La plus jeune rescapée de Schindler ne voit pas de progrès depuis la Libération
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"Les enfants de mon âge n'ont pas eu d'enfance"

La plus jeune rescapée de Schindler ne voit pas de progrès depuis la Libération

Eva Lavi, immortalisée par le film de Spielberg, se confie sur les fouilles des nazis, les conseils de ses parents et voudrait plus de films sur la Shoah "fidèles à la réalité"

Une scène de "la liste de Schindler", qui, selon Eva Lavi, correspond à la réalité : Les nazis l'avaient séparée de sa mère mais Schindler l'a sauvée en disant aux gardes qu'"il avait besoin de ses petits doigts pour manipuler les machines. (Capture d'écran :  YouTube)
Une scène de "la liste de Schindler", qui, selon Eva Lavi, correspond à la réalité : Les nazis l'avaient séparée de sa mère mais Schindler l'a sauvée en disant aux gardes qu'"il avait besoin de ses petits doigts pour manipuler les machines. (Capture d'écran : YouTube)

NEW YORK (JTA) — Les plus anciens souvenirs d’Eva Lavi remontent à l’Holocauste.

Elle se souvient de la manière dont sa mère lui avait demandé de se cacher à l’extérieur, alors que la température était en dessous de zéro, derrière un tuyau, pendant que les nazis fouillaient la maison familiale en Pologne. Elle se rappelle que son père lui avait dit d’avaler une cuillère de cyanure – préférable à une mort entre les mains des nazis – et que sa mère s’y était opposée à la dernière minute.
Elle se souvient aussi de ses deux cousins, des jumeaux, tombant sous les balles alors qu’ils montaient le versant d’une colline dans un camp de travaux forcés.

Lavi n’avait que deux ans lorsque l’Allemagne nazie s’était emparée de sa ville natale de Cracovie au mois de septembre 1939. Aujourd’hui à l’âge de 80 ans, elle veut s’assurer que ses récits ne seront jamais oubliés après son départ.

« Les enfants de mon âge n’ont pas connu l’enfance », a-t-elle déclaré devant l’Assemblée générale des Nations unies suite à la Journée internationale de commémoration de l’Holocauste, le 27 janvier. « Nous avons vu, nous avons entendu et nous avons tout compris de ce que les nazis nous faisaient subir. A six ans, les enfants étaient déjà des personnalités âgées et cyniques qui s’efforçaient de survivre ».

Lavi est la plus jeune survivante à avoir figuré sur la liste de Schindler, ces Juifs sauvés par l’industriel allemand Oskar Schindler et qui a été immortalisé dans le film éponyme que Steven Spielberg a réalisé en 1993. Lavi et les siens ont été placés dans un ghetto polonais immédiatement après que les nazis se sont saisis de la ville. Ils ont ensuite été transférés dans un camp de travail puis à Auschwitz.

Eva Lavi, qui avait deux ans lorsque les nazis ont envahi la Pologne, aux Nations unies le 31 janvier 2018 (Autorisation de la mission israélienne à l’ONU)

Après avoir été sauvée par Schindler, qui a offert un refuge à des centaines de Juifs qui travaillaient dans ses usines d’ustensiles de cuisine et d’armement, Lavi a vécu une vie tranquille en Israël. Elle a servi dans l’armée, vécu dans un kibboutz, travaillé en tant qu’assistante administrative et élevé une famille. Elle se souvient des toutes premières années passées en Israël, lorsque les survivants étaient dénigrés, considérés comme « faibles » et « passifs ». Mais alors que l’intérêt porté à l’Holocauste a commencé à croître, elle a trouvé davantage l’envie de raconter son expérience. Elle s’exprime maintenant devant des groupes à Yad Vashem, l’autorité israélienne de l’Holocauste et se rend chaque année en Pologne avec un groupe de lycéens.

« C’est un vrai témoignage émanant de quelqu’un qui se trouvait là-bas. Ce n’est pas un conte », a-t-elle confié à JTA lors d’un entretien séparé la semaine dernière, ajoutant qu’une fois que les Israéliens se sont intéressés à l’Holocauste, « les survivants ont ouvert la bouche et ils ont commencé à raconter cette histoire. Ce n’est pas seulement une histoire. C’est la pire et la plus cruelle des choses qui n’ait jamais existé dans le monde ».

Même si Lavi se rend dorénavant régulièrement à Auschwitz, elle affirme que l’expérience est encore difficile pour elle. A chaque fois, elle ne peut s’empêcher de regarder autour d’elle avec horreur, en pleurant. Mais elle s’y est habituée, dit-elle.

« A chaque fois que j’y vais, je pleure en errant dans le camp parce que ce qu’il s’y est passé est terrible », a-t-elle confié à JTA. « Tous ceux qui sont allés là-bas ont vu les fours, les chambres à gaz. Tout était réel. C’est effrayant, vraiment. Mais dans la mesure où j’y suis souvent allée, j’appréhende les choses différemment. Je ne pense pas à moi-même. Je pense à la manière dont les enfants avec moi réagissent ».

L’industriel allemand Oskar Schindler arrive à l’aéroport de Jérusalem, où il est honoré pour avoir sauvé plus de 1000 juifs pendant la Deuxième Guerre Mondiale. (Crédit : Keystone/Getty Images via JTA)

Lavi éprouve également un sentiment d’urgence à raconter son histoire parce qu’elle estime que le monde ne s’est pas vraiment amélioré depuis la libération. Des groupes cherchent toujours à annihiler les Juifs et les autres minorités, explique-t-elle.

Et elle qualifie de « catastrophe » la loi polonaise qui fera encourir des sanctions à ceux qui incrimineraient la Pologne pour les atrocités commises par les nazis durant la Shoah. Oui, explique-t-elle, des Polonais aussi ont été tués dans les camps de la mort. Mais tous n’étaient pas innocents, poursuit-elle en citant les violences exercées par des Polonais contre les Juifs pendant et après la guerre.

« J’étais à Auschwitz et il y avait des prisonniers polonais », dit-elle. « Mais ce qui est affirmé aujourd’hui, que tous les Polonais n’étaient que douceur et lumière ? Non. Quoi qu’il en soit, ils n’aimaient pas vraiment les Juifs ».

Alors que la population des survivants de la Shoah ne cesse de diminuer, Lavi semble incertaine sur la meilleure manière de perpétuer le souvenir de l’Holocauste. D’un côté, elle reconnaît que les récits des rescapés sont largement documentés. De l’autre, elle ne voit pas de transmission plus puissante que la narration directe de l’expérience.

L’un de ces modes de transmission, selon elle, est le cinéma. Elle est reconnaissante envers Spielberg pour le travail de recherche effectué par le réalisateur en amont de la « Liste de Schindler », récompensé par l’oscar du meilleur film.

L’une des scènes la montrant toute enfant, explique-t-elle, correspond à la réalité : Les nazis l’avaient séparée de sa mère mais Schindler l’avait sauvée en disant aux gardes qu’il avait besoin de ses petits doigts pour manipuler des machines. Elle pense que le film, tout comme ceux qui ont suivi, jouent un rôle positif dans l’enseignement de ce qui a pu se passer – même si certaines oeuvres sont fictives.

« Il y a eu beaucoup de films de réalisés qui ont eu de l’influence », a-t-elle dit à JTA. « Ils parlent au coeur même s’ils ne sont pas basés sur des faits réels – mais ils doivent être fidèles à la réalité ».

La célèbre ‘petite fille en rouge’ du film récompensé aux Oscars « la Liste de Schindler » (Capture d’écran : Youtube)

Après des décennies passées à raconter son histoire dans le monde entier, Lavi dit que s’exprimer devant les Nations unies lui a donné un sentiment d’accomplissement. Pendant des années, elle a porté la culpabilité d’avoir survécu là où un si grand nombre sont morts. Mais avec ce discours, dit-elle, elle a accompli quelque chose qui a apporté une justification à son existence.

« C’était très dur d’être un enfant survivant », a-t-elle déclaré à JTA. « Je me sentais coupable. J’ai commencé à parler à Dieu : Pourquoi m’avait-il sauvé ? J’imaginais mes frères juifs, moi et eux ensemble, nous marchions, puis Dieu m’écartait. Maintenant que j’ai été envoyée pour parler aux Nations unies devant le monde entier, c’est comme si j’avais fait quelque chose pour satisfaire Dieu après ma mort ».

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