Israël, au milieu de la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis
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Israël, au milieu de la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis

Alors que la lutte de pouvoir entre Washington et Pékin s'aggrave, l'Etat juif ressent de plus en plus de pressions pour annuler des accords sécuritaires pourtant essentiels

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président chinois  Xi Jinping, (à droite), se serrent la main à la résidence des visiteurs officiels de l'Etat de  Diaoyutai à Pékin, le 21 mars 2017. (Crédit : Etienne Oliveau/Pool/ AFP Photo)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président chinois Xi Jinping, (à droite), se serrent la main à la résidence des visiteurs officiels de l'Etat de Diaoyutai à Pékin, le 21 mars 2017. (Crédit : Etienne Oliveau/Pool/ AFP Photo)

WASHINGTON (JTA) — L’annonce par Israël, la semaine dernière, qu’un consortium israélien construirait Sorek 2, la plus grande usine de dessalement du monde, a surpris un grand nombre d’observateurs du projet : Le contrat aurait dû normalement revenir à une entreprise de Hong-Kong.

Mais c’était avant que l’administration Trump n’exerce des pressions pour que l’Etat juif révise à la baisse ses liens avec la Chine.

Pendant des années, Israël a œuvré – et ce, de manière spectaculaire – à développer son commerce avec la Chine, l’un des plus grands marchés du monde. Et ce travail rencontre soudainement une opposition forte de la part de la Maison Blanche, alors que l’administration Trump tourne le dos à la politique, vieille de plusieurs décennies, de renforcement de l’engagement des Etats-Unis auprès de la Chine, traitant dorénavant le pays en rival de plus en plus amer.

Le coup de théâtre de l’accord Sorek 2 a été largement considéré comme résultant des pressions de l’administration Trump, qui pousse Israël et d’autres alliés déterminants à réduire leur commerce avec la Chine. Mais les observateurs de cette dynamique qui ne cesse de s’affirmer davantage disent que cela ne pourrait pas être suffisant pour éloigner le spectre d’une crise entre les Etats-Unis et Israël au sujet de la Chine.

Une compagnie chinoise, la SIPG, est en train de construire un port majeur à Haïfa et elle en gardera le contrôle pendant 25 ans. L’administration Trump, selon de multiples initiés, désirerait qu’Israël annule au moins une partie de cet accord. Un accord que les Israéliens considèrent comme définitivement conclu, même s’ils peuvent en avoir le regret.

« C’est une sorte de choc subi par le système », explique Jonathan Schanzer, vice-président d’un think-tank – la Fondation pour la défense des démocraties – qui entretient des liens étroits avec l’administration Trump et avec le gouvernement du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, en évoquant la crise en suspens. « On a appris de la bouche même de responsables de l’administration, et même de certains diplomates israéliens, certaines des complications qui sont apparues des suites de l’intensification de la formidable lutte de pouvoir qui oppose les Etats-Unis et la Chine ».

Photo d’illustration : Des conteneurs de transport dans le port de Haïfa (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90)

A la mi-mai, l’administration Trump a dévoilé une approche révisée de 16 pages au sujet de la gestion des liens avec la Chine, dans un contexte de colère américaine sur l’obscurité des explications données sur l’origine du coronavirus de la part du gouvernement chinois et sur l’échec à endiguer la pandémie. Les Etats-Unis n’ont pas encore publiquement fait part des conséquences éventuelles qui s’abattraient sur les pays qui ne s’aligneraient pas sur son initiative anti-Chine.

Mais ceux qui entretiennent des liens avec les gouvernements israélien et américain expliquent que le risque d’une réduction de la coopération sécuritaire serait bien réel si l’Etat juif ne devait pas céder aux pressions américaines visant à réexaminer avec la plus grande rigueur les accords commerciaux conclus avec la Chine, et ne pas annuler ceux qui pourraient porter atteinte aux intérêts israéliens et américains dans le secteur de la sécurité.

Doug Feith, haut-responsable du Pentagone sous l’administration du président George W. Bush et qui avait aidé à résoudre la dernière crise américano-israélienne au sujet de la Chine – Jérusalem avait vendu des armes à la Chine au milieu des années 2000 – estime que l’administration Trump est prête à agir, à moins que l’Etat juif ne prenne clairement des initiatives visant à apaiser ses inquiétudes.

Feith évoque le voyage bref du Secrétaire d’Etat Mike Pompeo en Israël, à la mi-mai – sa seconde visite à l’étranger seulement depuis que le coronavirus a fermé tous les Etats-Unis – qui aura servi à s’assurer que Jérusalem aura bien compris le message. Au cours de sa visite de 24 heures, Pompeo avait ouvertement accusé la Chine « d’obstruer » et de « dissimuler » des informations relatives à la pandémie. (L’ambassadeur chinois en Israël avait répondu, disant que ces accusations étaient « absurdes » et que la Chine « n’a jamais caché quoi que ce soit au sujet de l’épidémie ». Il était mort d’une attaque cardiaque dans son appartement d’Israël moins d’une semaine plus tard).

Douglas Feith, ancien sous-secrétaire à la Défense en charge de la politique. (Crédit : domaine public)

Pompeo avait par ailleurs averti Israël, au début du mois, que « davantage de liens économiques entre Israël et la Chine nuiront aux relations avec les Etats-Unis », a écrit Feith, membre du Hudson Institute, dans une tribune parue le 15 mai dans le Wall Street Journal.

Au cours d’un entretien accordé à la JTA, Feith a précisé avoir appris la mise en garde de Pompeo auprès de responsables israéliens et américains. (Nos demandes de commentaires déposées au Département d’Etat et à l’ambassade israélienne sont restées lettre morte).

Israël n’est pas le seul pays incriminé, explique Feith, qui note des avertissements récents similaires de la part de responsables de l’administration Trumpp à la Grande-Bretagne et à l’Australie.

« Ce que dit le gouvernement, c’est que tout s’applique à Israël de la même manière qu’aux autres pays, que même les très proches amis sont concernés », continue-t-il.

A LIRE : Israël doit tenir compte des USA, mais ses liens avec la Chine peuvent prospérer

Ces mises en garde pourraient porter un coup à la relation étroite qui a été établie entre le président Donald Trump et Netanyahu, inséparables sur la politique – qu’il s’agisse des revendications par l’Etat juif des territoires gagnés pendant la guerre des Six jours, en 1967, le renforcement de la confrontation avec l’Iran ou le dédain affiché pour l’aile gauche du parti Démocrate.

« Cette administration a probablement le sentiment d’avoir particulièrement le droit de discuter avec Israël sur ces limitations des liens avec la Chine parce qu’elle considère, à juste titre, qu’elle a fourni un soutien continu », a dit Scott Lasensky, un professeur de l’université du Maryland, qui avait conseillé l’administration Obama sur la politique israélienne.

Une résolution de la crise qui pourrait se noyer dans le port de Haïfa

Le plus gros accord conclu par Israël avec une compagnie chinoise date du mois de décembre dernier : Le « Shanghai International Port Group », ou SIPG, a été choisi pour construire et pour exploiter un port à Haïfa pendant 25 ans. Cet accord a suivi des années entières de négociations.

L’administration Trump veut un contrôle sur place pour limiter le potentiel de malfaisance de la part de la Chine – si ce n’est une complète abrogation du pacte. La rupture du contrat est improbable, Israël ne voulant pas prendre le risque d’aliéner sa relation commerciale avec la Chine. Ces liens, selon une analyse réalisée l’année dernière par le Rand Corp., un think-tank qui conseille le Pentagone, pesaient huit milliards de dollars en exportations chinoises vers Israël et de trois milliards de dollars en exportations israéliennes vers la Chine en 2016.

Photo d’un navire cargo au port d’Haïfa. (Yaakov Nahumi/Flash90)

Netanyahu a fait de son attachement à cultiver les liens avec la Chine l’une de ses marques de fabrique et la Chine a d’ores et déjà mis en garde Israël contre le « harcèlement américain ».

Le contrôle du port par le biais du SIPG permet une proximité entre les services de renseignement chinois et les bases militaires israéliennes et, par conséquence, l’accès à des informations émanant du port – ainsi que la capacité d’en entraver les accès en cas d’urgence.

« Les ports sont de la haute-technologie », commente Gary Roughead, amiral américain à la retraite qui, l’année dernière, a co-écrit avec Feith un rapport du Hudson Institute consacré à la coopération entre les Etats-Unis et Israël à l’est de la Méditerranée, dans une interview. Les exploitants du port ont « les systèmes de contrôle et les données qui les accompagnent ».

Roughead estime que cela pourrait permettre à la Chine de garder l’oeil sur les communications israélo-américaines et, plus largement, sur l’armée israélienne, ce qui est susceptible de soulever l’inquiétude des alliés.

« Il est important de savoir si les services de sécurité israéliens ont accès au port pour contrôler les capacités qui se concentrent sur votre base navale, si c’est en effet autorisé ou si Shangaï dit : ‘Non, vous ne pouvez pas avoir de contrôle le port, vous pencher sur ses activités ou intercepter les communications », poursuit-il.

Des grues sur le port de Haïfa (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

Il y a d’autres préoccupations, note Roughead : Les navires militaires américains qui s’arrêtent à Haïfa pour le service, et la question d’une éventuelle capacité d’intervention de la Chine dans l’assistance américaine à Israël pendant une crise militaire.

Feith note que les responsables israéliens ont tenté de rassurer les Américains en leur disant qu’ils avaient mis des contrôles en place sur le port, mais que les Américains restent préoccupés.

Shaul Chorev, contre-amiral à la retraite dans la marine israélienne et co-auteur avec Feith et Roughead du rapport du Hudson Institute, explique que l’accord du port a été une erreur au point de vue de la sécurité nationale mais qu’il était peu probable que l’Etat juif batte en retraite.

« Si Israël va voir la Chine et lui dit : ‘On arrête’, on va perdre la face, on va perdre nos relations économiques », dit Chorev, qui dirige le centre de recherche de Haïfa de stratégie et de politique maritime.

La crise est apparue soudainement

Jusqu’à 2018 à peu près, peu d’Israéliens ou d’Américains avaient pu voir arriver cette crise. Traiter avec la Chine, sa bourse bien garnie et ses ressources, est resté une évidence dans le monde entier pendant des années. Son initiative de la « Nouvelle Route le la Soie », qui apportait des infrastructures peu chères dans les pays en voie de développement, transforme aujourd’hui l’Afrique.

Mais, à ce moment-là, certains critiques avaient commencé à clamer que les entreprises de technologie de l’information permettaient au gouvernement chinois d’espionner les pays qui utilisaient leur technologie cellulaire. Et Pékin a aussi commencé à être accusé d’utiliser la nouvelle route de la soie pour obtenir des concessions diplomatiques de la part des pays participants. En 2018, les responsables de l’administration Trump ont averti, de manière agressive, les alliés, les mettant en garde contre d’éventuels accords conclus avec la Chine. Les législateurs des deux partis ont émis des avertissements similaires.

L’ancien ambassadeur américain en Israël Dan Shapiro participe à une séance d’adieu à la Knesset avant son départ, le 17 janvier 2017. (Miriam Alster/Flash90)

Ces inquiétudes n’étaient venues à l’esprit de personne en 2015, explique Daniel Shapiro, qui était à l’époque ambassadeur américain au sein de l’Etat juif. Yisrael Katz, qui était ministre des Transports à ce moment-là, avait approché Shapiro, en quête de contractants américains susceptibles de reconstruire le port de Haïfa. Cette initiative n’avait pas eu de suite, en partie parce que le projet était considéré comme trop modeste par les éventuels contractants aux Etats-Unis et Israël s’était donc tourné vers le Shanghai International Port Group.

« Là, ça a avancé, ils ont signé un accord avec la firme », continue Shapiro. « Et personne au sein du gouvernement américain – ni le Département de la marine, ni le Département de la défense – ne m’a appelé pour me dire : ‘Hé, on a un problème’. »

Un processus renouvelé pour approuver les accords internationaux israéliens

L’année dernière, l’Etat juif a lancé un bureau de réexamen des investissements étrangers à la demande de John Bolton, qui était le conseiller à la sécurité nationale de Trump à ce moment-là – et l’un des amis les plus proches qu’Israël n’ait jamais eu au sein d’une administration américaine. L’objectif de ce bureau est de garantir que les accords seront approuvés en prenant en compte les inquiétudes relatives à la sécurité nationale – évitant ainsi une situation comme celle de l’accord du port de Haïfa, où les négociations ont eu lieu pendant plusieurs années mais dont une partie de l’establishment sécuritaire israélien a été pourtant écartée.

Ce bureau de révision est considéré comme inepte et inefficace – partiellement parce qu’il a été formé sous un gouvernement de transition et qu’il manque d’un mandat. Maintenant qu’un gouvernement a été établi par Netanyahu, les Américains s’attendent à ce que ce mécanisme soit renforcé.

Le président américain Donald Trump s’exprime lors d’une réunion du cabinet à la Maison Blanche, le 2 janvier 2019, à Washington. (Evan Vucci/AP)

« La première chose que doit faire Israël dans son intérêt – même si les Etats-Unis et la Chine ne sont pas dans cette trajectoire de collision – c’est se doter d’un mécanisme de contrôle des investissements étrangers réels », déclare Shira Efron, membre de l’Institut israélien d’études de sécurité nationale, qui a co-écrit le rapport de Rand en 2019.

Efron indique que ce mécanisme doit être légiféré – la commission, l’année dernière, a résulté d’une décision du cabinet – ce qui lui donnerait le pouvoir de contraindre à la conformité. Sa portée devra être élargie au secteur technologique, a-t-elle continué, et l’entité devra conserver son indépendance.

Le gouvernement israélien doit établir clairement que le renforcement de cette commission est dans l’intérêt d’Israël et qu’il n’a pas eu lieu pour le compte des Etats-Unis, ajout Efron.

« Si c’est une réponse aux pressions américaines, c’est une insulte à la Chine », clame-t-elle.

Rien à voir avec la 5G

Les responsables de l’administration Trump ont officiellement averti le Royaume-Uni et l’Australie qu’autoriser Huawei, le géant chinois des télécommunications, à aider à établir des réseaux de 5G dans leurs pays affecterait dans le mauvais sens le partage des renseignements. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande font partie du réseau de partage des renseignements Five Eyes.

Démocrates et républicains, de la même manière, considèrent les firmes de communication chinoises comme des armes des réseaux d’espionnage chinois.

Photo d’illustration : Un robot de la police avec des caméras de surveillance filme des gens passant devant une publicité pour la 5G dans un quartier commercial de Pékin, le 15 mai 2019 (Crédit : AP/Andy Wong)

Il y a eu des inquiétudes, l’année dernière, sur le fait qu’Israël pourrait réfléchir à conclure des contrats similaires mais l’Etat juif les a abandonnés, selon un rapport paru au mois de mars de l’Institut israélien d’études sécuritaires nationales.

« Au vu de l’absence de technologies chinoises dans les précédentes générations d’infrastructures de communication en Israël et malgré le manque d’annonces officielles claires de la part du gouvernement israélien sur le sujet, la probabilité d’infrastructures 5G construites à l’aide de la technologie chinoise est basse, voire non-existante », a noté le rapport.

Mais il y a beaucoup à parler

La Chine construit des infrastructures en Israël au moins depuis 2007, quand la firme China Civil Engineering Construction Corp. a fait venir 300 ouvriers pour construire le système de tunnels reliant l’entrée sud de Haïfa et ses banlieues au nord de la ville. Cette réussite a donné soif de constructions chinoises, et de nouvelles liaisons ferroviaires construites par les Chinois ont été évoquées dans le passé. Le Bright Food Group chinois est actionnaire majoritaire de Tnuva, plus importante entreprise laitière israélienne.

Se séparer de la Chine ne sera pas chose facile. Et la Chine semble être prête à exercer ses propres pressions sur l’Etat juif.

Après la visite de Pompeo, le mois dernier, le porte-parole de l’ambassade chinoise a déclaré que son pays avait la certitude que ses « amis juifs ne sont pas seulement capables de vaincre le virus, mais ils sont aussi capables de l’emporter face au ‘virus politique’ et de choisir les actions qui serviront au mieux leurs intérêts ».

Photo d’illustration : L’usine de désalinisation Solek, le 22 novembre 2018 (Crédit : Isaac Harari/Flash90)

Et pourtant, la volonté affichée la semaine dernière par Israël de ne pas conclure l’accord sur l’usine de désalinisation de Sorek 2 avec la Chine montre que le pays est prêt à revenir sur ses engagements sur certains fronts.

La Fondation pour la défense des démocraties a publié un article, le mois dernier, soulignant les moyens d’éviter une crise plus profonde. Sa recommandation : « Les Etats-Unis doivent travailler avec Israël et ses autres alliés pour faciliter des alternatives qui aideront Israël à s’écarter de la Chine ».

« D’autres pays du bassin indo-pacifique, comme le Japon, le Canada, l’Inde, l’Australie, la Corée du sud et Taïwan investissent d’ores et déjà en Israël et ils pourraient être enclins à augmenter leur engagement pour remplacer les investissements chinois », dit encore l’article.

Il y a d’autres sphères dans lesquelles Israël subira des pressions américaines visant à appliquer plus de contrôle – et notamment concernant les investissements chinois dans le secteur high-tech israélien, explique Vance Serchuk, membre du Centre pour une Nouvelle sécurité américaine et ex-conseiller politique en Affaires étrangères du sénateur américain a Joe Lieberman, dans le Connecticut.

« Dans de nombreux cas, à la surface, les entreprises qui travaillent dans ces secteurs ne se concentrent pas principalement sur les applications militaires mais les capacités elles-mêmes ont le potentiel d’être influencées par l’impact stratégique », dit Serchuk. « Les Israéliens et les Américains conviennent du fait que les capacités israéliennes ne devront jamais être transformées en arme ou en mécanisme d’influence à l’encontre des Etats-Unis, mais ils découvrent très exactement que ce que ça signifie est très délicat ».

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