L’autisme du lanceur de fausses alertes à la bombe ignoré
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Exclusif/Reportage

L’autisme du lanceur de fausses alertes à la bombe ignoré

Le traitement sévère infligé à un jeune de 20 ans par les gardiens semble reposer sur son casier judiciaire, mais soulève des questions sur la prise en compte de son état mental

Jacob Magid est le correspondant implantations du Times of Israël

L'adolescent juif israélo-américain, au centre, qui a été accusé d'avoir lancé des dizaines d'alertes à la bombe antisémites aux Etats-Unis et ailleurs, escorté par des gardes alors qu'il quitte le tribunal de Rishon Lezion, le 23 mars 2017. (Crédit : Jack Guez/AFP)
L'adolescent juif israélo-américain, au centre, qui a été accusé d'avoir lancé des dizaines d'alertes à la bombe antisémites aux Etats-Unis et ailleurs, escorté par des gardes alors qu'il quitte le tribunal de Rishon Lezion, le 23 mars 2017. (Crédit : Jack Guez/AFP)

Pour la plupart des détenus de la prison d’Ayalon de Ramle, les heures de visite se déroulent dans une salle ouverte, semblable à une cafétéria, où les détenus s’assoient à côté de leurs proches et les embrassent à la fin de la séance.

Mais pour M. – un Israélo-américain de 20 ans condamné en juin pour avoir fait des milliers de fausses alertes à la bombe contre des centres communautaires juifs américains et d’autres cibles dans le monde entier – les visites ont lieu de chaque côté d’une vitre de séparation, où il peut parler à ses parents par le biais d’un téléphone filaire.

De telles précautions ne sont pas prises pour n’importe quel prisonnier. Les menaces proférées par M. – dont le nom reste confidentiel et que l’on appelle dans de nombreuses émissions israéliennes « Ashkelon Hacker » – ont conduit à de nombreuses évacuations d’écoles, à des atterrissages d’urgence d’avion, au brouillage d’avions de combat. Il a même menacé d’exécuter des enfants qu’il prétendait détenir en otage.

J’ai accompagné les parents du détenu lors de leur visite hebdomadaire jeudi matin en espérant rencontrer ce M. Mais le jeune homme qui attendait derrière la vitre était tout à fait différent du suspect que vous auriez pu imaginer après avoir lu son casier judiciaire.

M. est autiste.

Bien que chaque cas soit unique et que beaucoup préfèrent dire que personne ne peut être défini par son diagnostic, pour les parents de M., c’est la première chose qu’ils veulent que vous compreniez au sujet de leur enfant.

G et S, les parents du suspect des alertes à la bombe, à leur domicile à Ashkelon, le 26 avril 2017. (Crédit : DH/Times of Israel)

Dès que M. nous a vus de l’autre côté de la vitre, il a fait signe de la main comme seuls les jeunes enfants le font, en utilisant son poignet.

Alors que le jeune homme de 20 ans a peu à peu commencé à parler de son traitement à l’intérieur de la prison, nous avons compris pourquoi il n’avait pas l’air plus heureux de nous voir.

La visite de 30 minutes a permis de révéler le résultat jusqu’ici caché des mesures prises par un système juridique israélien qui, selon les parents de M., entend démontrer qu’il ne fera preuve d’aucune pitié à l’égard de leur fils pour avoir causé de tels dégâts dans le monde entier.

Si cela signifie placer une personne de 20 ans chez qui on a diagnostiqué un trouble grave du développement dans une prison à sécurité maximale, qu’il en soit ainsi.

La chambre du suspect accusé d’avoir lancé les fausses alertes à la bombe, à son domicile à Ashkelon, le 26 avril 2017. (Crédit : DH/Times of Israel)

Pleurer de douleur

M. – seul de l’autre côté de la vitre, sans menottes pour la première fois depuis des heures – était assis en face de ses parents, qui lui parlaient par téléphone sous les yeux de trois gardes armés.

« Comment vas-tu, M. ? demanda S. sa mère malade et inquiète. (Les noms de ses parents sont également censurés).

« Je vais bien », répondit gravement son fils. « Ils ont amélioré mes conditions ces derniers jours » – les gardes ont décidé de le menotter avec les mains devant au lieu de derrière le dos.

« Comment va ton poignet ? » demanda S. « Montre-le-moi. Il te fait encore mal ? »

Le jeune homme souleva son poignet et lui montra des marques qui, selon lui, avaient été causées par l’un des gardiens de prison qui lui avait tordu alors qu’il était encore menotté, lui enfonçant les menottes de métal dans la peau et, selon ses parents, lui brisant un os.

Cet incident s’était produit deux semaines plus tôt, quand deux agents de probation se sont rendus à la prison pour préparer un rapport sur M. qui sera présenté à son audience de détermination de la peine le 9 octobre.

Le père de M., G., lui a demandé de raconter ce qui s’était passé, et le détenu s’est exécuté à contrecœur.

Il a indiqué que les officiers lui avaient demandé d’expliquer pourquoi il avait commis de tels crimes. « Je leur ai dit que je voulais que tout le monde s’amuse », a dit M., conformément à ses déclarations durant tout le procès, soulignant le fait qu’il ne comprenait pas la gravité de ses actes.

G et S, les parents du suspect des alertes à la bombe, à leur domicile avec des cartes dessinées par M et un IRM de son cerveau, à Ashkelon, le 26 avril 2017. (Crédit : DH/Times of Israel)

Evidemment insatisfaits de la réponse, M. se souvient comment les surveillants lui ont menotté les mains derrière le dos et ont commencé à les tordre. « J’ai pleuré de douleur », nous a-t-il dit.

G. et S. m’ont dit que leur fils a demandé à plusieurs reprises à voir un médecin, mais cela lui a été refusé. Ils ont déposé une plainte à la police contre le garde, mais celui-ci est resté en charge de M.

Un triste anniversaire

Samedi dernier, M. a fêté ses 20 ans. Ses parents avaient prévu de lui souhaiter un joyeux anniversaire lors de leur appel quotidien, mais le téléphone n’a jamais répondu. Quand il a enfin décroché, deux jours plus tard, M. a dit à son père qu’il avait passé la quasi-totalité de son anniversaire attaché à son lit.

Assis dans un café près de la prison après notre visite de jeudi, G. a fait écouter un enregistrement de l’appel téléphonique dans lequel son fils racontait comment il avait eu peur de recevoir une autre raclée de la part du même officier qui lui avait fait mal au poignet. Lorsque les gardiens sont venus dans sa cellule pour leur inspection de nuit vendredi – un jour avant son anniversaire – M. leur a demandé s’il pouvait se rendre dans la « chambre des oreillers », où les détenus à risque d’automutilation sont parfois placés.

Shira Nir, l’avocate d’un adolescent israélo-américain soupçonné d’avoir passé des centaines d’appels menaçants à des institutions juives, présentant à la cour des magistrats de Rishon Lezion ce qui serait une image de la tumeur au cerveau de son client, le 30 mars 2017. (Crédit : Flash90)

Après que sa demande lui a été refusée, M. a dit à son père qu’il avait prévenu les gardiens qu’il allait se faire du mal.

« Il ne comprend pas les conséquences de telles menaces », a expliqué G., tout en précisant que son fils a en effet essayé de se suicider à plusieurs reprises. La prison, de son côté, a placé un gardien avec lui pendant presque 24 heures par jour, selon le père.

Mais apparemment cette mesure de précaution n’était pas suffisante ; M. a dit qu’il a passé les 18 heures suivantes, de 21h30 à 15h30 le lendemain, attaché à son lit – « comme Jésus-Christ », sa mère secouait la tête incrédule.

« S’ils le gardent là-dedans plus longtemps, il va mourir », a affirmé S., qui tremblait sur sa chaise dans le café, en déplorant le refus des gardiens de le laisser sortir de sa cellule plus de 30 minutes par jour.

J’ai cessé de manger à 20h42.

De retour à Ayalon, G. a demandé à son fils s’il se souvenait d’autres cas récents d’abus de la part des gardiens.

M. a commencé à s’agiter. « Peut-on parler d’autre chose ? » a-t-il supplié.

Cette « autre chose » en quelque sorte était moi. Le comportement de M. a changé presque instantanément devant l’occasion de parler à un nouveau visage.

L’homme a été amené devant la Cour des Magistrats à Rishon Letzion, suspecté d’être à l’origine de milliers de fausses alertes à la bombes contre des institutions juives du monde entier, le 23 mars 2017. (Crédit : Flash90)

Il m’a demandé d’où je venais et ce que je fais dans la vie. À trois reprises, alors que sa mère lui posait des questions, il lui a demandé de me passer le téléphone – un étranger qu’il n’avait jamais rencontré auparavant.

Ses parents craignaient que la présence d’un journaliste puisse inquiéter les gardiens, alors ils m’ont demandé de ne pas poser de questions sur les accusations portées contre M. ou de diriger la conversation comme une interview.

J’ai demandé à M. comment il gardait le moral derrière les barreaux.

« J’espère que je serai bientôt libéré », a-t-il dit simplement.

Afin que la conversation reste informelle, j’ai demandé au jeune homme ce qu’il aimait le plus à la cantine de la prison.

« Je n’ai pas l’intention de manger à partir de dimanche, parce que je vais faire une nouvelle grève de la faim », a répondu M. de façon catégorique.

Son père a expliqué que M. avait déjà fait une grève de faim pendant quatre jours à la fin de la semaine précédente.

M. a précisé qu’il avait cessé de manger « à 20h42 » mercredi soir dernier, en fournissant un niveau de détail commun aux personnes atteintes de sa maladie.

M. se souvient que le lundi matin, les effets de la grève de la faim l’ont épuisé et qu’il a recommencé à manger. Mais, comme son père l’avait rapporté au Times of Israel la semaine dernière, le jeune homme de 20 ans a annoncé son intention de recommencer une grève de la faim une nouvelle fois.

Le centre communautaire juif de Nashville, Tennessee, après une menace à la bombe reçue le 9 janvier 2017. (Crédit : capture d’écran The Tennessean)

« Jusqu’à ce qu’ils améliorent mes conditions », a précisé M.

Quels remords ?

Le jeune homme bégayait souvent et parlait avec un zozotement. Lors de notre pause dans le café de Ramle après la visite, ses parents ont expliqué que ces effets sont parmi les plus bénins dus à la tumeur cérébrale qui, selon eux, a joué un rôle non négligeable dans le trouble du discernement de M. au fil des années.

S. a ajouté que les symptômes de la tumeur se sont aggravés depuis l’incarcération de son fils il y a près d’un an et demi, mais la prison a refusé de le laisser consulter un neurologue.

Les dossiers médicaux décrivant la tumeur ont été présentés au tribunal par la défense pendant le procès, mais ils n’ont pas été mentionnés dans le verdict ; de même que les témoignages de plus de 10 experts psychiatriques présentés par la défense, selon lesquels M. n’était pas responsable de ses actes.

La décision finale contre M. a même ignoré un rapport ordonné par le tribunal dans lequel un psychiatre clinique du ministère de la Protection sociale a conclu qu’il « ne pouvait faire la distinction entre le bien et le mal ».

Par la suite, le juge Zvi Gurfinkel a reconnu le diagnostic d’autisme de M., mais a estimé qu’il ne s’agissait pas d’un « élément » l’exonérant de toute responsabilité.

Entre autres choses, la décision s’appuyait sur un passage que le psychiatre du district de Tel-Aviv a inclus dans son rapport pour le compte de l’État, dans lequel il a cité M. qui lui a dit : « Je réalise que ce n’est pas un jeu, et je suis désolé ».

Les parents de M. ont rejeté catégoriquement la possibilité que leur fils ait pu faire une telle déclaration.

Citant une interview que lui et son épouse ont donnée au Times of Israel le mois qui a suivi l’arrestation de son fils, G. a affirmé que « M. ne sait pas formuler des excuses. Il ne comprend pas ce qu’est le remords. »

L’avocat Yoram Sheftel (Crédit : Flash90)

L’avocat du détenu, Yoram Sheftel, a déclaré qu’il avait demandé la preuve que cette reconnaissance avait été faite, mais qu’on lui avait dit que le psychiatre du district avait perdu les notes de son évaluation en question.

Les parents de M. ont indiqué qu’ils ont l’intention de dénoncer les différentes omissions de la décision « illégitime » de Gurfinkel lors d’un appel devant la Cour suprême qui sera déposé immédiatement après le prononcé de la sentence.

« Personne ne demande qui a payé M. »

G. a qualifié le procès de « grand complot », arguant que la hâte de l’État à intenter des poursuites a empêché l’État de poser les questions difficiles liées à l’affaire de son fils.

Le père affirme que M. n’avait pas effectué d’alertes à la bombe par téléphone de sa propre initiative. Le jeune homme avait en fait publié une liste de prix pour ses services d’intimidation en ligne. En utilisant bitcoin, les clients pouvaient commander la menace d’un « massacre dans une maison privée » pour l’équivalent de 40 dollars, un appel menaçant un « massacre scolaire » pour 80 dollars et la menace d’un attentat à la bombe dans un avion pour 500 dollars.

G. a souligné que son fils n’a jamais utilisé l’argent – une preuve supplémentaire, selon lui, des motivations floues de M. dans la perpétration des délits.

La prison Ayalon à Ramle. (Wikipedia CC BY 2.5)

Tout en se gardant d’excuser les actions de son fils, G. a fait remarquer que « personne n’a demandé qui a payé M. ».

« Tout le monde se contente d’accuser un garçon autiste et ignore le fait qu’il y a des gens derrière chacune de ces situations », a-t-il accusé.

Tout en refusant de préciser, G. a dit que les noms seraient portés à la connaissance du public « dans un avenir proche ».

« Cela a détruit nos vies », a confié le père dans le café, mais il était évident que les deux avaient décidé de continuer à se battre.

La vie est belle ?

La volonté de garder espoir s’est aussi manifestée dans la manière dont ils ont achevé leur visite à M.

A la fin de la visite, S. a parlé à son fils d’un jeune homme de 19 ans, Ben Megarry, autiste de 19 ans, qui a également été condamné pour avoir fait une vingtaine de menaces à la bombe par téléphone dans des écoles au Royaume-Uni.

Mais dans la version britannique de cette affaire, Megarry a évité la prison et s’est vu infliger une peine de deux ans de probation et 70 heures de travaux d’intérêt général.

Le cas était semblable à celui de M., mettant en scène un jeune homme causant des dommages depuis sa propre chambre à coucher, tout en semblant incapable de comprendre les conséquences de ses actes.

« Je voulais lui donner une raison d’espérer », déclara S. après la visite, bien que, sur le moment, il ne fut pas certain que M. avait compris.

Tandis que les parents échangeaient quelques derniers mots avec leur fils, un gardien est entré dans la pièce et a commencé à leur crier dessus. « Je vous ai déjà dit 20 fois de terminer la visite, et vous ne m’avez pas écouté », a-t-il aboyé.

G. et S. se sont regardés sous le choc, car ni l’un ni l’autre n’avait entendu le gardien attirer leur attention plus d’une fois.

An ambulance exits the Ayalon Prison in Ramle (photo credit: Yossi Aloni/Flash90)
Une ambulance quitte la prison d’Ayalon à Ramle (Crédit: Yossi Aloni/Flash90)

« J’ai l’intention d’en informer la hiérarchie », a ajouté le gardien. G. et S. n’ont pas dit un mot, craignant de contrarier davantage un gardien qui pourrait très bien faire partie des responsables de leur fils dans la journée.

En se dépêchant de prendre congé, les parents ont posé leurs paumes sur la vitre, tout comme M. l’a fait de l’autre côté.

En sortant, ils ont jeté un dernier coup d’œil par la vitre pour voir leur fils être menotté et emmené par les gardiens dans la direction opposée.

Juste au-dessus de cette vitre, il y avait une phrase peinte avec les doigts : « La vie est belle ». Au mieux, il pourrait s’agir d’une référence à la vie de ce côté de la vitre, même si, espérons-le, personne ne l’a remarqué.

La mère d’un adolescent israélo-américain qui serait responsable de centaines d’appels de menace à la bombe contre des institutions juives sur plusieurs continents pendant un entretien accordé à la Deuxième chaîne, le 1er avril 2017. (Crédit : capture d’écran Deuxième chaîne)

En réponse aux accusations de mauvais traitements infligés à M. par les gardiens de la prison d’Ayalon, l’Administration pénitentiaire israélienne (API) a publié le communiqué suivant :

« Le déroulement de la détention de [M.] a été caractérisé par un comportement difficile, incluant des tentatives d’automutilation, de la violence contre autrui, des dommages matériels et des tentatives répétées d’échapper à la surveillance des gardiens. De plus, au cours de sa détention, le détenu a continué d’utiliser le téléphone public pour porter atteinte à la sécurité publique ».

« Afin de le protéger et de préserver l’ordre public, des directives de sécurité strictes ont été établies, qui concilient l’obligation de l’API de le maintenir en détention légale… et la nécessité de tenir pleinement compte de sa situation particulière. Tout au long de sa détention, de nombreuses tentatives ont été faites pour l’intégrer dans des processus thérapeutiques, mais le détenu n’a pas coopéré. Il convient également de préciser que les demandes de la famille du détenu sont traitées de manière professionnelle et au quotidien. Par ailleurs, les enquêtes menées à la suite de ces demandes – notamment par des agents externes – n’ont pas révélé de faute, ni de preuve de leurs allégations ».

Pour leur part, G. et S. ont répondu par le communiqué suivant :

« L’API et l’Etat d’Israël ont ignoré les recommandations des experts médicaux qui ont déclaré que la place de M. n’est pas en prison, mais plutôt dans un programme de réhabilitation au sein d’une institution. En conséquence, ils exercent une force et une violence excessives [contre M.], qu’ils dissimulent avec un professionnalisme alarmant. Chacune de nos demandes n’a pas fait l’objet d’une enquête et a plutôt été classée d’une manière qui est typique de celle d’un pays du tiers monde. Nous, ses parents, craignons pour sa vie ».

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