La Turquie, l’autre pieuvre de plus en plus difficile à contourner pour Israël
Alors qu'Ankara défend petit à petit ses intérêts au sein de la région, Jérusalem tente de contre-attaquer
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Tel père, tel fils. Le 1er janvier dernier, plus de 400 organisations de la société civile ont participé à un rassemblement à Istanbul qui aurait attiré, selon elles, près d’un demi-million de personnes en soutien à Gaza. L’un des organisateurs, Bilal Erdogan, le plus jeune fils du président turc Recep Tayyip Erdogan, s’est adressé à la foule notamment en ces termes : « Qu’Allah détruise [Benjamin] Netanyahu, le Hitler du XXIe siècle ; le sionisme est du nazisme israélien ; nous poursuivrons notre lutte jusqu’à ce que Gaza, Jérusalem et Al-Aqsa soient libres. » Un discours en provenance de la Turquie qui s’avère en soi plutôt « banal » depuis le pogrom du 7-Octobre mené par les petits protégés du « reis » et qui résume bien la rupture des liens entre Israël et un acteur régional de plus en plus influent.
En dépit d’une situation intérieure catastrophique, qu’il s’agisse de l’économie avec une inflation réduite mais qui demeure très élevée (30,9%), d’une sécheresse de plus en plus problématique qui nécessite plusieurs coupures d’eau par jour dans la capitale très dense, et d’une liberté très limitée pour les citoyens dont de très nombreux opposants politiques croupissent en prison, la Turquie s’avère être malgré tout un acteur dont il faut de plus en plus tenir compte dans la région.
Même le pape Léon XIV lui a consacré son premier voyage apostolique en novembre.
Bien qu’une guerre ouverte entre Israël et la Turquie ne soit pas pour demain, Ankara utilise – en permanence – une rhétorique plus que belliqueuse à l’égard de son ancien allié et en particulier vis-à-vis de son Premier ministre.
Aussi, la Turquie a suspendu ses échanges commerciaux, déclaré la fermeture de son espace aérien aux avions israéliens et émis des mandats d’arrêt contre 37 responsables israéliens, dont Netanyahu.
Si la Turquie s’avère être l’un des critiques les plus virulents d’Israël depuis la guerre menée contre les terroristes palestiniens à Gaza, que le président turc a volontiers comparée à la Shoah, beaucoup estiment que son intervention auprès du Hamas – couplée à celle de son allié indéfectible du Qatar – a changé la donne pour la libération des derniers otages israéliens, renforçant ainsi son image d’acteur régional indispensable, alors qu’Israël refuse catégoriquement qu’il fasse partie de la force de sécurité internationale qui sera normalement postée dans la bande de Gaza.
Ses cercles d’influence
Le petit émirat gazier du Qatar et son allié turc partagent d’ailleurs beaucoup de points en commun au grand dam d’Israël : à l’instar du parti AKP du dirigeant turc, ils soutiennent tous deux l’organisation des Frères musulmans, bête noire de l’Arabie saoudite et de ses alliés que sont les Emirats arabes unis et l’Egypte qui ont enfin réussi – avec l’aide d’Israël – à convaincre les États-Unis de la classer sur la liste des groupes terroristes; ils hébergent d’ailleurs les terroristes palestiniens du Hamas, autrement dit la branche palestinienne des Frères musulmans.
Outre de bons rapports économiques, une étroite collaboration militaire s’illustre dans la présence d’une base au Qatar qui abrite jusqu’à 3 000 hommes et plus si besoin. Leur relation s’est consolidée en 2017 lorsque l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Bahreïn et l’Egypte ont rompu leurs relations diplomatiques en juin 2017 avec Doha en raison de son soutien aux mouvements islamistes et à l’Iran.
Erdogan arrive aussi à défendre ses nombreux intérêts auprès de Donald Trump qui lui prête une oreille attentive et ne cesse de le couvrir d’éloges, parfois lors des visites de Netanyahu, ou parfois quand il plaisante à ses côtés depuis le Bureau ovale sur ses nombreux mandats. (Erdogan, qui a été Premier ministre de 2003 à 2014 et préside la Turquie depuis un peu plus de 12 ans, n’a jamais caché ses ambitions de ranimer la gloire d’antan de l’Empire ottoman qui a régné sur une grande partie du Moyen-Orient et certaines régions d’Europe pendant 600 ans avant de s’effondrer lors de la Première Guerre mondiale et de laisser place à l’État turc moderne.)
Trump, qui se dit d’ailleurs en faveur d’un rôle plus important de la Turquie dans la région, a récemment fait savoir que les États-Unis pourraient réintégrer le pays majoritairement sunnite et membre de l’OTAN dans le programme avancé de chasseurs furtifs F-35, ce à quoi Israël est aussi fermement opposé, de crainte de voir son précieux avantage militaire réduit à peau de chagrin. (Pour rappel, les État-Unis avaient sanctionné Ankara en décembre 2020 lorsqu’elle avait acquis le système de défense aérienne russe S-400, évoquant alors un « mépris du droit international ».)
Aussi, Ankara est parvenue à avancer ses pions au nord d’Israël en soutenant la Syrie débarrassée certes de Bashar el-Assad et de ses lourdes sanctions américaines, mais pourvue d’un nouveau régime qui multiplie les massacres à l’encontre des minorités alaouite, druze et kurde sans susciter la moindre inquiétude de la communauté internationale, hormis de brefs communiqués soulignant leur fameuse « préoccupation ».
Les dernières attaques, y compris de graves crimes de guerre présumés à l’encontre des Kurdes, ont été à plusieurs reprises saluées par le pouvoir turc et sont survenues alors qu’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, était en visite à Damas.
La chute d’Assad, certes saluée par Jérusalem, au profit d’Ahmed al-Sharaa a aussi entrainé de la crainte en Israël. Non seulement au vu du passé pour le moins controversé du nouveau président mais aussi du vide concernant « le principal corridor terrestre iranien vers le Liban ».
Ainsi, le chef de la diplomatie israélienne, Gideon Saar, alertait dès février sur « l’intensification des efforts iraniens pour faire entrer clandestinement de l’argent au Liban pour que le Hezbollah puisse restaurer son pouvoir et son statut » après avoir été considérablement affaibli par l’armée israélienne. Et d’ajouter : « Ces efforts sont menés, entre autres, par l’intermédiaire de la Turquie et avec sa coopération. »
Les États-Unis ont également accusé les banques turques de financer le Hezbollah et l’armée israélienne a en outre récemment signalé que Téhéran utilisait des avions civils pour transporter clandestinement des liquidités à Beyrouth afin d’armer les terroristes chiites pro-Iran.
Mais l’influence grandissante de la Turquie ne s’arrête pas là.
Quand Israël soutient les milliers de manifestants iraniens opprimés et assassinés par la République islamique, la Turquie dont le président est parfois surnommé le « khomeiny turc », interdit, aux Iraniens en exil dans son territoire de manifester.
La Turquie partage 500 km de frontière et trois points de passage avec son grand voisin chiite dont elle accueille officiellement plus de 74 200 citoyens détenteurs de permis de séjour et 5 000 réfugiés. Même si les relations n’ont pas toujours été au beau fixe avec Téhéran, en raison de profonds désaccords notamment sur la Syrie, un porte-parole du président turc a prévenu lundi que l’instabilité régionale pourrait s’aggraver si l’intervention extérieure était motivée par des « provocations israéliennes ».
L’Iran et la Turquie se sont même engagés en novembre à débuter les travaux d’une liaison ferroviaire reliant les deux pays et destinée à devenir un maillon stratégique pour le commerce mondial entre l’Europe et l’Asie.
Mais ce n’est pas tout.
Quand Israël ferme les bureaux de l’Office (très) controversé de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), le commissaire général de l’agence, Philippe Lazzarini, qui s’est par ailleurs entretenu avec l’épouse du président turc, Emine, s’empresse d’annoncer l’ouverture prochaine d’un bureau en Turquie.
Pour rappel, en février 2024, le ministre de la Défense de l’époque, Yoav Gallant, avait affirmé que sur les 13 000 employés de l’UNRWA, au moins 12 % appartenaient au Hamas ou au Jihad islamique palestinien, un autre groupe terroriste, avec 1 468 salariés qui étaient des membres actifs des deux organisations. Parmi ces membres actifs, 185 se battaient dans l’aile armée du Hamas et 51 dans celle du Jihad islamique palestinien, avait-il déclaré. Gallant avait aussi affirmé qu’au moins douze salariés de l’UNRWA avaient directement pris part au massacre du 7-Octobre et qu’au moins trente avaient apporté leur aide, notamment lors des prises d’otages ou lors des pillages qui avaient eu lieu dans les communautés prises d’assaut par les terroristes. L’armée, qui a lancé une offensive contre le Hamas après le 7-Octobre, a aussi découvert des tunnels qui avaient été creusés sous des bâtiments appartenant à l’UNRWA à Gaza, et elle a trouvé des preuves attestant du fait que des terroristes se réfugient dans les structures de l’agence. Un centre de données du Hamas a aussi été localisé sous le siège de l’UNRWA, à Gaza City. De nombreuses informations et autres signalements ont fait par ailleurs état d’un enseignement continu de la haine antisémite et de la glorification du terrorisme dans les établissements scolaires placés sous la tutelle de l’agence onusienne.
Et enfin (et surtout) quand Israël devient le premier pays à reconnaître le Somaliland, le président de la Somalie, Hassan Sheikh Mohamoud, choisit de se rendre quelques jours plus tard auprès de son allié de longue date turc, qui craint pour sa part la présence d’Israël en mer Rouge et voit – à juste titre – dans cette démarche stratégique sans précédent une atteinte directe à son leadership.
Lors d’un sommet organisé en décembre à Jérusalem aux côtés de ses précieux alliés chypriote et grec, le Premier ministre a fustigé celui qu’on appelle aussi le « sultan des temps modernes ». La rivalité entre Athènes et Ankara et le contentieux avec Chypre, dont la Turquie occupe une partie du territoire depuis 1974, servent de ciment à ce trio régional.
Dans leur déclaration commune, les trois pays se sont notamment engagés à collaborer pour relier leurs réseaux électriques et développer leurs ressources en gaz fossile « dans le respect du droit international, y compris le droit de la mer, et dans le respect du droit de chaque État à exercer ses droits dans sa ZEE/son plateau continental respectif », une référence aux revendications de la Turquie en matière de gaz. La découverte d’importants gisements de gaz fossile ces dernières années a donné lieu à un partage entre les pays riverains dont Ankara se sent largement exclue.
« À ceux qui rêvent de rétablir leurs empires et leur domination sur nos terres, je dis : laissez tomber. Cela n’arrivera pas. N’y pensez même pas, » avait alors mis en garde Netanyahu.
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