La Grande Guerre, vue par des enfants juifs londoniens de l’époque
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'Nous avons tant à apprendre des enfants, à l’époque, et aujourd’hui, si nous regardons la vie avec leurs yeux'

La Grande Guerre, vue par des enfants juifs londoniens de l’époque

Deux volumes de dessins, de chansons et de textes numérisés pour la première fois, présentent un aperçu de ce que ressentaient les enfants pendant la guerre - un message universel

'Eyes Right", un dessin extrait des archives de la synagogue libérale de Londres, qui date de la Première guerre mondiale. Les travaux artistiques des enfants ont été numérisés par le site We Were There Too. (Crédit : LSJ/WWTT)
'Eyes Right", un dessin extrait des archives de la synagogue libérale de Londres, qui date de la Première guerre mondiale. Les travaux artistiques des enfants ont été numérisés par le site We Were There Too. (Crédit : LSJ/WWTT)

LONDRES – Ce n’était qu’un appel de routine adressé à 120 synagogues britanniques, mais grâce à l’un de ces appels, une organisation à but non lucratif a trouvé un trésor enfoui.

La vie des juifs londoniens durant la Première Guerre mondiale n’est probablement qu’un détail pour la majorité des Britanniques. Mais « London Jews in the First World War », financé par l’Heritage Lottery, est une organisation visant à mettre en lumière la participation juive entre 1914 et 1918, sous le slogan We Were There Too (Nous y étions aussi).

Sur leur site, on peut apprendre au sujet de la vie de leurs ancêtres, lire ce qui se passait en Autriche et en Allemagne, où vivaient des milliers de combattants juifs, faire des recherches dans les archives digitales, et même publier des histoires familiales.

Le site a grandi depuis son lancement l’été dernier. Donc l’organisation, qui se fait aussi appeler We Were There Too, a commencé à contacter les synagogues qui existaient au temps de la Première Guerre mondiale, pour savoir si elles disposaient d’éléments qui pourraient être numérisés et intégrés au projet.

Et en tant que directrice marketing, Mandy King raconte : « Nous avons gagné le gros lot ».

Membres de la Brigade des jeunes gens et jeunes filles juifs à Londres, au lancement du site We Were There Too à la synagogue Bevis Marks (Crédit : Blake Ezra)
Membres de la Brigade des jeunes gens et jeunes filles juifs à Londres, au lancement du site We Were There Too à la synagogue Bevis Marks (Crédit : Blake Ezra)

Il s’est avéré que la synagogue libérale (LJS) disposait d’archives uniques : deux volumes de livres d’histoires, de poèmes et de dessins réalisés par les enfants de l’école religieuse entre 1915 et 1916.

Quand la synagogue a demandé à l’organisation si elle souhaitait voir les livres, l’équipe était aux anges, raconte King.

La dédicace à la synagogue libérale de Londres extrait des archives de la synagogue libérale de Londres, qui date de la Première guerre mondiale. Les travaux artistiques des enfants ont été numérisés par le site We Were There Too. (Crédit : LSJ/WWTT)
La dédicace à la synagogue libérale de Londres extrait des archives de la synagogue libérale de Londres, qui date de la Première guerre mondiale. Les travaux artistiques des enfants ont été numérisés par le site We Were There Too. (Crédit : LSJ/WWTT)

Ce qui différencie les archives de la LJS des autres, c’est que les impressions d’enfants de la Première Guerre mondiale sont rares. Il y a plusieurs poètes de guerre et autres œuvres littéraires, mais très peu de survivants montrent ce que les enfants pensaient et ressentaient il y a un siècle.

La LJS a été fondée en 1911 et pendant la Première Guerre mondiale, elle occupait des locaux situés sur Hill Street, dans le centre de Londres. Elle a déménagé dans ses locaux actuels à St John’s Wood en 1925 une fois que la communauté est devenue trop grande pour Hill Street. Mais durant la guerre, la LJS a dirigé une école religieuse très fréquentée par les enfants entre 4 et 16 ans.

En plus des enseignements juifs, l’école religieuse proposait à ses élèves un exutoire artistique via des travaux d’écriture ou de dessin pour parler de leurs vies ou de la façon dont ils réagissaient à la guerre. Certains travaux se basaient sur la propagande de guerre, d’autres donnaient le ton de la journée qu’ils passaient.

Il semblerait qu’une fois que tous les travaux créatifs aient été reliés, les livres (seulement deux ont survécu) ont été oubliés par la LJS. Ils ont été mis dans des cartons et stockés quand la communauté a déménagé à St John’s Wood.

C’est durant des travaux de rénovation, dans les années 1980, que Sharon Lewison, membre de l’équipe éducative à la LJS a trouvé les travaux des enfants au fond d’une vieille boîte au-dessus d’un placard. Les livres ont été déplacés dans un sous-sol humide et quand Sharon est devenue archiviste honoraire de la synagogue en 2014, elle a fait une demande de financement pour la restauration des livres, qui a été acceptée.

Ils sont désormais conservés avec précaution et numérisés, mais c’est la plate-forme proposée par le projet We Were There Too qui les a rendus accessibles au public. Les chants et les dessins peuvent désormais toucher le monde entier.

'Eyes Right", un dessin extrait des archives de la synagogue libérale de Londres, qui date de la Première guerre mondiale. Les travaux artistiques des enfants ont été numérisés par le site We Were There Too. (Crédit : LSJ/WWTT)
‘Eyes Right », un dessin extrait des archives de la synagogue libérale de Londres, qui date de la Première guerre mondiale. Les travaux artistiques des enfants ont été numérisés par le site We Were There Too. (Crédit : LSJ/WWTT)

« Les hostilités qu’ont vécues les adultes, impactent inévitablement les enfants », explique Madame le rabbin Alexandra Wright. « Ces ouvrages extraordinaires révèlent les pensées des jeunes londoniens de la LJS qui ont subi ces hostilités il y a un siècle. »

« Nous devrions écouter leurs voix, reconnaître leurs peurs, leurs courages, et leur innocence qui s’évapore à mesure que la guerre avance. Nous avons tant à apprendre des enfants, à l’époque, et aujourd’hui, si nous regardons la vie avec leurs yeux. »

« Cette découverte a dépassé toutes nos attentes, et nous ressentons le privilège d’être en mesure de fournir l’outil qui permet de rendre ces œuvres accessibles au grand public », a déclaré Alan Fell, directeur du projet We Were There Too.

Alan Fell,directeur du projet We Were There Too, présente le site internet devant une salle comble . (Crédit : Blake Ezra)
Alan Fell,directeur du projet We Were There Too, présente le site internet devant une salle comble . (Crédit : Blake Ezra)

Les quelque 200 contributions des livres offrent un aperçu pertinent de la vie des enfants de l’époque. Nous en savons très peu sur les garçons et les filles qui fréquentaient l’école religieuse et la LJS est actuellement en train de creuser pour savoir si certains membres de la communauté actuelle seraient des descendants des enfants de la Première Guerre mondiale.

Un poème, probablement écrit par l'histoiren Joseph Gluckstein Links, extrait des archives de la synagogue libérale de Londres, qui date de la Première guerre mondiale. Les travaux artistiques des enfants ont été numérisés par le site We Were There Too. (Crédit : LSJ/WWTT)
Un poème, probablement écrit par l’histoiren Joseph Gluckstein Links, extrait des archives de la synagogue libérale de Londres, qui date de la Première guerre mondiale. Les travaux artistiques des enfants ont été numérisés par le site We Were There Too. (Crédit : LSJ/WWTT)

Un couple de contributeurs s’est démarqué.

E. Yeatman Woolf est probablement Eileen Yeatman Woolf, une artiste extraordinairement talentueuse dont le travail semble avoir été influencé par William Blake et Aubrey Beardsley. Mais, malheureusement, elle est décédée à l’âge de 20 ans.

Et puis il y a le pugnace poète de 11 ans, « J.G. Links », qui s’est adressé à l’empereur allemand :

« Kaiser Bill, Kaiser Bill, vous devez vraiment prendre un cachet.

Car vos moyens deviennent vraiment ennuyeux,

Vous cloquez comme une poule et renvoyez tous vos hommes,

Et avec le monde entier, vous jouez. »

Cet écolier a grandi et est devenu Joseph Gluckstein Links, un historien de l’art autodidacte qui est devenu un expert à l’échelle mondiale du peintre italien Canaletto.

Dans sa nécrologie de 1997, ses propos sont relayés : « J’ai eu une vie très privée et j’espère continuer ainsi pour ce qu’il en reste ». Malheureusement, bien que les dates de naissance concordent, il n’y a aucune preuve concluante que le futur expert de Canaletto ait bien écrit ce poème plein de colère envers le Kaiser.

Un rapport annuel, en dessous d’un dessin d’un groupe d’enfants allumant une menorah (l’un des croquis d’Eileen Yeatman Woolf), indique clairement quel était le comportement acceptable dans les classes de l’école religieuse.

« Il y a toujours eu une tendance à la légèreté qui doit être abolie, bien que dernièrement il y a eu une amélioration », peut-on lire. « Nous ne disons en aucun cas qu’il soit mal de rire, au contraire, c’est tout à fait juste, mais nous devons toujours nous imposer des contraintes dans l’utilisation de ce rire. »

Leslie Israël, dont l’âge n’est pas précisé, a écrit un autre poème dédié au Kaiser Bill, illustré, comme l’aura probablement suggéré la propagande de guerre, avec des chiens de berger allemand – ou « chiens saucisses » comme on les appelait – avec une rosace de saucisses décorant le portrait du Kaiser.

Doris Ries, aidée par E. Yeatman Woolf, a proposé un poème sur « Molly » et « Tom ». Tom reçoit une balle dans la tête et Molly s’occupe de lui.

« Pourquoi ne suis-je pas né homme ? », un dessin extrait des archives de la synagogue libérale de Londres, qui date de la Première guerre mondiale. Les travaux artistiques des enfants ont été numérisés par le site We Were There Too. (Crédit : LSJ/WWTT)
« Pourquoi ne suis-je pas né un homme ? », un dessin extrait des archives de la synagogue libérale de Londres, qui date de la Première guerre mondiale. Les travaux artistiques des enfants ont été numérisés par le site We Were There Too. (Crédit : LSJ/WWTT)

Sybil Izbicki propose le dessin d’une petite fille en larmes qui se demande « Pourquoi ne suis-je pas né homme ? », devant une affiche disant que le roi et le pays avaient besoin de 10 000 hommes.

Et il y a l’officier de recrutement canard, dessiné par Ernest Baum, qui déclare à une potentielle recrue – un caneton – qu’il est trop petit pour rejoindre les rangs, ce à quoi il répond : « Je suis un grand charlatan quand je suis réveillé. »

Le Dr Tim Powell, des Archives nationales britanniques, a affirmé que les volumes reliés sont « d’une importance exceptionnelle… une source cruciale pour l’histoire du judaïsme moderne à Londres, au Royaume-Uni et à l’étranger ». Il estime que ce travail « offre un aperçu de la sensibilité spirituelle et la compréhension religieuse de la jeunesse. »

« Bien sûr, la Première Guerre mondiale figure en bonne place dans ces pages, et grâce à ces contributions nous avons une idée de la perception populaire et de la réaction face à la guerre d’une partie de la jeunesse de Londres. »

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