La Belgique peut-elle protéger sa communauté juive ?
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La Belgique peut-elle protéger sa communauté juive ?

Beaucoup pensent que leur gouvernement est moins compétent pour défendre ses civils, juifs ou non, que ses voisins, y compris la France

Parmi des informations d'échecs sécuritaires à répétition, beaucoup de juifs belges ont le sentiment que leur gouvernement les laisse vulnérables. (Crédit : Cnaan Liphshiz)
Parmi des informations d'échecs sécuritaires à répétition, beaucoup de juifs belges ont le sentiment que leur gouvernement les laisse vulnérables. (Crédit : Cnaan Liphshiz)

ANTWERP (JTA) – Les centaines de policiers armés et de soldats qui patrouillent dans le quartier d’Isaac Michaeli n’ont pas fait beaucoup pour améliorer le sentiment de sécurité.

« Quand la main droite ne sait pas ce que fait la main gauche, les soldats pourraient aussi bien être des cartes à jouer », a-t-il dit.

Bijoutier d’une quarantaine d’années, Michaeli vit avec sa famille dans le quartier juif d’Antwerp, un petit quartier de 12 000 habitants qui est l’une des plus grandes communautés haredi d’Europe.

Des soldats ont été assignés pour protéger le quartier, avec ses 98 institutions juives, depuis mai 2014, après que quatre personnes ont été tuées par une fusillade terroriste au musée juif de Belgique, à Bruxelles, menée par Mehdi Nemmouche. Depuis, leur présence a été augmentée dans les périodes de risque élevé, y compris après la série d’attaques terroristes de mardi qui a fait 28 morts et au moins 300 blessés à Bruxelles, selon un dernier bilan paru dimanche.

Les dirigeants juifs belges ont salué les patrouilles et l’allocation par le gouvernement de 4,5 millions de dollars pour la protection de la communauté. Mais parmi des annonces d’échecs répétés des efforts contreterroristes belges, l’attitude dédaigneuse de Michaeli est partagée par d’autres juifs belges. Beaucoup pensent que leur gouvernement est moins compétent pour défendre ses civils, juifs ou non, que ses voisins, y compris la France.

Jeudi, Menachem Hadad, un rabbin de Bruxelles, a déclaré à la radio militaire israélienne que « les autorités belges n’ont pas de compréhension des sujets de sécurité – aucune. » Il a déclaré que les soldats postés devant une synagogue et une maison du Habad de la ville lui avaient dit que pendant des mois, ils gardaient la zone sans avoir de balles dans leurs fusils. « C’était juste un spectacle. Ce n’est pas normal », a-t-il déclaré.

Répondant à l’affirmation de Hadad, le porte-parole du ministère belge de la Défense a écrit dans un email adressé à JTA que les soldats déployés à Bruxelles « sont correctement armés et entraînés », ajoutant que le ministère étudie néanmoins les affirmations sur la synagogue et la maison du Habad.

Des enfants juifs à Antwerp, en Belgique, déguisé en soldats pour Pourim, le 24 mars 2016. (Crédit : Cnaan Liphshiz)
Des enfants juifs à Antwerp, en Belgique, déguisé en soldats pour Pourim, le 24 mars 2016. (Crédit : Cnaan Liphshiz)

A Antwerp cette semaine, des centaines de soldats et de policiers patrouillaient dans le quartier juif, où les enfants portaient des costumes pour Pourim.

Dans l’une des rares villes européennes où la fête juive est célébrée dans les rues, l’évènement de Pourim d’Antwerp faisait cette année pâle figure en comparaison des précédents. Les personnes qui auraient voulu célébrer Pourim n’avaient pas le droit de jouer de la musique, de porter des masques et d’utiliser des jouets en forme d’armes pour éviter d’alerter les soldats et d’offenser une nation en deuil.

« Nous célébrons mais nous sommes brisés », a déclaré Mordechai Zev Schwamenfeld, 57 ans, membre de l’importante communauté hassidique Belz d’Antwerp. Tenant un panier de douceurs qu’il allait donner à un ami, une coutume de Pourim, il a souligné que deux étudiants de la yeshiva de Belz avaient été légèrement blessés dans les attentats de Bruxelles. « Cela touche tout le monde, nous ne sommes pas dans une bulle », a-t-il déclaré.

A la suite des attaques, les ministres belges de l’Intérieur et de la Justice avaient proposé de démissionner en raison des échecs présumés dans le suivi de l’un des attaquants, un militant de l’Etat islamique, Ibrahim El Bakraoui, expulsé de Turquie l’année dernière.

Il s’est fait exploser mardi à l’aéroport de Bruxelles. Un terroriste kamikaze complice a frappé dans une station de métro moins d’une heure après. Les autorités recherchent plus de complices, dont elles craignent qu’ils puissent frapper à nouveau, potentiellement contre des cibles juives.

La Turquie a dit avoir prévenu Bruxelles spécifiquement à propos d’El Bakraoui.

Selon Haaretz, Israël avait dit à la Belgique il y a quelques semaines qu’une attaque était prévue à l’aéroport. Les agences de sécurité de l’Union européenne avait recommandé des mesures de sécurité aéroportuaires qui n’ont pas été mises en place, selon des informations.

Les terroristes ont également frappé des cibles évidentes alors que les autorités auraient dû être en état d’alerte élevé, ont déclaré les critiques. Tout juste quatre jours avant les attaques, les autorités bruxelloises ont arrêté Salah Abdeslam, un islamiste qui a participé à une série d’attentats terroristes à Paris en novembre.

Rue de la Loi près de la station de métro Maalbeek à Bruxelles, le 22 mars 2016 (Crédit : AFP / Belga / NICOLAS MAETERLINCK / Belgium OUT)
Rue de la Loi près de la station de métro Maalbeek à Bruxelles, le 22 mars 2016 (Crédit : AFP / Belga / NICOLAS MAETERLINCK / Belgium OUT)

L’arrestation aussi avait mené à des accusations d’incompétence. Après quatre mois de cavale, Abdeslam a été trouvé le 18 mars, se cachant à quelques centaines de mètres de chez ses parents. Il a échappé plusieurs fois à la police, y compris en novembre, grâce aux régulations empêchant les perquisitions à domicile entre 23h00 et 5h00. Ayant confirmé sa position après minuit, la police avait trouvé un appartement vide le matin.

Albert Guigui, le grand rabbin de Belgique, a déclaré que malgré ces failles apparentes, « les autorités belges font à présent tout ce qu’elles peuvent suite au traumatisme du musée ». L’attaque sur le bâtiment non gardé en 2014 avait poussé les autorités à augmenter significativement la sécurité, « de manière sans précédent » a déclaré Guigui. Mais quand il est interrogé sur le désir et la capacité des autorités belges à faire cesser les attaques, il a déclaré : « je ne sais pas, je ne suis pas expert en sécurité, j’aime le croire. »

La réponse couverte de Guigui diffère significativement de celle des dirigeants juifs français. Les dirigeants du CRIF, le conseil représentatif des institutions juives de France, ont souvent proclamé leur « confiance totale » dans la capacité des autorités à combattre le terrorisme et à protéger la communauté du jihadisme.

« Je ne dirais pas que j’ai complètement confiance », a déclaré Joël Rubinfeld, fondateur de la ligue belge contre l’antisémitisme (LBCA) et ancien président de l’association CCIJB, rassemblant les communautés juives belges francophones. Mais après une longue période de demi-mesures, a-t-il dit, les autorités ont pris « des mesures solides pour sécuriser les sites juifs en 2014. C’est une mesure positive pour laquelle nous sommes reconaissants. »

‘Je n’ai pas la même confiance que beaucoup de juifs français ont en leurs autorités à la suite des attaques dans leur pays’

En pleine augmentation des incidents antisémites et d’une aggravation du sentiment de sécurité personnelle, l’immigration en Israël depuis la Belgique a spectaculairement augmenté ces cinq dernières années.

L’année dernière, 287 juifs ont immigré en Israël depuis la Belgique, qui a une population juive d’environ 40 000 personnes. C’était le nombre le plus haut enregistré en une décennie. Entre 2010 et 2015, 234 Belges en moyenne ont fait leur alyah tous les ans – une hausse de 56 % par rapport à la moyenne des 133 nouvelles arrivées belges par an en 2005 – 2009, selon les données du gouvernement israélien.

La France aussi a un problème jihadiste qui entraîne le nombre records d’immigrants juifs en Israël, mais « c’est aussi une superpuissance avec une armée forte et un leadership déterminé, ce dont la Belgique ne semble pas disposer », a déclaré Alexander Zanzer, un juif d’Antwerp qui dirige la société royale de Belgique pour le bien-être juif. « Je n’ai pas la même confiance que beaucoup de juifs français ont en leurs autorités à la suite des attaques dans leur pays. »

Alors qu’en France, « il y a un leadership capable de prendre des décisions, en Belgique, la [bureaucratie] se gouverne elle-même », a-t-il déclaré. Et alors que ceci pourrait être le signe d’une démocratie qui fonctionne en temps de paix, a-t-il dit, « en cas d’urgence, un leadership fort est une nécessité. »

Zanzer a rapelé comment pendant 20 mois en 2012 – 2013, une impasse politique avait empêché la formation d’un gouvernement en Belgique – un état fédéral binational de 11 millions de personnes, divisé entre la Flandres, riche et parlant néerlandais, et le sud francophone. Comme Michaeli, Zanzer a déclaré que ce qui lui donne le plus un sentiment de sécurité sont les propres patrouilles volontaires des juifs d’Antwerp – un service qui est bien plus solide à Antwerp qu’à Bruxelles.

Michael Freilich, rédacteur en chef du mensuel basé à Antwerp Joods Actueel, a déclaré que la violence et la présence sécuritaire dans le quartier juif avaient un poids psychologique, bien qu’il ait commandé le travail d’une patrouille spéciale de la police. Après les attaques de Bruxelles, l’un des trois fils de Freilich a eu une crise d’angoisse modérée dans son école juive, qui est sous protection militaire constante.

Dans leur grande maison au cœur du quartier juif, Freilich et sa femme, Nechama Freilich, ont déclaré qu’ils n’étaient pas certains de ce qu’ils devaient dire à leur enfant de huit ans.

« Vous voulez les rassurer, [leur dire] que les choses iront bien, et nous leurs disons qu’ils sont plus en sécurité ici qu’à Bruxelles, mais vous ne pouvez pas leur dire que ça n’arrivera pas ici. Cela pourrait », a dit Michael Freilich.

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