Mais cet office, dans cette communauté, est assurément remarquable.

Le nom de York a résonné à travers les siècles comme celui du site où s’était déroulé le pogrom anti-juif le plus célèbre de toute l’histoire de l’Angleterre.

En 1190, les 150 Juifs environ de York, qui avaient assisté aux meurtres de plusieurs membres de leur communauté par des locaux dans un contexte de vague d’assassinats anti-juifs qui s’étaient peu à peu propagés au nord de Londres, avaient cherché refuge dans le château local, pensant qu’ils pourraient, dans son enceinte, bénéficier d’une protection royale.

Mais le roi Richard I était parti aux Croisades et l’Officier de la couronne, ainsi que l’archevêque de York, n’étaient pas là. Et, loin d’être en sécurité, les Juifs s’étaient retrouvés piégés, assiégés par une foule déterminée à leur donner la mort – dans laquelle se trouvaient d’éminentes personnalités locales qui leur devaient de l’argent.

Comme cela avait été répertorié environ 20 ans plus tard par un religieux du secteur, William de Newbury, qui avait cité, avait-il dit, des témoins oculaires, la majorité des victimes juives, contraintes de choisir entre une mort certaine et une conversion forcée au christianisme, avaient décidé, à l’instigation d’un rabbin vénéré qui figurait parmi eux, de se suicider. Ils avaient d’abord mis le feu à ce qui leur appartenait et, lorsque les flammes s’étaient répandues dans les bois de la tour, ils s’étaient tranché la gorge – les uns aux autres.

William de Newbury avait écrit : « Il y avait parmi eux un vieil homme, un docteur de la loi d’une grande célébrité… honoré par tous et obéi par tous comme s’il était l’un des prophètes sacrés. Et lorsque on lui demanda son avis à cette occasion, il répondit : ‘Nous avons choisi de préférer une mort plus glorieuse… Si nous tombons entre les mains de l’ennemi, nous mourrons tous à leur gré et sous leurs huées. Et puisque cette vie que le Créateur nous a offerte, le Créateur nous demande maintenant de la rendre, alors abandonnons-nous volontairement et dévotement à lui et de nos propres mains’. »

William de Newbury (Crédit : Domaine public)

Une minorité de Juifs avait choisi la conversion – et survécu pour supplier que leur soit fait miséricorde, le matin suivant. Alors qu’ils avaient pu quitter la tour avec des promesses d’indulgence, ils furent promptement massacrés. « Nous reconnaissons la foi chrétienne », avaient-ils dit, d’après William de Newbury. « Recevez-nous comme des frères au lieu de nous recevoir comme des ennemis et vivons ensemble dans la foi et dans la paix du Christ ».

Mais la foule avait eu « des paroles d’équité à leur endroit, de manière trompeuse… pour qu’ils ne craignent plus de sortir », a commenté William. « Et aussitôt sortis, ils furent capturés en ennemis, et bien qu’ils aient demandé le baptême de Christ, ces bouchers cruels les massacrèrent ».

Les Juifs étaient arrivés en Angleterre pour la première fois vers 1070, en compagnie de Guillaume le Conquérant. Et malgré les horreurs de 1190, les Juifs n’allaient pas quitter York dans les 100 années qui allaient suivre. Le plus connu d’entre eux, Aaron of York, avait été le responsable de la communauté juive anglaise de 1236 à 1243.

Mais en 1290, les Juifs d’Angleterre – estimés à environ 5 000 personnes, soit moins de 1 % de la population nationale – avaient été expulsés sur ordre du roi Edward I, et c’est une Sara de York qui fut, dit-on, la dernière à partir.

Pendant des siècles, le destin sanglant réservé aux Juifs de York fut le symbole le plus notoire de cette période amère.

Et c’est la raison pour laquelle la présence, à York, d’une communauté juive, quelle que soit sa forme, est digne d’être remarquée. Et qu’elle ait organisé, le 16 novembre, son service interconfessionnel annuel lors d’une matinée de Shabbat est tout sauf banal.

Et il y a plus. Finalement, 800 ans après les événements terribles qui se sont déroulés ici, York a commencé à apprendre à mieux reconnaître et commémorer ses victimes juives.

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Au pied de la Clifford’s Tower, qui a succédé, au 13e siècle, au donjon du château de Guillaume le Conquérant où s’étaient fatalement rassemblés les Juifs en 1190, une plaque marque l’événement comme suit : « Dans la nuit du vendredi 16 mars 1190, environ 150 Juifs et Juives d’York qui cherchaient la protection du château royal, face à une foule excitée par les incitations de Richard Malebisse et d’autres, ont choisi de s’aider à mourir plutôt que de renoncer à leur foi ».

Nigel Grizzard et Shannon Kirshner à côté de la plaque marquant la mort des victimes Juives, en 1190, au pied des marches en pierres menant à la Clifford’s Tower. (Crédit : Times of Israel )

Placée sur le côté de l’escalier en pierres qui grimpe vers la tour, il est facile de manquer la plaque. Le personnel chargé du tourisme sur le site « vous montre ce lieu, qui est beau », observe Nigel Grizzard, guide touristique du patrimoine et membre de la communauté juive de Leeds, ville située à proximité, qui m’a accompagné pour me montrer la cité et ses alentours.

« Mais il y a ce côté obscur – cette Masada anglaise », ajoute-t-il.

Rapidement, toutefois, ce « côté obscur » se reconnaît de manière plus appropriée. Du sommet de la tour, la vue, dans une direction, ouvre sur York Minster, la vaste cathédrale ou les foules meurtrières s’étaient rendues après avoir assassiné leur dernière victime juive, pour brûler les registres où figuraient des dettes des gentilshommes locaux.

De l’autre côté, la tour surplombe le musée du château de York, où le conservateur, les responsables juifs locaux, les représentants du patrimoine anglais – l’organisation caritative responsable de la gestion de centaines des plus importants monuments et bâtiments historiques de l’Angleterre – et d’autres débattent de l’établissement d’une exposition permanente qui détaillait l’histoire des Juifs de York.

Une vue du musée du château d’York depuis le sommet de la Clifford’s Tower. (Crédit : Times of Israel)

A l’intérieur de la tour, où un panneau présente un résumé en deux phrases des événements de 1190, une explication plus détaillée et plus contextualisée devrait être ajoutée.

Et à un endroit où se trouve actuellement un parking, c’est un parc qui doit être construit – l’idée est d’en faire une sorte de « jardin de la paix » qui soit consacré à la tolérance, avec un mémorial dédié aux Juifs de 1190, dans l’ombre, littéralement parlant, du sang versé.

Shannon Kirshner et Nigel Grizzard à York, le 28 octobre 2019. (Crédit : Times of Israel)

Les services du patrimoine anglais consultent également actuellement les responsables juifs pour déterminer le moyen de commémorer l’histoire sombre du site, ainsi que sa valeur touristique médiévale. Il se peut que des corps soient encore enterrés ici, suppose Shannon Kirshner, présidente de la communauté, qui nous accompagne, Nigel et moi, alors que nous marchons. « Il faut respecter cela. Dans l’idéal, ici, il ne devrait pas y avoir de soirées ou de fêtes dansantes », dit-elle.

Les autorités ont entrepris de planter des jonquilles sur les monticules qui jouxtent la tour. Elles fleurissent au début du printemps.

« Je crois qu’elles ont été choisies parce que leurs six pétales rappellent l’étoile de David », explique Kirshner.

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La volonté nouvelle de York de reconnaître son obscur passé découle, du moins en partie, du fait que des Juifs vivent aujourd’hui à nouveau dans la ville, sous la forme d’une communauté organisée.

Jusqu’à une date récente, il y a encore 20 ou 30 ans, il y avait un véritable « herem » (boycott en hébreu) de York, se rappelle Grizzard, alors qu’il nous amène sur une promenade au sommet des murs de la ville, dans l’air vivifiant de cette fin d’automne.

Les choses ont commencé à changer en 1978 quand le grand rabbin britannique de l’époque, Immanuel Jakobovits, a évoqué la question dans des discussions avec les responsables chrétiens, que la plaque a été installée et que, dit Grizzard, « le processus de guérison a commencé ».

York n’a pas été entièrement exempt de Juifs au cours des siècles qui ont suivi. Après qu’Oliver Cromwell eut approuvé la réadmission des Juifs en Angleterre dans les années 1650, une poignée arriva dans le nord, et d’autres à la fin des années 1800, établissant une synagogue au-dessus d’une menuiserie où Grizzard nous emmène. Les chiffres ont aussi un peu augmenté avec l’afflux de réfugiés du Kindertransporte pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais en 1970, la communauté avait décliné au point qu’un minyan [NdT : le quorum de dix personnes nécessaire à la récitation de certains passages de la prière et à la lecture de la Torah] ne pouvait plus être rassemblé, et le bâtiment Grizzard nous montre que la synagogue d’Aldwark est depuis longtemps fermée.

Aujourd’hui, cependant, il est évident que l’hérésie tacite s’est éteinte. On estime à 200 le nombre de Juifs vivant dans la ville, dont des dizaines sont affiliés à la communauté qui a été fondée il y a six ans. Et la communauté, à son tour, dit Kirshner, essaie maintenant de réunir les fonds nécessaires pour embaucher, bien qu’à mi-temps, son propre rabbin – le premier de York depuis huit siècles.

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« Les Juifs reviennent à York aujourd’hui ? » s’exclame Grizzard à un moment donné de notre marche. « C’est comme les Juifs qui retournent en Allemagne. »

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Dans un restaurant riverain situé au coin de la rue Coney abritant la plus ancienne synagogue connue de York – aujourd’hui une succursale du magasin de vêtements Next – Sarah Rees Jones, professeure d’histoire médiévale à l’Université York, ajoute couleur, contexte et un peu de confusion au dossier historique des Juifs de York.

Sarah Rees Jones, professeure d’histoire médiévale à l’université de York (Crédit : Times of Israel)

Elle explique que le massacre de York trouve son origine dans les cérémonies de couronnement de Richard Ier à Londres six mois plus tôt, où les Juifs étaient interdits d’accès à l’église et au palais, attendaient dehors et étaient pris à partie par la foule.

Parmi eux se trouvaient deux membres importants de la communauté de York, Josce et Benedict. Le premier s’en est sorti indemne. Le second a été grièvement blessé avant de succomber à ses blessures. La veuve et les enfants de Benedict ont été parmi ceux qui ont été assassinés par les foules à York dans la frénésie qui a poussé les Juifs à fuir vers le château.

Une vue du Minster d’York depuis le sommet de la Clifford’s Tower. (Crédit : Times of Israel)

Le roi Richard s’est opposé aux attaques contre les Juifs, qu’il considérait comme une sorte de propriété de la Couronne, dit Rees Jones. Mais dans un climat où la monarchie n’était pas encore sous contrôle total, où le roi était parti en croisade et où certains prêchaient que les Juifs étaient des assassins du Christ, l’effusion de sang de Londres fut suivie d’une série d’attaques se déplaçant vers le nord le long de la partie orientale de l’Angleterre – dont Bury St Edmonds, où 34 Juifs furent tués, et Lincoln.

A LIRE : L’Église d’Angleterre admet que l’antisémitisme chrétien a contribué à la Shoah

Bien que le récit de William de Newbury sur les événements de mars 1190 soit le plus détaillé et le plus accepté, note Rees Jones, il « a clairement modelé son récit sur celui de Josèphe sur Masada. Il l’a aussi écrit une vingtaine d’années après les événements. « Il cherche à être relativement crédible », dit-elle prudemment, « mais il fait le littéraire. »

La vue de la Clifford’s Tower où les travaux de reconstruction sont déjà en cours depuis le parapet, au mois d’octobre 2019 (Crédit : Times of Israel)

La véracité des événements qu’il décrit ne fait aucun doute. Ils sont détaillés dans d’autres récits, y compris celui de Roger de Hovedon, et dans divers extraits hébraïques. Mais sans surprise, il n’y a aucune preuve archéologique. Le monticule sous la tour de Clifford n’a jamais été fouillé sérieusement. Et la terminologie utilisée par William rend possible le fait que les terribles événements aient eu lieu au Palais Royal, construit sur une colline différente. En même temps, on a trouvé des traces de bois brûlé sur le site de la tour de Clifford.

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Alors que nous marchons sur les remparts, Grizzard s’arrête pour nous montrer une petite étoile de David bleue, avec le mot « Jewbury », gravé dans le passage en pierre.

La pierre “Jewbury” dans les murs de la ville de York (Crédit : Times of Israel)

Il pointe vers le parking d’un supermarché juste en dessous de nous.

Lorsque nous descendons vers le parking, nous voyons un panneau de rue marqué « Jewbury » et une plaque qui indique qu’il s’agissait de « l’emplacement de l’ancien cimetière juif de York », qui a été utilisé de 177 à 1290.

En 1984, lors de la construction du supermarché et du dallage du cimetière, une partie des restes a été déterrée et transportée à Manchester, au sud, pour y être enterrée.

Nigel Grizzard sur le site du cimetière médiéval de York (Crédit : Times of Israel)

« Le soir même, dit Grizzard, York Minster a été frappé par la foudre. »

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Dans le cadre du processus d’adaptation de York à sa sombre histoire juive, le Theatre Royal de la ville prévoit de présenter une nouvelle pièce sur les événements à la Clifford’s Tower l’automne prochain.

Au printemps prochain, alors que les jonquilles fleuriront de nouveau, la ville lancera un appel de propositions pour l’aménagement d’une aire commémorative de tolérance dans le nouveau parc sous la tour.

Kirshner prévoit qu’il s’agira d’un endroit où les gens pourront s’asseoir et se recueillir en silence.

« Nous y tiendrons la commémoration annuelle », prédit-elle. « Nous la célébrons tous les 16 mars. On dit le Kaddish. »

Le maire de York a également assisté à la cérémonie.

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