Israël, terre promise des conversions ?
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Israël, terre promise des conversions ?

Face à la France, l'état hébreu semble faire figure de paradis pour les enfants de couples mixtes qui veulent se convertir au judaïsme, mais les choses ne sont pas aussi simples

La rabanit Liora Meir et deux de ses anciens élèves, Anne et Emmanuel, à l'école Ami Giyour de Tel Aviv, en août 2017. (Crédit : Eve Boccara)
La rabanit Liora Meir et deux de ses anciens élèves, Anne et Emmanuel, à l'école Ami Giyour de Tel Aviv, en août 2017. (Crédit : Eve Boccara)

A l’Ami guiyour, cette école de conversion de Tel Aviv, on reprend en cette soirée d’août les cours, après la pause estivale. Une vingtaine de trentenaires, au look déjà très israélien mais pas encore tout à fait religieux, viennent étudier ici deux fois par semaine. Et espèrent obtenir, d’ici quelques mois, enfin, leur conversion au judaïsme.

« La plupart de nos élèves français sont nés d’un père juif », explique le Rav Hillel au Times of Israël. « Dans leur famille, c’est cette culture-là qui dominait ».

Pourtant, et c’est tout le paradoxe, même si le judaïsme du père suffit pour obtenir la nationalité israélienne, il ne vaut rien en termes strictement religieux. Ces enfants de couples mixtes restent des citoyens différents, pour ne pas dire des sous-citoyens, au sein de leur nouveau pays.

« Accepter de me convertir, c’était admettre que je n’étais pas juif »

On a beau s’appeler Sarah Bensoussan, avoir des dizaines de cousins en Israël, faire Kippour, et fêter tous les ans Pessah à Sarcelles chez ses grands-parents, la réponse sera la même. Sans mère juive, point de salut. Quel que soit son sentiment d’appartenance.

« Etre juif, ce n’est pas se sentir juif », explique Mickaël, converti il y a cinq ans. « Etre juif c’est être né juif ou être reconnu comme juif par le tribunal rabbinique. Point barre ». Lui, comme des milliers d’autres, est né d’un de ces couples post-décolonisation, de ces amours de juifs pieds noirs fraichement arrivés de Tunisie, d’Algérie ou du Maroc avec de jeunes femmes françaises…. et chrétiennes.

La mère de Mickaël entame, à la veille du mariage, une conversion au judaïsme qu’elle ne termine pas. Les exigences du Consistoire la découragent. Mais elle a étudié assez pour faire diversion, se déclarer convertie dans sa communauté, et même pour cacher la vérité à ses enfants. Mickaël porte la kippa, se fait traiter de « sale juif » dans son quartier et vit la vie d’un jeune pratiquant.

« Il ne se passait pas une journée sans qu’on me rappelle ce que j’étais. Ma religion, c’était mon identité ». Mickaël a près de 18 ans lorsqu’il découvre la vérité.

La synagogue de la Victoire et le Consistoire, à Paris. (Crédit : Lisa Klug/ Times of Israel)

« C’est au moment du mariage de mon frère que nos parents ont dû lâcher leur bombe », raconte-t-il, amer. Mickaël voit « son sol se liquéfier », se sent aussi perdu que si on lui avait dit que « sa mère n’est pas sa mère ». Il sombre. Vingt ans passent avant qu’il n’entame son processus de conversion. « Accepter de me convertir, c’était admettre que je n’étais pas juif, c’était trop dur », raconte-t-il.

En France, des enfants de couples mixtes aussi « goy que les goy »

Pourtant, les indices ne manquent pas. Tout à coup, on ne le compte plus dans le mynian, cette règle religieuse qui requiert dix hommes juifs pour certaines prières, les attitudes changent et les gens se détournent. Triste réalité sociale à laquelle se heurtent de jeunes français dans le milieu religieux auquel ils pensent appartenir, confrontés à la porte fermée, non seulement des rabbins pour qui ces enfants sont aussi « goy que les goy », mais aussi de leur propre famille.

Face à la réticence française, la position israélienne affiche une certaine souplesse. Démographie oblige…. La fameuse « loi du retour » permet en effet à ces descendants de couples mixtes d’obtenir la nationalité israélienne, mais non la religion de leur nouveau pays.

En France, une conversion peut prendre plusieurs années tandis que si elle est entamée en Israël, elle peut prendre une année.

« Israël nous tend les bras, selon la règle des ‘juifs de la shoah’ », explique Natacha. Un seul grand-parent juif suffit pour qu’on ait le droit d’obtenir la nationalité israélienne. Donc on est assez juif pour vivre ici, mais pas assez pour être des citoyens à part entière, c’est ubuesque ».

La question n’aurait qu’un intérêt relatif dans un état laïc où chacun pourrait évoluer, faire des bébés, se marier et mourir comme il le souhaite. Sauf que. On est loin, ici, de la loi française de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’état. L’ensemble des actes d’état civil, en Israël, est régi par l’autorité religieuse, la « rabbanout ». Et, pour tout un tas de raisons administratives, mieux vaut y être juif.

A l’école Ami, on a beau vanter une situation paradisiaque pour celui qui veut se convertir en Israël, rappeler que le gouvernement propose aujourd’hui le processus de conversion en même temps que la nationalité, qu’en Israël, on est « plongé à 100 % dans sa judaïté sur cette terre de ses ancêtres où deux désirs se rencontrent, le sien et celui de son nouveau pays », la réalité est moins rose.

L’exigence, très élevée, de pratique religieuse imposée par le grand rabbinat d’Israël qui détient le monopole sur la question des conversions découragerait dans les faits quelque 60 % de citoyens israéliens, qui préfèrent vivre comme ils le souhaitent plutôt que de se soumettre aux diktats d’une vie religieuse contraignante. Ils seraient aujourd’hui quelque 300 000, ces « zera israël », ces descendants de juifs via le père ou un des grands-parents, à vivre en Israël sans être convertis.

A lire : La loi israélienne controversée sur les conversions ‘pour les Nuls’

Le sujet fait rage en Israël où une loi sur la question est en préparation, tantôt influencée par les libéraux américains qui prônent l’assouplissement, tantôt par les ultra-orthodoxes israéliens qui veulent que le grand rabbinat d’Israël reste le seul corps autorisé par le gouvernement à pratiquer des conversions…

Le rapport de force semble pour l’instant en leur faveur. La version adoptée par une commission ministérielle en juillet dernier, dans le cadre du projet de loi, stipule « qu’une conversion effectuée en Israël ne sera reconnue par la loi que si elle est effectuée dans le cadre du système de conversion de l’Etat », donc du grand rabbinat. Les conversions via d’autres organismes que les organismes étatiques, même dans un cadre orthodoxe privé, seraient invalides.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le ministre de la Défense Avigdor Liberman à la Knesset, le 24 octobre 2017. (Yonatan Sindel / Flash90)

Objectif des auteurs du texte : consolider le système israélien de conversions en le faisant dépendre d’une seule et unique autorité que chacun considère comme légitime. La position du Premier ministre Benjamin Netanyahu est, elle, ambiguë. Après avoir gelé en juin ce texte controversé, il a chargé un ancien ministre de réfléchir à un nouveau cadre pour les conversions au judaïsme reconnues par l’État, mais hors grand rabbinat.

Les nombreuses voix qui prônent un assouplissement des procédures – dont notamment celle du très à droite ministre Avigdor Liberman – ont un argument de poids : entre nouveaux immigrés et naissances, 10 000 « zera Israël » supplémentaires, pour l’essentiel venus de l’ex-URSS, peuplent le pays chaque année… Promettant une multiplication de couples mixtes et donc d’enfants non-juifs à naître.

« Ici, même les plus laïcs sont peu enclins à épouser une non-juive »

Natacha est arrivée en Israël il y a deux ans. Russe, de père juif, elle a vite été confrontée à la question de la conversion. Jolie comme un cœur, artiste, elle vit une vie de bohème à Tel Aviv jusqu’à ce que la réalité du cœur la rattrape : d’amoureux en amoureux, elle comprend vite qu’ici, même les plus laïcs sont peu enclins à épouser une non juive.

Elle qui veut des enfants a donc débuté un processus de conversion. « Personne ne vient vérifier que l’on devient vraiment pratiquant. Pour eux, ce qui compte, c’est de me voir en jupe longue. Pour moi, ce qui compte, c’est d’être juive ».

Des tricheurs parmi les élèves ? « Les cours portent sur la philosophie et la psychologie juive autant que sur les règles religieuses », rappelle la rabanit Liora Meir, enseignante à l’école Ami.

« Le processus est fondé sur la conviction que les élèves veulent sincèrement se convertir. C’est sur cet engagement que sera essentiellement testé l’élève lors de l’examen final. Mais on ne va pas vérifier comment vivent les gens ».

Anne et Emmanuel ont, eux aussi suivi les cours de conversion en couple, comme le préconise le grand rabbinat d’Israël pour ceux qui projettent déjà de se marier, même lorsque l’un des deux est déjà juif. Pas question de voir l’un risquer de tirer l’autre vers le bas. Ils sont devenus tous deux pratiquants… Et disent tous deux y avoir trouvé un apaisement.

A l’école Ami, les élèves ne comprennent pas le débat sur un nécessaire assouplissement de la conversion, c’est même à peine s’ils en ont entendu parler. « Le judaïsme, ce n’est pas un club », s’agace Joseph.

« On ne peut pas apprendre à devenir un juif laïc ». Certes. Mais les juifs ont leurs raisons que leur Etat ignore. Ou finira par ignorer.

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