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Analyse

La République islamique pourrait encore disposer de 400 kg d’uranium enrichi. Faut-il s’en inquiéter ?

Si Israël et les États-Unis ont frappé le programme nucléaire iranien, le matériel nécessaire à la fabrication d'une bombe atomique a pu être déplacé ailleurs - voire hors du pays

Un agent de sécurité iranien en tenue de protection traversant une partie de l'usine de conversion d'uranium située à l'extérieur de la ville d'Ispahan, en Iran, sur une photo d'archive datant du 30 mars 2005. (Crédit : Vahid Salemi/AP)
Un agent de sécurité iranien en tenue de protection traversant une partie de l'usine de conversion d'uranium située à l'extérieur de la ville d'Ispahan, en Iran, sur une photo d'archive datant du 30 mars 2005. (Crédit : Vahid Salemi/AP)

Lancée par Israël le 13 juin, l’Opération « Rising Lion » en Iran, a consisté en une série de frappes décisives qui avait pour objectif d’éliminer la           « menace existentielle » que représentent le programme nucléaire iranien et ses capacités en matière de missiles balistiques. Les États-Unis ont pris le relais en date du 22 juin, retardant ainsi les ambitions nucléaires de la République islamique mais aussi sa volonté fanatique de détruire l’État juif et d’inaugurer un « Paradis du chiisme duodécimain » apocalyptique. Les trois principales usines nucléaires de Fordo, Natanz et Ispahan ont été bombardées par une combinaison de quatorze bombes à charge pénétrante GBU-57 (Massive Ordnance Penetrators ou MOP), larguées par des bombardiers furtifs B-2, et d’environ trente missiles de croisière Tomahawk tirés par des sous-marins.

Le vestige le plus inquiétant est toutefois la présence de 400 kilogrammes d’UF₆ composé à 60 % d’uranium hautement enrichi (UHE). Une fois transformée, cette quantité est suffisante pour fabriquer jusqu’à huit ou dix armes nucléaires. Les experts sont quelque peu en désaccord sur le nombre de kilos nécessaires à la fabrication d’un seul engin nucléaire, mais un noyau de la taille d’un pamplemousse, soit 30 à 40 kilogrammes, constitue une approximation moyenne. En se basant sur les délais de mise au point de la Chine et sur les antécédents de l’Iran en matière d’armement avancé, il est plausible que le régime soit en mesure de fabriquer des bombes livrables en l’espace d’un mois environ.

Examinons donc de plus près ce que l’on sait et ce que l’on ignore au sujet de cette cache d’UF₆ dont l’existence a été révélée au grand public. L’UF₆ est l’abréviation de l’hexafluorure d’uranium, une matière première essentielle à la fabrication d’une bombe nucléaire. Ce composé est obtenu en pulvérisant du minerai d’uranium, puis en le traitant avec des produits chimiques, notamment des fluorures, afin de le transformer en gaz. Ce gaz, l’UF₆, est composé d’environ 99,3 % d’U-238. Le reste est de l’U-235, un gaz de qualité balistique.

En soumettant le gaz UF₆ à la force centrifuge – à l’aide de centrifugeuses tournant à une vitesse pouvant atteindre 1 500 tours par seconde ou 90 000 tours par minute – l’U-238, plus lourd, tombe au fond de la centrifugeuse. L’U-235 restant est la matière distillée de qualité qui sera susceptible d’être utilisée pour la fabrication d’une bombe. En faisant tourner des millions de molécules, à des millions de reprises, dans de longues cascades de centrifugeuses ultra-rapides reliées entre elles, on obtient lentement une quantité d’U-235 puissant. Lorsque l’UF₆ traité est enrichi à 90 % en U-235, on obtient alors de l’uranium fortement enrichi de qualité militaire.

Des rumeurs ont récemment évoqué l’endroit où se trouvait le stock iranien d’UF₆, ainsi que son emplacement actuel. La question est de savoir s’il a pu être déplacé juste avant que l’Opération « Midnight Hammer » ne détruise les trois principales installations du programme nucléaire iranien : Fordo, Natanz et Ispahan.

Beaucoup ont vu des images satellites montrant des camions de transport à l’entrée de Fordo. Les experts ont depuis conclu que ces poids lourds avaient servi à acheminer des matériaux ayant servi à construire une imposante barrière de béton armé haute performance, érigée à la hâte au-dessus des puits de ventilation des installations. Le travail des MOP américaines n’a pas été entravé, car leurs fusées intelligentes ont été réglées pour faire une pause pendant la pénétration jusqu’à ce qu’elles atteignent la profondeur souhaitée.

Les bâtiments de l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz, à 320 km au sud de la capitale Téhéran, en Iran, le 30 mars 2005. (Crédit : Vahid Salemi/AP)

Le déplacement de l’UF₆ n’est pas une tâche facile. Il est très caustique, corrosif et dangereux. Son inhalation peut être mortelle. Le contact avec l’humidité modifie également sa structure chimique. À température ambiante, l’UF₆ est un solide blanc comme la neige. Ce n’est qu’à partir d’une certaine température que le composé devient le gaz rare nécessaire aux activités d’enrichissement, ce qui explique pourquoi la température de l’UF₆ stocké doit être constamment régulée.

L’UF₆ est stocké et transporté dans des cylindres 30B très particuliers, qui mesurent généralement plus d’un mètre de haut et qui sont fabriqués en acier dense, à l’aide également d’autres matériaux résistants. Les ingénieurs nucléaires iraniens utilisent généralement des cylindres 30B de couleur bleue vive pour pouvoir les reconnaître facilement. Se tenir à proximité d’un de ces cylindres pendant deux heures équivaut à une exposition aux rayonnements équivalente à une radiographie dentaire. Lorsqu’ils sont chargés et prêts à être transportés, les cylindres 30B et leur emballage peuvent peser 3 tonnes, dont la moitié seulement est constituée d’UF₆. L’Iran n’aurait besoin que d’un seul cylindre pour contenir ses 400 kg d’uranium hautement enrichi. Cette quantité pourrait être transportée dans une camionnette de type Ford F-150 équipée d’un transporteur compact offrant des contrôles de température appropriés.

Et ensuite ? Les pourcentages peuvent prêter à confusion. Il faut encore enrichir l’UF₆ pour atteindre 90 % d’UHE. Mais à 60 %, cette tâche est déjà accomplie à 95 %. La question est de savoir où se trouvent les cascades de centrifugeuses supplémentaires reliées entre elles pour finaliser le travail d’enrichissement. Les complexes de Fordo, Natanz et Ispahan ont été détruits par l’énorme puissance de percussion de quatorze bombes MOP, qui pesaient chacune plus de 13 tonnes. Les centrifugeuses, notamment les IR-6 de fabrication locale, sont si délicates qu’il suffit de les ralentir brusquement pour qu’elles tombent en panne. C’est d’ailleurs ce que le virus Stuxnet avait fait : il avait ralenti et accéléré les pales des centrifugeuses, provoquant ainsi des pannes.

Les trois installations de Fordo, Natanz et Ispahan, qui ont été prises pour cible, pouvaient collectivement abriter plus de 18 000 centrifugeuses. Ces cascades ont disparu. Israël a également frappé le centre de recherche de Téhéran, qui fabriquait des rotors pour les centrifugeuses avancées, des rotors en fibre de carbone garantissant leur durabilité. Un laboratoire de fabrication de centrifugeuses situé à Karaj a également été mis hors service.

Un inspecteur de l’Agence internationale de l’énergie atomique, à la centrale nucléaire de Natanz dans le sud de Téhéran, le 20 janvier 2014 (Crédit : Kazem Ghane/IRNA/AFP)

Téhéran avait probablement stocké des centrifugeuses dans l’une de ses 24 autres installations nucléaires. Cependant, pour rétablir l’enrichissement en cascade, molécule par molécule, avec pour objectif d’atteindre 90 %, il faudrait siphonner le stock d’UF₆ de son cylindre de transport protecteur, puis l’introduire dans une cascade de centrifugeuses en état de marche – s’il en reste. Les Iraniens devraient donc non seulement déployer des centrifugeuses à partir d’une zone de stockage et d’assemblage, mais aussi les intégrer dans une cascade sophistiquée construite dans des conditions de laboratoire.

De plus, un mécanisme de transfert serait nécessaire. L’UF₆ se transporte sous la forme d’une masse cristalline solide. Ces cristaux doivent être chauffés avec précaution pour se sublimer en une forme gazeuse adaptée aux centrifugeuses. Enfin, avant d’être introduit dans les cascades, l’UF₆ doit être purifié au moyen de pièges chimiques ultrasensibles afin de filtrer les traces d’impuretés, notamment le fluorure d’hydrogène et le fluor. Ce n’est qu’après cette purification que l’UF₆ gazeux peut être acheminé vers la cascade de centrifugeuses afin de distiller l’U-235. Autant d’opérations qui déclencheraient les systèmes clandestins de détection des radiations qui sont toujours en place, tant au sol qu’en orbite.

Si Téhéran devait rétablir, d’une manière ou d’une autre, une usine d’enrichissement à l’abri des regards, l’UF₆ serait alors prêt pour l’étape suivante : la métallisation. La transformation du gaz UF₆ en métal, une fois qu’il a atteint un niveau d’enrichissement de 90 %, nécessite une chaîne de conversion chimique, de fabrication et d’assemblage métallurgique complexe. Il est peu probable qu’une telle installation ne soit pas détectée.

De surcroît, l’UF₆ doit être converti en une autre substance, l’UF₄, pour se métalliser. Pour ce faire, les ingénieurs ajoutent de l’hydrogène, c’est-à-dire du tétrafluorure d’uranium, également connu sous le nom de « sel vert ». Ce sel vert est ensuite mélangé à des copeaux de magnésium ou de calcium. Le mélange est ensuite surchauffé dans une « cuve de réduction » spéciale et hautement renforcée. Les ingénieurs nucléaires appellent cette unité de fusion de l’uranium fortement enrichi une « bombe », même si aucun effet de bombe n’est possible. Les scories fondues s’accumulent au fond de la cuve et forment un « lingot de réduction directe », très dense, appelé « dingot ». Le processus doit être répété et continuellement contrôlé pour s’assurer qu’il n’y a pas de résidus. Une fois qu’un nombre suffisant de « dingots » a été collecté, ils sont acheminés vers un autre four pour y être fondus et sphéroïdalisés. Il s’agit de l’étape finale, qui consiste à façonner la masse pour en faire le noyau dangereux de la bombe, qui sera ensuite placé dans une ogive.

Un champignon atomique s’élevant au-dessus de l’océan Pacifique, lors du premier essai au monde d’un dispositif thermonucléaire à grande échelle, le 1ᵉʳ novembre 1952. (Crédit : Los Alamos National Laboratory/AP)

La conversion du gaz UF₆ en métal brut, puis la transformation des scories en sphères est un processus complexe en plusieurs étapes qui requiert des fours, un système de ventilation, des pompes à vide, des moules, des outils, des récipients de stockage spéciaux ainsi que des équipements de traitement précis. Deux laboratoires distincts seraient probablement nécessaires : l’un pour la fusion et l’autre pour le façonnage des sphères. Une fois les installations métallurgiques sophistiquées construites, le processus de fusion est rapide et ne dure que 50 minutes. Cependant, il peut être nécessaire de répéter le processus à plusieurs reprises si des impuretés sont détectées.

Enfin, la sphère dangereuse doit être délicatement insérée dans l’ogive du générateur de choc R-265, qui contient des canaux remplis de tétranitrate de pentaérythritol (PETN), ce qui provoque une implosion mesurée en microsecondes, soit en millionièmes de seconde, lors de la détonation. La force monumentale de l’implosion est absorbée par un détonateur à fil métallique explosif qui transforme cette puissance impressionnante en un initiateur neutronique tirant un neutron errant vers le cœur sphérique instable composé à 90 % d’uranium hautement enrichi. Une fois livré dans l’ogive d’un missile Shahab-3, ce processus provoque une explosion qui crée un champignon atomique à 550 mètres au-dessus du niveau de la mer. Celui-ci incinère tout dans un rayon d’environ 10 à 13 kilomètres, empoisonne mortellement de nombreuses personnes et cause des dégâts bien plus importants au-delà du rayon de l’explosion.

Le processus nécessaire pour convertir les 400 kg d’UF₆ manquants est trop complexe, trop long et trop industriel pour être exécuté en secret, que ce soit dans une grange ou dans une nouvelle installation nucléaire mystérieuse actuellement en cours de construction au mont Kolang, juste au pied de la montagne où se trouve le complexe d’enrichissement de Natanz. Le cylindre d’UF₆ manquant pourrait facilement être transporté à l’intérieur de la coque d’un pétrolier iranien. La République islamique a en effet militarisé plusieurs pétroliers convertis, comme l’IRIS Makran, l’IRIS Kurdistan et le Shahid Bagheri. Téhéran pourrait même envisager de transférer secrètement tout ou partie de son programme de fabrication de bombes hors de son territoire, par exemple dans une zone rebelle comme le Yémen. Le cylindre d’UF₆ peut être facilement transporté par bateau, par train ou par camion, à condition d’être placé dans un conteneur à environnement contrôlé.

La question est de savoir si les ayatollahs sont déterminés à rétablir le processus et à mener leur tâche à bien. Il est désormais universellement admis qu’en cas de reprise, Israël reprendra ses actions militaires et que, si nécessaire, les États-Unis amplifieront toute frappe menée en Iran après l’Opération « Rising Lion » par le biais d’un réapprovisionnement ou d’une participation stratégique.

Ce montage photos compare l’installation nucléaire iranienne de Fordo avant et après le bombardement du site par les États-Unis le 20 juin 2025. (Crédit : AP Graphic)

Tout ce qui a été mentionné précédemment reflète les informations généralement fournies par les analystes et les scientifiques les plus compétents au sujet de l’uranium enrichi à 60 % et de la nécessité de l’enrichir à 90 % pour produire un cœur de puissance militaire. Ce qui suit est une note de bas de page terrifiante que les experts les plus prudents connaissent, mais qu’ils ne mentionnent généralement pas. Cette note de bas de page met en garde contre le fait que, bien que nous parlions couramment de l’UHE de qualité militaire comme d’un produit enrichi à 90 %, il s’agit d’une erreur effrayante à bien des égards.

La République islamique pourrait fabriquer une bombe nucléaire avec de l’uranium enrichi à seulement 20 %, voire à 60 %. La taille compte. Il faut donc miniaturiser le sphéroïde nucléaire dense afin de l’intégrer à l’ogive compacte R-265, conçue pour s’insérer dans l’espace restreint du cône avant du Shahab-3 (long de 3 mètres) ou dans le missile spatial Ghaem-100, encore plus périlleux, capable d’une rentrée exosphérique oblique. Cependant, si l’Iran devait être prêt à créer un dispositif plus grand, par exemple de la taille d’un bus Volkswagen ou d’un conteneur d’expédition, ou un prototype d’essai souterrain, il pourrait facilement le faire.

Depuis le printemps 2022, les experts en contrôle des armements des Nations unies et de divers gouvernements savent que les Iraniens ont franchi le seuil critique des 60 % d’enrichissement. À l’époque, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) avait averti que Téhéran pouvait adapter n’importe quel modèle de bombe pour utiliser ses stocks d’uranium enrichi à 20 % et 60 %, et parvenir ainsi à une rupture en quelques semaines. Son taux de production d’uranium enrichi à 60 % s’élevait alors à 4,5 kg par mois, ce qui suffisait à fabriquer une bombe surdimensionnée tous les deux mois.

Des centrifugeuses dans l’installation d’enrichissement de l’uranium de Natanz, près de Natanz, en Iran, publiée le 5 novembre 2019. (Crédit : Agence iranienne de l’énergie atomique via AP)

De plus, la République islamique a tiré les leçons de l’expérience acquise à Fordo et elle a appris que ses techniciens peuvent se passer d’une ancienne cascade et raccourcir le processus d’enrichissement en utilisant une seule cascade IR-6 perfectionnée, accélérant le calendrier de fabrication de la bombe.

À l’époque des inspections, les nouvelles centrifugeuses IR-6, plus rapides, étaient en train de remplacer les anciennes centrifugeuses IR-1. Les délégués de l’AIEA avaient découvert que l’Iran convertissait son gaz à haute teneur en uranium en plaques métalliques de 5,8 grammes. Quelque 88 de ces petites plaques de qualité militaire avaient déjà été coulées. En accumulant suffisamment de ces petites plaques, le processus de fusion de 50 minutes pouvait permettre d’obtenir la sphère requise en une seule journée.

Les conceptions d’ogives varient considérablement, tout comme les estimations scientifiques. Cependant, plusieurs experts estiment qu’une accumulation de seulement 20 % d’uranium 235 suffit à provoquer une réaction en chaîne mortelle qui produirait un champignon atomique. Combien faut-il pour y parvenir ? Environ 400 kg. Combien d’uranium hautement enrichi manque-t-il à l’Iran ? Environ 400 kg.

Les experts spécialisés dans l’histoire militaire se souviennent que Little Boy, la bombe larguée sur Hiroshima, ne contenait que 80 % d’UHE.

Avec 60 % d’UHE, les experts en contrôle des armements estiment qu’il est possible de préparer deux ou trois bombes non miniaturisées, selon leur conception et leur mode de livraison. Cela signifie que l’UF₆ errant est soit en cours d’armement, mais inutilisable car enfoui sous des tonnes de décombres, soit discrètement transféré vers un autre site où il pourra être transformé ultérieurement en arme de destruction massive.

L’ingrédient clé n’est pas un isotope radioactif, mais une ferveur religieuse radicale. Tant que le régime des ayatollahs restera déterminé à développer les armes les plus destructrices au monde pour anéantir Israël, le seul moyen fiable de désarmer l’Iran et le seul antidote à l’UHE seront un changement de régime. Cela nécessiterait une réaction en chaîne d’un autre type et une masse critique.

Edwin Black est l’auteur primé et best-seller du New York Times IBM et la Shoah ainsi que du livre à sensation qui vient de paraître Israël frappe l’Iran : Opération Rising Lion – Les 20 ans d’histoire, disponible sur IsraelStrikes.com.

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