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Israël se prépare à se battre face aux difficultés de l’Agence juive en Russie

Le conflit rappelle la situation des Juifs russes derrière le rideau de fer ; Jérusalem cherche actuellement l'équilibre entre jouer le jeu de Moscou et de possibles conséquences

Judah Ari Gross est le correspondant du Times of Israël pour les sujets religieux et les affaires de la Diaspora.

Le siège de l'Agence juive pour Israël à Jérusalem, le 29 novembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le siège de l'Agence juive pour Israël à Jérusalem, le 29 novembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Après avoir initialement pensé que les initiatives prises par la Russie contre l’Agence juive ne relevaient que d’une altercation relativement mineure, sans réelle envergure, les responsables israéliens les considèrent dorénavant comme pouvant potentiellement être à l’origine d’une crise diplomatique majeure – ce qui amène l’Agence juive à se préparer en conséquence, commente un haut-responsable de l’organisation, dimanche.

Les raisons avancées par Moscou pour s’en prendre à cette organisation quasiment gouvernementale restent peu claires alors même que les responsables russes doivent encore indiquer quelles seront les démarches – s’il y en a – qu’Israël pourra entreprendre de manière à amener les Russes à abandonner leur menace de fermer le groupe, qui est chargé de faciliter et d’encourager l’Alyah, l’immigration juive en Israël.

Dimanche, dans la journée, le Premier ministre Yair Lapid a averti la Russie que la fermeture de l’Agence juive dans le pays aurait des conséquences négatives sur les liens entretenus entre les deux pays. Il aurait chargé le ministère des Affaires étrangères israélien de définir des actions spécifiques qu’Israël pourrait mettre en œuvre si la Russie devait aller de l’avant dans son projet de bloquer définitivement les opérations de l’organisation, en rappelant notamment l’ambassadeur israélien à Moscou, en adoptant une rhétorique plus vigoureuse à l’encontre de la Russie ou en renforçant le soutien apporté par l’État juif à l’Ukraine.

Le mois dernier, les autorités russes ont fait savoir à l’Agence juive que ses bureaux pourraient faire face à des sanctions en raison de violations présumées des lois locales. Les membres de l’organisation avaient d’abord cru qu’il s’agissait de problèmes mineurs qui pourraient être résolus par le biais de négociations et d’éventuels compromis.

Toutefois, alors que Moscou continuait son escalade de la situation, durcissant sa rhétorique et ses menaces, l’Agence juive s’est tournée vers le ministère des Affaires étrangères pour que ce dernier intervienne en son nom. L’ambassadeur israélien en Russie a ainsi discuté du dossier, au début du mois, avec le vice-ministre russe des Affaires étrangères.

« Nous avons tenté de faire preuve de discrétion et de régler les choses en échangeant des courriers et en essayant de trouver un compromis », a confié un responsable de l’Agence juive au Times of Israel, dimanche, s’exprimant sous couvert d’anonymat en raison du caractère sensible de la problématique. « Et aujourd’hui, ils nous traînent au tribunal : il est clair qu’ils ne recherchent ni le compromis, ni la négociation. Il est clair qu’il s’agit d’une initiative politique ».

Ce n’est pas réellement une histoire de conflit judiciaire ou de procédures techniques qui ont été enfreintes, ou même seulement une tentative unique d’intimider l’Agence juive parce que les Russes seraient antisémites ou qu’ils s’opposent à l’immigration, ou quoi que ce soit d’autre

Le ministère russe de la Justice a déposé un appel auprès d’un tribunal de district de Moscou, la semaine dernière, ordonnant « la dissolution » des bureaux de l’Agence juive dans le pays.

Peu après le dépôt de l’appel, Lapid a annoncé l’établissement d’un groupe de travail juridique et diplomatique qui se rendra à Moscou, cette semaine, pour combattre au service de l’Agence juive.

Cette délégation s’est rencontrée dimanche. Après cette réunion, Lapid a émis un communiqué clair non seulement en soutien à l’Agence juive et à la population juive russe, mais menaçant la Russie de répercussions diplomatiques si l’organisation devait être dans l’obligation de fermer ses portes.

« Fermer les bureaux de l’Agence juive serait quelque chose de grave qui aura des conséquences sur les liens entre Israël et la Russie », a noté le communiqué.

Selon le responsable de l’Agence juive, qui a envoyé de multiples représentants lors de la réunion de dimanche, il apparaît clairement que, si le problème dépasse largement les accusations lancées par la Russie sur l’organisation et qu’il est bien plus important – les accusations concernent la manière dont cette dernière conserve les données sur les éventuels immigrants – Israël doit prendre la situation très au sérieux.

Le Premier ministre Yair Lapid lors d’une réunion du cabinet dans son bureau de Jérusalem, le 24 juillet 2022. (Crédit : Marc Israel Sellem/ POOL)

« Ce n’est pas réellement une histoire de conflit judiciaire ou de procédures techniques qui ont été enfreintes, ou même seulement une tentative unique d’intimider l’Agence juive parce que les Russes seraient antisémites ou qu’ils s’opposent à l’administration, ou à quoi que ce soit d’autre », explique le responsable. « Cette délégation juridique ne résoudra rien mais nous devons jouer le jeu. Il faudra qu’il y ait une implication des politiques. »

La délégation devait partir pour Moscou, dimanche et lundi, mais son départ a été repoussé à une date indéterminée jusqu’à ce que les Russes approuvent l’organisation de discussions sur le dossier, a noté le bureau du Premier ministre.

Mais le responsable de l’Agence juive souligne que, si la délégation est formée d’experts légitimes en droit russe, il s’agit essentiellement d’un travail visant à sauver les apparences.

« Nous jouons le jeu juridique tout en signalant également que nous ne sommes pas dupes », note le responsable.

Deux questions majeures – qui n’ont toutefois pas encore de réponse – sont de savoir pourquoi la Russie a initié ce conflit diplomatique avec l’Agence juive et ce qu’il faudra faire, en fin de compte, pour résoudre la situation.

Dans le passé, Moscou s’était montré beaucoup plus enclin à émettre des demandes dans de telles situations. Cela avait été le cas, par exemple, dans l’affaire de Naama Issachar, une Israélienne détenue en Russie après la découverte d’une petite quantité de marijuana dans son bagage lors d’une escale à l’aéroport de Moscou.

L’Israélo-américaine Naama Issachar, emprisonnée pour trafic de drogue, assiste à son audience en appel au tribunal régional de Moscou, le 19 décembre 2019. (Crédit : Kirill KUDRYAVTSEV / AFP)

Au cours de cet incident, les responsables russes avaient rapidement établi qu’Issachar serait libérée si Jérusalem acceptait de renvoyer en Russie l’un de ses ressortissants, Aleksey Burkov, qui avait été placé en détention au sein de l’État juif et qui devait être extradé aux États-Unis pour des cybercrimes.

Israël n’avait finalement pas accédé à la demande de Moscou et avait extradé Burkov. Issachar, pour sa part, avait bénéficié d’une grâce après le transfert du contrôle de la Cour d’Alexandre, dans la Vieille Ville de Jérusalem, à la Société impériale orthodoxe de Palestine russe – même si cette initiative a depuis rencontré des difficultés au niveau juridique.

« Avec Issachar, le destin d’une seule personne était en jeu. Les Russes voulaient la libération d’un pirate informatique russe. Puis il y a eu la Cour d’Alexandre, qui a fait bonne mesure. Ce qu’ils demandaient était clair », dit-il.

« Là, il ne s’agit pas que d’une seule personne – les enjeux sont bien supérieurs – et ils ne disent rien, ils ne font aucune demande », continue-t-il.

Tandis que certains responsables israéliens ont indiqué que la Russie agissait en représailles au soutien continu apporté par Jérusalem à l’Ukraine après l’invasion par la Russie du pays, au début de l’année, Moscou a régulièrement exprimé son inconfort, et même son opposition, face aux frappes aériennes israéliennes en Syrie, qui visent des cibles liées à l’Iran. L’alliance entre la Russie et la Syrie est profonde.

Le responsable de l’Agence juive explique que son organisation soupçonne que les déboires actuellement connus par l’Agence pourraient être le résultat de « quelque lutte interne au sein de la Russie, ce qui n’a rien à voir avec nous ».

En plus de servir de première marche dans le processus d’immigration au sein de l’État juif, l’Agence fait aussi fonctionner un certain nombre de programmes à l’intérieur de la Russie et elle est un conduit important entre la communauté juive du pays et le monde juif plus largement. Les initiatives prises par Moscou contre l’organisation évoquent la situation difficile qui avait été imposée aux Juifs soviétiques qui s’étaient retrouvés piégés derrière le rideau de fer pendant la guerre froide – alors qu’il leur était interdit d’immigrer vers Israël ou de pratiquer leur foi en toute liberté.

Natan Sharansky, le président de l’Agence juive, s’adresse au Conseil des gouverneurs de l’agence, des dirigeants juifs venus du monde entier, à la Knesset, le 1er novembre 2016. (Crédit : Nathan Roi/Agence juive pour Israël)

« L’Agence juive fait un travail très important en Russie et j’espère que cela continuera ainsi. Toutefois, il est indispensable pour nous de nous souvenir qu’Israël avait su comment se battre en faveur de l’immigration alors même que l’Agence juive et tous les diplomates israéliens étaient persona non-grata dans la Russie soviétique, tout comme il est indispensable de nous souvenir que le pays a toujours su comment défendre ses intérêts sécuritaires avec succès – même quand toutes les meilleures armes soviétiques étaient livrées, non pas à nous, mais à nos ennemis », a écrit Nathan Sharansky, ancien président de l’Agence juive et ancien responsable juif de la Russie soviétique dans un message public publié sur Facebook, vendredi.

« Je veux terminer ce post par un message adressé à tous nos frères et sœurs juifs, en Russie, qui réfléchissent sérieusement à immigrer en Israël : je vous recommande vivement de ne pas reporter la mise en œuvre de votre projet », a-t-il dit.

Pour le moment, l’organisation continue normalement ses activités en Russie mais elle se prépare aussi au jour où elle devra réduire de manière déterminante le fil de ses activités, dit le responsable.

« Nous allons continuer à travailler comme d’habitude aussi longtemps que nous le pourrons… et nous nous préparons à tous les scénarios possibles », ajoute-t-il.

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