Italie/Shoah : le veuf d’une survivante sommé de rembourser sa pension de guerre
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Italie/Shoah : le veuf d’une survivante sommé de rembourser sa pension de guerre

Le gouvernement a déclaré que l'époux de Messauda Fadlun doit restituer 76 000 euros parce qu'elle avait la double nationalité italo-libyenne pendant la Seconde Guerre mondiale

Messauda Fadlun, sur de vieilles photos, vivait en Libye en 1938, alors sous contrôle italien et sous les lois racistes visant la communauté juive. (Crédit : Ariel Finzi/ via JTA)
Messauda Fadlun, sur de vieilles photos, vivait en Libye en 1938, alors sous contrôle italien et sous les lois racistes visant la communauté juive. (Crédit : Ariel Finzi/ via JTA)

JTA – En 2012, Messauda Fadlun a reçu une lettre du gouvernement italien lui demandant de restituer la totalité des sommes perçues dans le cadre d’un programme de restitution pour les personnes persécutées par le régime fasciste pendant la Seconde Guerre mondiale.

Fadlun, une juive italo-libyenne, et sa famille ont été choquées.

« Nous pensions qu’il y avait eu une erreur », a déclaré Ariel Finzi, le fils de Fadlun, qui est le rabbin de Naples. « Dans le pire des cas, nous avons supposé que le gouvernement cesserait de payer la pension, mais pas que nous aurions à rendre l’argent. »

Ils avaient tort : ce n’était que le début d’une longue bataille juridique avec le gouvernement italien, qui prétendait que Fadlun n’était pas éligible pour recevoir la pension, bien qu’elle lui eut été accordée. Fadlun est morte en 2018, et maintenant son mari de 98 ans, Alberto Finzi, devrait rembourser la somme de 76 000 euros.

Les déboires de Fadlun avec la bureaucratie italienne n’est pas un cas isolé. Ces dernières années, d’autres familles juives ont été invitées à restituer leurs pensions. D’autres encore ont dû se plier aux exigences de la bureaucratie pour prouver leur éligibilité et fournir des documents datant de plusieurs dizaines d’années, souvent difficiles à obtenir.

Beaucoup de familles préfèrent rester anonymes. Mais après avoir perdu un deuxième appel en justice, Finzi a décidé de partager l’histoire de sa mère, espérant que d’autres commenceraient à parler et que le gouvernement cesserait sa bataille contre les survivants.

Dans le cas de Fadlun, le gouvernement prétend qu’elle n’était pas citoyenne italienne pendant la Seconde Guerre mondiale. Fadlun est née et a grandi à Tripoli, la capitale de la Libye – une colonie italienne en 1938, lorsque le régime fasciste a adopté une série de lois racistes qui visaient la communauté juive. Les politiques discriminatoires écrites à Rome ont été appliquées aux Juifs vivant en Libye.

Le rabbin Ariel Finzi, deuxième à partir de la droite, avec le vicaire épiscopal Raffaele Mangano (à l’extrême gauche), le président du Shavei Israël Michael Freund (à gauche de Finzi), et le vice-président de l’Union des communautés juives italiennes Giulio Disegni. (Autorisation)

À l’époque, Fadlun avait la double nationalité italienne et libyenne, ce qui était considéré comme « inférieur » à la citoyenneté italienne normale.

« Ma mère et sa famille ont été victimes des lois raciales comme tous les autres juifs italiens », a déclaré Finzi.

Finzi a raconté que sa mère se souvenait qu’un jour, alors qu’elle sortait de l’école, un homme lui avait craché au visage et l’avait traitée de « sale juive ».

« Après l’adoption des lois, sa famille a voyagé dans les montagnes », a-t-il dit. « Son petit frère était malade, et un médecin a suggéré qu’un séjour dans les montagnes pourrait lui être bénéfique. Lorsqu’ils sont arrivés, le propriétaire de l’hôtel a refusé de les laisser dormir dans son hôtel parce qu’ils étaient juifs. Ils ont été obligés de dormir dehors pendant deux nuits, et son frère est mort ».

En 1955, l’Italie a adopté une loi – mise à jour en 1980 – prévoyant des pensions mensuelles pour les citoyens italiens qui ont été persécutés pour des raisons raciales ou politiques sous le régime de Mussolini. Une autre loi, adoptée en 1980, prévoyait des pensions pour les citoyens italiens qui avaient survécu aux camps de concentration nazis.

Hitler et Mussolini à Munich, en Allemagne, le 18 juin 1940. Hitler était presque à son apogée, ayant remporté une série de victoires et terminant sa conquête de l’Europe occidentale continentale (Crédit : Shutterstock)

La bataille pour l’attribution de ces prestations a été âprement disputée, a expliqué Giulio Disegni, un avocat et membre de la commission gouvernementale qui approuve ou refuse les prestations aux personnes persécutées pour des raisons politiques et raciales pendant l’ère fasciste.

La commission a été instituée en 1955, mais ce n’est qu’en 1998, après avoir été soumise à la pression de la communauté juive, que la commission a ajouté un représentant de l’Union des communautés juives italiennes. Disegni, vice-président du groupe d’encadrement juif, est membre de la commission depuis vingt ans.

Dans une interview avec la Jewish Telegraphic Agency, il a expliqué que le gouvernement a compliqué les procédures d’obtention de la pension pour de nombreux survivants.

« Pendant de nombreuses années, la commission a accordé la pension uniquement aux Juifs qui pouvaient prouver qu’ils avaient été persécutés avant 1943, lorsque l’Italie est tombée sous contrôle allemand », a déclaré Disegni. « Nous avons fait pression pour créer des directives qui accorderaient des avantages également à ceux qui ont été persécutés après 1943, ainsi qu’à ceux qui se sont échappés à l’étranger après la promulgation des lois raciales. »

Illustration : Une femme se tient devant des pierres d’achoppement sur lesquelles sont gravés les noms des Juifs tués par les nazis, dans le quartier juif du ghetto de Rome, le 27 janvier 2021, à l’occasion de la Journée internationale de commémoration de l’Holocauste. (Crédit : AP Photo/Gregorio Borgia)

Autre obstacle : la commission avait demandé à ceux qui demandaient la pension de « prouver » qu’ils avaient été persécutés.

« Ce n’est pas toujours une tâche facile », a déclaré Disegni. « Vous devez avoir des témoins, ou des descendants de témoins, ce qui est compliqué. »

Après plus de lobbying de la part de la communauté juive, le gouvernement italien a promulgué une loi en 2020 stipulant que les survivants n’étaient pas tenus de prouver qu’ils avaient été persécutés.

Mais même après que les survivants se sont vu accorder la pension, le ministère de l’Economie et des Finances fait souvent appel pour la révoquer. C’est ce qui est arrivé à Messauda Fadlun.

Fadlun s’est installée en Israël en 1948, après la déclaration d’indépendance d’Israël et après que les Juifs de Libye ont été pris pour cibles lors d’une série de pogroms meurtriers. Lors d’un voyage en Italie dix ans plus tard, elle a rencontré son futur mari, Finzi, et s’est installée en Italie, obtenant alors la « pleine » citoyenneté italienne. À Turin, elle a travaillé pendant des décennies à l’école juive en tant qu’enseignante dans le primaire. Dans la communauté juive, on se souvient d’elle comme d’une enseignante novatrice et d’une femme cultivée et intelligente.

Une photo prise dans le quartier juif d’une ville libyenne (Autorisation : JIMENA)

Fadlun a été reconnue en 1982 par le gouvernement italien comme une survivante de la Shoah. En 2007, elle a commencé à recevoir sa pension.

Après la révocation de son statut en 2012, Fadlun a fait appel devant la Cour des comptes de Turin, où elle a personnellement plaidé sa cause. Le juge a statué en sa faveur et a décidé que le ministère de l’Economie et des Finances devait reprendre le versement de la pension. Mais le ministère a fait appel une nouvelle fois.

Au plus haut niveau de la Cour des comptes, l’avocat de Fadlun a fait valoir qu’il n’était pas logique de faire une distinction entre les citoyennetés « italienne » et « italo-libyenne » car les lois raciales visaient tous les Juifs sous le régime fasciste. La Cour n’a pas été d’accord et s’est prononcée contre Fadlun.

Après avoir perdu devant les tribunaux, Finzi a décidé de se tourner vers les médias et est apparu à plusieurs reprises à la télévision italienne. Dans son interview pour la JTA, il a souligné qu’il pense que cette question est plus importante que lui ou sa famille.

« Le gouvernement italien doit faire savoir clairement qu’il n’y a aucune nostalgie de l’époque fasciste », a déclaré Finzi. « D’autres survivants, pour diverses raisons, ont également vu leur statut révoqué et se sont vus demander de rendre l’argent. »

Finzi a ajouté qu’il pensait écrire une lettre au président italien.

« Un pays qui ne défend pas ses anciens », a-t-il dit, « ne défend pas son histoire ».

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