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La villa Casamaures, une bouffée d’Orient rescapée aux portes des Alpes françaises

"Suite à l'expédition de Bonaparte en Egypte, il y a eu un enthousiasme pour tout ce qui touchait" à ce pays, étendu ensuite notamment à l'empire ottoman

Villa La Casamaures — vue des jardins. à Saint-Martin-le-Vinoux, près de Grenoble (Isère), France (Crédit : CC BY-SA 3.0)
Villa La Casamaures — vue des jardins. à Saint-Martin-le-Vinoux, près de Grenoble (Isère), France (Crédit : CC BY-SA 3.0)

Conçue pour éblouir dans un XIXè siècle féru d’Orient, passée de mains en mains et sauvée in extremis de la destruction : c’est le destin romanesque de la Casamaures, une villa mauresque à l’architecture extravagante près de Grenoble, dans le sud-est de la France.

Surnommée la « Dame de la Casamaures », sa propriétaire Christiane Guichard a obtenu son classement en monument historique en 1986 et piloté quatre décennies durant sa rénovation, se fixant pour « double défi de sauver l’architecture et de lui donner vie par la création ».

« Dès le début c’était un lieu de vie, un tiers lieu. Dès le début, dans les gravats, il y a eu des expos », relate l’alerte sexagénaire, blouse de travail et chignon bohème.

Perchée depuis 1855 sur les premières pentes du massif de la Chartreuse à Saint-Martin-le-Vinoux, la Casamaures, toute en colonnades, arabesques exquises, moucharabiehs et immenses vitraux colorés, détonne franchement parmi ses voisines au style plus sobre.

Un pan entier de façade, en bois, provient du pavillon turc de l’Exposition universelle de 1855, transporté on ne sait comment jusqu’à Grenoble. Il ouvre sur un lumineux jardin d’hiver de 9 mètres sous plafond, rempli de bibelots orientaux.

La villa, qui héberge plusieurs artistes et associations culturelles, domine des jardins en terrasses ornés de plantes exotiques et de cadrans solaires.

Outre son cachet exotique, la maison fascine par sa construction en ciment moulé ou « or gris », une technique « révolutionnaire » pour l’époque, relève Dominique Peyre, conservateur des Monuments Historiques. « En architecture, le XIXè a produit des oeuvres d’une créativité étonnante », souligne-t-il dans un livre consacré à la Casamaures.

Guerre d’Algérie

Comment un palais oriental a-t-il surgi en banlieue de Grenoble ? Question de contexte, note Béatrice Besse, historienne de l’art et autrice d’un récent roman historique retraçant le parcours de son concepteur, le négociant grenoblois Joseph Jullien dit Cochard.

Le milieu du XIXè siècle en Europe occidentale est une période d’intense fermentation intellectuelle, politique et industrielle.

« Suite à l’expédition de Bonaparte en Egypte, il y a eu un enthousiasme pour tout ce qui touchait » à ce pays, étendu ensuite notamment à l’empire ottoman. Cette fièvre touche particulièrement Grenoble où vécurent l’égyptologue Jean-François Champollion et le savant Joseph Fourier, explique-t-elle.

Ce goût d’un Orient souvent fantasmé inspire de nombreuses constructions. Quelques-unes survivront, comme la maison de l’écrivain Pierre Loti à Rochefort – fermée depuis 2012 pour une rénovation de 7 millions d’euros. Beaucoup seront détruites, jugées sans intérêt ou victimes des tensions politiques liées à la guerre d’Algérie dans les années 1960.

Si la vie de Cochard reste entourée de mystère, il semble établi qu’il n’a jamais voyagé en Orient. Sa fantasque villa visait à « impressionner la bourgeoisie grenobloise pour assoir sa réputation », estime Mme Besse.

Mais il joue de malchance : après 23 ans de travaux, sa deuxième épouse le déshérite, semble-t-il pour se venger d’avoir été trompée. Criblé de dettes, il cède la merveille avant de mourir. Sa troisième femme, elle-même tombée dans le dénuement, se suicide en même temps que son fils.

K-pop

La Casamaures voit alors défiler les propriétaires, subissant morcellements et dégradations. Elle abrite pendant 25 ans une fabrique de fromage. Sa décadence s’accélère lorsque des sans-abri y élisent domicile dans les années 60-70.

Elle n’était guère plus qu’une ruine promise aux promoteurs lorsque Mme Guichard la rachète en 1981, au grand dam du maire de l’époque. « Il pensait que ‘ça ferait propre’ d’avoir un petit immeuble à la place. J’ai une formation de Beaux-arts et j’ai trouvé ça choquant », explique-t-elle.

Mais aujourd’hui, cette villa classée et couronnée de nombreux prix architecturaux reste entourée de vieux entrepôts pour partie amiantés et occupés par des squatteurs. « Les lois de protection des abords ne sont pas appliquées », s’agace la propriétaire, déplorant l’ « inertie » des politiques.

Malgré cela, la maison attire des visiteurs d’horizons très divers, comme ces deux jeunes filles récemment venues y tourner un clip de K-pop pour un challenge sur les réseaux sociaux. « Elle est une muse », se félicite la Dame de la Casamaures.

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