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Le combat de la famille Dorville pour récupérer les œuvres spoliées à leur aïeul

Les responsables du château de Compiègne vont restituer prochainement une statuette de cire ayant appartenu à l’avocat juif et collectionneur d'art Armand Dorville

Le château de Compiègne (Oise). (Crédit : Vifdor / CC BY-SA 3.0)
Le château de Compiègne (Oise). (Crédit : Vifdor / CC BY-SA 3.0)

Les responsables du château de Compiègne (Oise) vont restituer prochainement une statuette de cire ayant appartenu à l’avocat juif et collectionneur d’art Armand Dorville, a rapporté France 3 Hauts-de-France. Celle-ci lui avait été volée par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Œuvre de Pierre-Jules Mènèsq intitulée « L’Amazone présumée être Sa Majesté l’impératrice Eugénie », elle représenterait en fait une jeune fille non identifiée : mademoiselle L.

La décision fait suite à une loi adoptée le 15 février 2022 permettant de déroger au principe d’inaliénabilité des collections publiques.

Une collection de 450 tableaux appartenant à Armand Dorville avait été vendue par sa famille en 1942 dans des conditions très troubles, après le décès du juriste en 1941. Parmi les ventes réalisées à l’époque, 12 œuvres – 11 dessins et une sculpture de cire – avaient été achetées par l’État français.

Le commissariat général aux questions juives avait pu bénéficier d’une partie du produit de la vente, avant que les fonds ne soient rendus en 1944 aux héritiers ayant survécu à la Shoah.

« Nous sommes en 1942, c’est une famille juive, on peut se poser la question de la liberté de décision de la famille qui organise la vente : pouvait-elle garder les œuvres d’Armand Dorville après sa mort alors qu’il y avait toute une législation antisémite en vigueur ? », a questionné David Zivie, à la tête de la mission du ministère de la Culture pour la restitution des biens volés par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

La Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations indemnisera ainsi prochainement la famille à hauteur de 350 000 euros.

Les Dorville exigent également de l’État français la reconnaissance de la spoliation et souhaitent l’annulation de la vente de 1942. La justice doit se prononcer sur cela le 22 mars prochain.

Cette démarche s’explique par le fait que, sans reconnaissance de spoliation, il n’y a pas restitution mais « remise », soit « contre remboursement des sommes payées à l’époque par les musées, réactualisées à la valeur actuelle de l’argent », a expliqué à France 3 l’avocate de la famille Dorville, Corinne Hershkovitch. « Sachant que ces œuvres étaient à la mode à l’époque, mais valent moins aujourd’hui », a-t-elle ajouté.

Afin de faire annuler la vente, la famille Dorville compte s’appuyer sur une ordonnance du 21 avril 1945, entrée en vigueur à la Libération pour réparer les spoliations.

Ainsi, « les 450 oeuvres d’Armand Dorville vendues entre le 24 et le 27 juin 1942 devraient être restituées, du moins celles que l’on a localisées », explique l’avocate. « Et parmi elles, 9 seraient en France, d’autres aux États-Unis et en Belgique. »

En 2020, l’Allemagne avait restitué 5 œuvres exposées dans des musées allemands aux héritiers Dorville.

Le récent projet de loi doit permettre la restitution d’une quinzaine d’autres œuvres, dont des tableaux de Gustav Klimt et Marc Chagall.

« C’est une première étape » car « des œuvres d’art et des livres spoliés sont toujours conservés dans des collections publiques – des objets qui ne devraient pas, qui n’auraient jamais dû y être », a souligné mi-février la ministre de la Culture Roselyne Bachelot, alors que les recherches sur la provenance des collections se sont accélérées.

Elle s’est félicitée d’une loi « historique », par laquelle pour la première fois depuis 70 ans, « un gouvernement engage une démarche permettant la restitution d’œuvres des collections publiques spoliées pendant la Seconde Guerre mondiale ou acquises dans des conditions troubles pendant l’Occupation, en raison des persécutions antisémites ».

Selon la rapporteure au Palais du Luxembourg Béatrice Gosselin (LR), la loi aura une « portée majeure du point de vue de la reconnaissance et de la réparation de la Shoah ».

Car les spoliations « ont été, quelle que soit la forme qu’elles aient pu prendre – vol, pillage, confiscation, vente sous la contrainte -, l’un des volets de la politique d’anéantissement des Juifs d’Europe conduite par le régime nazi » et « sans en être l’instigateur, le régime de Vichy a également collaboré à ces crimes de manière active », a-t-elle révélé.

Rosiers sous les arbres, peint par Gustave Klimt (1862-1918) vers 1905. Crédit : Photo prise le 17 mai 2017 par JR P (CC BY-NC 2.0).

Parmi les 15 œuvres se trouve « Rosiers sous les arbres » de Gustav Klimt, conservé au musée d’Orsay, et seule œuvre du peintre autrichien appartenant aux collections nationales françaises. Il a été acquis en 1980 par l’État chez un marchand.

Des recherches approfondies ont permis d’établir qu’il appartenait à l’Autrichienne Eléonore Stiasny qui l’a cédé lors d’une vente forcée à Vienne en 1938, lors de l’Anschluss, avant d’être déportée et assassinée.

Dix dessins et une cire conservés au Musée du Louvre et au Musée d’Orsay ainsi qu’un tableau d’Utrillo conservé au Musée Utrillo-Valadon (« Carrefour à Sannois ») font également partie des restitutions prévues.

Un tableau de Chagall, intitulé « Le Père », conservé au Centre Pompidou et entré dans les collections nationales en 1988, a été ajouté. Il a été reconnu propriété de David Cender, musicien et luthier polonais juif, immigré en France en 1958.

Pour 13 des 15 œuvres, les ayants droit ont été identifiés par la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations (CIVS), créée en 1999.

La France a longtemps été accusée de retard par rapport à plusieurs voisins européens en matière de réparation.

Une mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 a été créée au sein du ministère de la Culture il y a deux ans.

Quelque 100 000 œuvres d’art auraient été saisies en France durant la guerre de 1939-1945, selon le ministère de la Culture. 60 000 biens ont été retrouvés en Allemagne à la Libération et renvoyés en France. Parmi eux, 45 000 ont été rapidement restitués à leurs propriétaires.

Environ 2 200 ont été sélectionnés et confiés à la garde des musées nationaux (œuvres « MNR » pouvant être restituées par simple décision administrative) et le reste (environ 13 000 objets) a été vendu par l’administration des Domaines au début des années 1950. De nombreuses œuvres spoliées sont ainsi retournées sur le marché de l’art.

Jusqu’au milieu des années 1990, la question de la restitution a été passée sous silence, jusqu’à la chute du bloc soviétique et à l’ouverture de nouvelles archives. En juillet 1995, le président Jacques Chirac ouvrait une nouvelle page en reconnaissant la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs de France.

Une « loi cadre » pourrait faciliter les restitutions dans les années à venir, sans besoin d’une autorisation au cas par cas du législateur.

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