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Le couple juif qui finance des hôpitaux de missionnaires chrétiens en Afrique

La rabbine Erica Gerson et son mari Mark font souvent l'objet de réactions étranges, mais ils disent qu'ils suivent le principe juif de la protection de la vie avant tout

Mark et Erica Gerson aident à financer des hôpitaux des missionnaires chrétiens en Afrique, mais la religion n'a pas grand-chose à voir avec cela. (Crédit : Michael Gerson/ via JTA)
Mark et Erica Gerson aident à financer des hôpitaux des missionnaires chrétiens en Afrique, mais la religion n'a pas grand-chose à voir avec cela. (Crédit : Michael Gerson/ via JTA)

JTA – Un organisme à but non lucratif qui soutient les hôpitaux des missionnaires chrétiens en Afrique a annoncé avoir reçu un don de 18 millions de dollars le mois dernier, son plus gros don à ce jour – et que l’argent provenait d’un couple juif pratiquant qui se décrit lui-même comme tel.

La rabbine Erica Gerson et son mari Mark, un homme d’affaires, qui ont participé à la création de l’African Mission Healthcare Foundation en 2010 et siègent à son conseil d’administration, sont désormais probablement les plus grands bailleurs de fonds privés pour les soins médicaux dispensés par des chrétiens sur le continent.

Ils affirment ne ressentir aucune contradiction ni aucun malaise à l’idée de faire des dons à des institutions missionnaires, car ces hôpitaux fournissent souvent les meilleurs, voire les seuls soins médicaux disponibles dans certaines régions d’Afrique. Selon les estimations, pas moins de 50 % des prestataires de soins de santé sur le continent sont « confessionnels ».

« Nous sommes animés par l’enseignement talmudique selon lequel sauver une seule vie, c’est sauver un monde », a déclaré Erica, qui a été ordonnée rabbine au Hebrew Union College-Jewish Institute of Religion et qui est membre du conseil d’administration de la Rodeph Sholom School, une école juive de jour à New York.

« Ma femme est rabbine, et je suis le mari de la rabbine. Nous étudions donc la Torah et faisons ce que nous pouvons pour vivre selon la Torah, qui, plus que toute autre chose, nous dit d’aimer l’étranger, » a commenté Mark.

Les Gerson envoient également beaucoup d’argent en Israël, notamment pour soutenir United Hatzalah, un réseau de 6 000 médecins bénévoles qui se faufilent dans la circulation à moto pour répondre aux urgences avant l’arrivée d’une ambulance.

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La prévalence des hôpitaux missionnaires en Afrique est un héritage du 19e siècle, lorsque des groupes européens ont cherché à convertir les populations locales, mais, aujourd’hui, le prosélytisme ne fait pas partie des soins fournis, selon David Toole, professeur d’éthique, de théologie et de santé mondiale à l’université Duke, qui étudie le rôle des hôpitaux missionnaires dans les systèmes de santé africains.

Dans les pays que Toole a étudiés, les hôpitaux catholiques, par exemple, obtiennent de meilleurs résultats que les hôpitaux publics. « Et les gens le savent », a déclaré Toole. « Donc si vous êtes vraiment malade et que vous avez besoin de soins, vous n’allez pas à l’hôpital gouvernemental ».

L’efficacité des hôpitaux chrétiens est directement liée à leur identité missionnaire : « Cela a beaucoup à voir avec le moral des employés, la façon dont ils sont traités et le sens de la mission de l’hôpital en tant qu’institution chrétienne au service de la communauté », a déclaré Toole. « Ils ne font pas de prosélytisme de manière flagrante. Mais ils essaient de vivre par l’exemple ce que cela signifie d’être chrétien. Et la communauté réagit en quelque sorte à cela. »

Le soutien aux hôpitaux chrétiens en Afrique a diminué au cours des dernières décennies, car les principales dénominations américaines et européennes qui parrainaient traditionnellement les hôpitaux ont vu leurs effectifs et leur influence diminuer.

Illustration : L’entrée principale de l’hôpital de la mission de Mbuma au Zimbabwe. (Crédit : Dingeman Rijken/ Domaine public)

C’est un ami d’université, le Dr Jon Fielder, qui a incité Mark à aider à combler la différence. En 2002, il travaillait dans un hôpital missionnaire au Kenya et a décrit le travail de sauvetage effectué par des médecins avec très peu de ressources.

Par la suite, Mark a gagné suffisamment d’argent grâce à sa société, le Gerson Lehrman Group, qui offre des conseils d’experts aux investisseurs, pour devenir un bienfaiteur majeur du travail de Fielder.

Ensemble, ils ont créé African Mission Healthcare et lancé le prix L’Chaim, doté de 500 000 dollars, destiné aux médecins missionnaires. (Il a fallu du temps, mais les amis chrétiens de Mark ont maintenant appris que le nom du prix ne se prononce pas « El Chime »).

Le dernier don des Gerson n’est pas seulement un pas en avant, il représente aussi une sorte de passage dans une ligue supérieure de philanthropie grâce à l’implication de la United Bank of Switzerland, ou UBS. La banque s’est engagée à verser 2 millions de dollars, donnant ainsi à la fondation non seulement de l’argent mais aussi un important sceau d’approbation.

Ces dons permettront de financer des opérations chirurgicales, des infrastructures telles que l’électricité et l’oxygène, des formations médicales avancées pour les locaux et un réseau de soutien à la santé maternelle dans 15 hôpitaux.

Dans les courts intervalles entre les récentes Grandes Fêtes, la JTA s’est entretenue avec les Gerson dans des interviews séparées sur l’impact anticipé de leurs dons, leur décision en tant que Juifs de financer le travail médical missionnaire, leur amour des chrétiens évangéliques et la façon dont le couple répond à ceux qui supposent qu’ils sont des Juifs messianiques.

Les questions et réponses suivantes combinent les deux interviews et ont été éditées dans un souci de brièveté et de clarté.

JTA : Il y a l’histoire officielle de votre amitié de longue date avec le Dr Fielder, mais pouvez-vous en dire plus sur la façon dont un couple juif en vient à diriger une fondation soutenant des médecins missionnaires en Afrique ?

Mark : La Torah nous dit 36 fois d’aimer l’étranger. Alors comment pouvons-nous remplir au mieux notre responsabilité à cet égard ? Quand on fait des calculs et qu’on essaie d’évaluer le retour sur investissement des dons philanthropiques, on est attiré par le travail des médecins missionnaires chrétiens en Afrique.

Erica : Ce n’est pas que nous ne financerions pas des missionnaires juifs, mais il n’y a pas de missionnaires juifs. Il se trouve qu’il n’y a pas de réseau d’hôpitaux juifs à financer. Nous cherchons à financer quiconque peut sauver des vies de la manière la plus efficace.

Maïmonide enseigne que la forme la plus élevée de tzedakah consiste à aider une personne à devenir autonome. En renforçant les systèmes de soins de santé en Afrique et en formant la population locale à devenir des professionnels de la santé qualifiés, nous aidons les communautés à devenir autosuffisantes dans le domaine des soins médicaux.

Vous ne semblez pas avoir de malaise à faire partie d’une organisation caritative chrétienne missionnaire ?

Mark : Pas du tout. Nous sommes très proches des médecins missionnaires depuis que nous nous sommes mariés il y a 14 ans. Nous avons toujours voulu les recevoir chez nous pour que nos enfants voient de leurs propres yeux ce qu’une personne vraiment engagée dans sa foi peut accomplir au nom des autres. Ils nous ont appris à devenir de meilleurs juifs.

Outre votre proximité avec les médecins missionnaires, vous apparaissez souvent sur Christian Broadcast Network. Avez-vous déjà rencontré le scepticisme des chrétiens à propos de votre engagement ?

Mark : Pas du tout. Au contraire. Il y a un amour profond en ce moment entre les chrétiens évangéliques et les juifs. Nous sommes donc honorés de faire partie de cette amitié naissante. En tant que juifs et chrétiens, nous apprenons les uns des autres, nous nous admirons mutuellement et nous travaillons ensemble.

Quand il s’agit de ces médecins et de ces hôpitaux en Afrique, que signifie le mot « missionnaire » ?

Erica : Pour beaucoup de chrétiens, cela signifie vivre de la manière dont Jésus voulait qu’ils vivent. Ils traversent les difficultés pour fournir des soins avec presque aucune ressource, sachant qu’ils suivent les traces de Jésus. Et je comprends que les gens puissent se gratter la tête, mais c’est un peu moins bizarre quand on pense, par exemple, à l’hôpital Mount Sinai de New York ou à d’autres hôpitaux ayant des liens avec la religion. Les gens de foi se sont toujours sentis obligés de guérir les gens. Ce n’est pas si surprenant.

Alors disons que je suis malade et que je veux être soigné. Est-ce que je dois écouter une conférence sur Jésus ou quelque chose comme ça ?

Mark : Non, excellente question. Je me suis moi-même posé cette question. Je me souviens avoir posé la question à un couple de missionnaires qui étaient là pour dîner et ils ont ri. Et puis je suis allé en Afrique, j’ai parlé à un médecin de l’église, et je me sentais mal de lui parler, parce qu’ils ont littéralement 10 heures de patients qui attendent pour le voir à tout moment. Ce n’est pas pratique de faire autre chose.

Ce qui se passe, et ce n’est pas très fréquent, c’est que quelqu’un peut dire aux médecins : « Qu’est-ce qui vous inspire à être ici, vous pourriez être n’importe où ? » Cela ouvre une conversation. Ils diront que c’est ce que Dieu et/ou Jésus veulent que je fasse.

Erica : Ils servent tout le monde. Il n’y a jamais d’exigences ou de tests basés sur la foi ou de moments de prosélytisme. Mais parfois les patients trouveraient étrange que vous ne priiez pas avec eux. Il est courant pour les médecins de prier avec les patients. Ce n’est pas un moment d’évangélisation.

Avant de parler, j’ai mentionné à mon collègue que j’interviewais ce couple qui est juif et qui finance des médecins missionnaires chrétiens en Afrique. La première chose que mon collègue a dite, c’est « Oh, sont-ils messianiques [c’est-à-dire des gens qui adorent Jésus et s’identifient comme juifs] ? ». Je vous transmets cette question.

Mark : Je suis si heureux que vous posiez la question. Non, absolument pas. C’est ce que je dis toujours : Dans la Bible, il y a le mot « kadosh » et il signifie à la fois séparé et saint. Vous devriez être de grands chrétiens. Nous devrions être aussi bons juifs que possible. Nous devrions être les meilleurs amis, mais nous ne devrions pas mélanger les deux.

On ne connaît pas de juifs messianiques. Il n’y a pas de juifs messianiques dans notre organisation. Nous n’avons rien à voir avec eux. Lorsque je passe à la télévision chrétienne, ce que j’aime faire aussi souvent que possible, on me demande ma religion et je réponds toujours : « Je suis un juif traditionnel pratiquant. » Maintenant, les juifs orthodoxes me regarderaient et diraient, « Ouais, c’est ça. »

Parce que vous êtes des juifs réformés ?

Mark : Je me définis comme anti-confessionnel. Il y a suffisamment de choses qui nous séparent en tant que juifs. La dernière chose dont nous avons besoin est de dire : « Vous êtes réformé, vous êtes orthodoxe, vous êtes conservateur ».

Mais oui, ma femme est une rabbine réformée et nos enfants vont à l’école réformée et tout ça. Mais quand je suis à la télé chrétienne, je suis observant. Le suis-je vraiment ? Je ne sais pas ce que cela signifie. J’étudie la Torah tous les jours. Je fais le dîner du Shabbat. Est-ce que je me soucie de savoir s’il y a un érouv [une clôture destinée à servir une communauté juive qui vit selon les lois et les règles du Talmud et de la Torah. Il délimite, dans les villes où il y en a, la zone dans laquelle certaines activités normalement interdites peuvent être réalisées lors des jours de Shabbat et de certaines fêtes juives] dans la rue ? Non.

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