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L’absence de menstruations et la stérilisation des Juives dans les camps nazis

Une nouvelle étude a révélé que les traumatismes et la famine n'étaient probablement pas les seules causes de l'arrêt des menstruations de 98 % des prisonnières d'Auschwitz

Des femmes du ghetto de Tet en Hongrie, déclarées aptes au travail, se tenant sur la plate-forme après une sélection à Auschwitz-Birkenau, en mai 1944. (Crédit : Anonyme, probablement des photographes SS E. Hoffmann & B. Walter, Domaine public, via Wikimedia Commons)
Des femmes du ghetto de Tet en Hongrie, déclarées aptes au travail, se tenant sur la plate-forme après une sélection à Auschwitz-Birkenau, en mai 1944. (Crédit : Anonyme, probablement des photographes SS E. Hoffmann & B. Walter, Domaine public, via Wikimedia Commons)

Olga Czik Kay, survivante de la Shoah, se souvient ne pas avoir eu une seule menstruation pendant sa détention à Auschwitz, Kaufering (un sous-camp de Dachau) et Bergen-Belsen.

« J’avais eu mes dernières règles à la maison, à Ujfeherto, en Hongrie, avant notre déportation », a récemment déclaré Kay au Times of Israel.

Heureusement, Kay a retrouvé un cycle régulier lors de sa convalescence en Suède après la guerre, avant d’immigrer aux États-Unis à l’âge de 20 ans. Elle n’a ensuite eu aucune difficulté à tomber enceinte et a eu deux enfants.

Des chercheurs ont découvert que plus de 98 % des femmes ont cessé d’avoir leurs règles dès leur arrivée dans les camps de concentration nazis. L’explication la plus courante de ce phénomène est le traumatisme et la famine qu’elles ont subis.

Le fait que la fertilité de Kay soit revenue après la guerre signifie que son histoire est radicalement différente d’un grand nombre de survivantes des camps de concentration nazis qui, selon une nouvelle étude, ont eu des difficultés à avoir des cycles normaux, à tomber enceinte et/ou à mener leur grossesse à terme. Après d’immenses souffrances et la perte de nombreux membres de leur famille, ces femmes étaient dévastées de ne pouvoir fonder les familles nombreuses qu’elles désiraient tant.

« Elles se sont demandé : ‘Suis-je encore une femme, vais-je pouvoir avoir des enfants ?' », a déclaré Dr. Peggy J. Kleinplatz, sexologue et chercheuse à l’École d’épidémiologie et de santé de l’université d’Ottawa. Kleinplatz est l’auteure principale de la nouvelle étude, qui propose une autre hypothèse pour expliquer l’aménorrhée massive et les problèmes d’infertilité qui en ont découlé.

Dr. Peggy J. Kleinplatz. (Crédit : Université d’Ottawa)

Selon l’étude, ce phénomène généralisé – et l’uniformité du moment de l’arrêt des menstruations – pourrait indiquer l’administration subreptice d’hormones sexuelles exogènes (stéroïdes sexuels) aux détenues.

Parmi les 93 survivantes (dont l’âge moyen était de 92,5 ans) interrogées par Kleinplatz dans le cadre de cette étude, certaines ont attribué l’aménorrhée à quelque chose mis dans leur nourriture.

Certaines se sont souvenues d’une poudre blanche flottante et de rumeurs selon lesquelles il s’agissait d’un produit chimique appelé « brome » ou « bromure ». (D’autres sources font état de souvenirs similaires).

Une survivante belge du nom de Lilly Malnik a raconté à Kleinplatz que lorsqu’elle avait travaillé dans les cuisines d’Auschwitz – pendant cinq mois – en 1944, elle avait vu « des paquets de produits chimiques en forme de grains, rose très, très pâle » ayant la texture du « sel fin humide » ; ils étaient apportés par des gardes armés et dissous dans les rations pour que « les femmes n’aient pas leurs règles ».

Une gardienne a forcé Malnik à vider des sachets de cette substance dans les cuves de « soupe », qui n’était distribuée qu’aux femmes – et non aux détenus masculins.

Kleinplatz suppose que le « produit chimique » auquel les femmes font référence pourrait être des hormones sexuelles exogènes, qui ont été synthétisées au début des années 1930 par les scientifiques allemands Adolf Butenandt, chimiste, et Carl Clauberg, gynécologue, tous deux membres du parti nazi. Ces hormones ont été fabriquées par la société pharmaceutique allemande Schering et initialement utilisées pour traiter l’infertilité des femmes allemandes. Schering a continué à fabriquer des œstrogènes et des progestatifs synthétiques en grandes quantités pendant la guerre. Ces mêmes hormones, selon les combinaisons et les dosages, peuvent soit traiter, soit provoquer, l’infertilité.

Accusés lors du procès États-Unis d’Amérique contre Karl Brandt (également connu sous le nom de procès des médecins), à Nuremberg, en Allemagne, du 9 décembre 1946 au 20 août 1947. (Crédit : Armée américaine, Domaine public, via Wikimedia Commons)

« Nous ne savons pas exactement quels stéroïdes ont été administrés aux femmes dans les camps et à quelles doses », a déclaré Kleinplatz au Times of Israel dans une interview récente.

L’étude cite les dossiers des procès de Nuremberg d’après-guerre, qui prouvent que les nazis cherchaient des méthodes bon marché, rapides et efficaces de stérilisation massive des Juives.

Des expériences ont été menées à Ravensbrück et à Auschwitz, impliquant des interventions chirurgicales, des doses de radiations élevées et l’injection de substances caustiques dans les organes reproducteurs des femmes.

Mais les nazis cherchaient à « produire un médicament qui, après une période relativement courte, aurait entraîner une stérilisation imperceptible des êtres humains », selon une lettre d’octobre 1941 du médecin nazi, Adolf Pokorny, à l’intention du Reichsführer SS Heinrich Himmler. Une note de suivi d’une discussion de juillet 1942 entre Himmler et son agent administratif personnel, Rudolf Brandt, fait référence aux « stérilisations de Juives » et à « une méthode qui conduirait à la stérilisation de personnes à leur insu ».

Des Juives de la Ruthénie sélectionnées pour le travail forcé à Auschwitz-Birkenau marchant vers leurs baraquements après avoir été désinfectées et rasées. (Crédit : Auteur inconnu/Domaine public, via Wikimedia Commons)

Les détails de ce plan restent inconnus car Himmler avait apparemment demandé à toutes les personnes impliquées de le garder secret et de ne rien mettre par écrit.

Malgré les lettres de médecins présentées aux audiences, l’idée de la stérilisation de masse n’a pas été approfondie. Selon Kleinplatz, étant donné que la pilule contraceptive n’avait pas encore été introduite (elle n’a été commercialisée qu’à partir de 1960), les procureurs ne connaissaient peut-être pas l’existence des hormones exogènes. À moins qu’ils ignoraient tout simplement que pratiquement toutes les femmes détenues avaient cessé d’avoir leurs règles.

Kleinplatz pense que cette dernière hypothèse est tout à fait plausible. Au milieu du XXe siècle, les gens gardaient leur vie sexuelle et leurs problèmes d’infertilité dans le domaine de la sphère privée.

« Les femmes en parlaient entre elles dans les camps, mais moins après la guerre, lorsqu’elles poursuivaient leur vie et essayaient de fonder une famille », a expliqué Kleinplatz.

Prisonnières pendant l’appel devant le bâtiment des cuisines à Auschwitz. (Crédit : Auteur inconnu, probablement des officiers SS Bernhard Walter ou Ernst Hofmann du Auschwitz Erkennungsdienst/Domaine public, via Wikimedia Commons)

« Celles qui ont lutté pour ravoir leurs règles, concevoir ou mené leur grossesse à terme se sont demandées si elles étaient les seules dans ce cas », a déclaré Kleinplatz.

Bien que l’échantillon de l’étude soit petit, il n’en demeure pas moins intéressant concernant les recherches contre l’infertilité. 98 % des femmes interrogées n’ont pas pu concevoir ou donner naissance au nombre d’enfants qu’elles auraient souhaité. Seules 16 % d’entre elles ont pu donner naissance à plus de deux bébés. La majorité a eu un ou deux enfants. Aucune n’a eu plus de quatre naissances viables.

Seules 16 % des femmes ont pu donner naissance à plus de deux bébés. La majorité a eu un ou deux enfants. Aucune n’a eu plus de quatre naissances viables

Les pourcentages de fausses couches et de mortinaissances (décès d’un bébé après 28 semaines de grossesse, mais avant ou au cours de l’accouchement) chez ces femmes étaient considérablement plus élevés que la normale par rapport aux femmes américaines et canadiennes de cette époque.

En parlant avec Kleinplatz, certaines survivantes, pour des raisons linguistiques, ont confondu les fausses couches et les mortinaissances. Cela fausse quelque peu les résultats, mais il est certain que les grossesses de cet échantillon de femmes se sont soldées par des fausses couches dans une proportion de 24,4 à 30 % et par des mortinaissances dans une proportion de 6,6 à 7,6 %.

L’infertilité secondaire (cas d’infertilité d’une femme ayant déjà eu un ou plusieurs enfants) chez les femmes a créé de longs intervalles entre les grossesses qui ont abouti à des naissances viables. Pour six des femmes de l’étude, 10 à 16 ans se sont écoulés entre les grossesses réussies.

Trois femmes souffrant du typhus serrées les unes contre les autres dans l’une des baraques à la libération du camp de concentration de Bergen-Belsen, en avril 1945. (Crédit : No 5 Army Film & Photographic Unit, Oakes, H (Sgt)/Domaine public, via Wikimedia Commons)

Notamment, seules trois des 93 femmes interrogées ont eu autant d’enfants qu’elles l’avaient souhaité. Deux d’entre elles avaient refusé de manger les rations des camps de concentration, et une autre a passé les années de la Shoah à se cacher dans les forêts (et n’a jamais eu de problème de règles).

En cherchant une raison possible pour laquelle tant de femmes – qui auraient été adolescentes pendant la guerre – ont eu du mal à mener leurs grossesses à terme, l’étude mentionne « des recherches effectuées sur des singes femelles suggérant que si des progestatifs exogènes sont administrés à l’adolescence, les modifications de la structure de l’utérus qui en résultent peuvent permettre aux femelles adultes de concevoir plus tard, mais rendent leur utérus incapable de mener leur grossesse à terme… Bien que l’expérimentation sur les humains soit contraire à l’éthique, des recherches par observation sur les femmes semblent indiquer que ce schéma est vrai ».

Kleinplatz a déclaré qu’elle avait recherché les écrits médicaux des décennies d’après-guerre sur cette infertilité commune et dévastatrice chez les survivantes, mais qu’elle n’en avait trouvé aucun.

Olga Czik Kay. (Crédit : Yad Vashem)

« Aucun modèle n’a émergé publiquement dans la littérature sur ces femmes survivantes, non seulement parce qu’il était socialement inacceptable d’en parler, mais aussi parce que les médecins ne prenaient pas en compte les antécédents sexuels et reproductifs de leurs patientes », a déclaré Kleinplatz.

« J’enseigne aux étudiants à faire ces recherches, mais dans une large mesure, cela n’est toujours pas enseigné dans les écoles de médecine. En réalité, il s’avère qu’on y accordait plus d’importance dans les années 1970 et 1980 que maintenant », a-t-elle ajouté.

Kay, survivante hongroise de la Shoah, reconnaît la chance qu’elle a eue. Elle connaît d’autres femmes qui étaient dans les camps et qui n’ont pas eu la famille dont elles rêvaient.  Elle a demandé à une amie qui était également à Auschwitz, et qui n’a pas pu concevoir, si elle accepterait d’accorder une interview au Times of Israel.

« Elle a répondu qu’elle ne pouvait pas. C’est trop douloureux », a déclaré Kay.

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