Le curieux incident du drapeau à la conférence Haaretz
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Opinion

Le curieux incident du drapeau à la conférence Haaretz

Quelqu’un a-t-il suggéré à Erekat qu’il pouvait apparaitre avec un drapeau palestinien et un drapeau israélien derrière lui ? Quelle représentation visuelle de la coexistence cela aurait été

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le président Reuven Rivlin à la conférence Haaretz à New York, le 13 décembre 2015. (Crédit : Amir Levy/Flash90)
Le président Reuven Rivlin à la conférence Haaretz à New York, le 13 décembre 2015. (Crédit : Amir Levy/Flash90)

Imaginez le dilemme des organisateurs de la conférence du quotidien Haaretz. C’est un journal, pas un bureau gouvernemental. Ils n’avaient pas prévu de placer un drapeau israélien sur le podium pour l’évènement organisé dimanche à New York.

Mais le président Reuven Rivlin, dont la présence constitue une légitimation tellement importante de tout ce qu’ils font, a demandé que le drapeau national soit placé derrière lui sur la scène pendant son discours. Ils ne pouvaient vraiment pas lui refuser. Donc ils l’ont mis.

Sauf que le fonctionnaire de l’OLP Saeb Erekat, dont la présence est également essentielle pour une conférence sur le conflit palestinien, leur a ensuite annoncé qu’il ne parlerait pas avec un drapeau israélien sur la scène. Et donc le symbole national a rapidement été retiré de ce même podium.

Les organisateurs de Haaretz ont-ils eu connaissance de ces demandes conflictuelles en avance ? Leur décision d’acquiescer aux deux demandes a-t-elle été laborieusement soupesée ? Ou bien ont-ils pris leur décision sur le moment ? Je ne sais pas.

Nous savons que le drapeau israélien n’a pas, en fait, été placé sur scène pour Rivlin. Il était là pour d’autres orateurs, y compris pour l’ancienne ministre des Affaires Etrangères Tzipi Livni, pour Daniel Sokatch et Talia Sasson du New Israel Fund, et pour les orateurs issus de Haaretz, comme on le voit dans la propre vidéo de Haaretz de l’évènement. Et il n’apparaît pas pour les discours du député arabe israélien et chef de parti Ayman Odeh ou de l’ambassadrice des Etats-Unis à l’ONU Samantha Power.

https://youtu.be/nL9fD93utTE

Est-ce que cela importe ? Je pense que oui.

Je peux comprendre l’absence d’enthousiasme de Haaretz à rentrer dans les histoires de symboles nationaux. Mais, soyez d’accord ou pas, en invitant les orateurs qu’ils ont invités à cet évènement, avec les demandes auxquelles ils ont répondu, ils se sont jetés dedans.

Et une fois que vous êtes enfoncés dans les histoires de symboles nationaux, vous ne pouvez pas vous en sortir facilement.

Donc, je m’interroge, a-t-il été suggéré à Erekat qu’il puisse peut-être parler devant les deux drapeaux – israélien et palestinien ? Il y a, bien sûr, des précédents, au cours des années, aux cérémonies pour les accords de paix et toutes sortes d’autres réunions.

Un exemple frappant a eu lieu le 31 juillet 2013, quand des membres du groupe de Hilik Bar de députés de la Knesset pour résoudre le conflit israélo-arabe ont accueilli des politiciens de l’Autorité palestinienne au Parlement israélien. Leur réunion, à laquelle ont assisté 33 députés de partis représentant 77 des 120 députés, a eu lieu dans une pièce où les drapeaux israélien et palestinien avaient été précautionneusement placés – un précédent à la Knesset, qui avait été hyper médiatisé.

Le politicien palestinien et directeur du conseil législatif palestinien Abdallah Abdallah (à gauche), le député israélien Hilik Bar (au centre) et le membre du comité central du Fatah Mohammad Madani à la Knesset à Jérusalem, le 31 juillet 2013, avec les drapeaux israélien et palestinien derrière eux. (Crédit : Miriam Alster / Flash90)
Le politicien palestinien et directeur du conseil législatif palestinien Abdallah Abdallah (à gauche), le député israélien Hilik Bar (au centre) et le membre du comité central du Fatah Mohammad Madani à la Knesset à Jérusalem, le 31 juillet 2013, avec les drapeaux israélien et palestinien derrière eux. (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

Haaretz l’aurait-il suggéré, et Erekat aurait-il donné son accord, quel symbole encourageant d’une coexistence potentielle cela aurait constitué ! Quelle représentation visuelle de la conviction qu’Haaretz lui-même aurait surement souhaité défendre : cette coexistence est nécessaire et viable.

Quel affichage tangible du désir affirmé d’Erekat pour une solution à deux états. Quelle affirmation de la volonté courageuse du président Rivlin de participer à cet évènement, pour la liberté d’expression et le débat ouvert, malgré les critiques sur sa participation à un forum où l’ONG Breaking the silence, qui dénigre l’armée israélienne, était également présente.

Et quelle revendication visuelle des objectifs sionistes de Haaretz – son insistance de l’hyper-critique de l’occupation, des implantations, et de beaucoup des politiques du Premier ministre Benjamin Netanyahu provient du patriotisme le plus pur, né des convictions pro-israéliennes les plus passionnées et porté par l’inquiétude la plus profonde que nos dirigeants et leur position malavisée sur la question palestinienne amènent ce pays toujours plus près de la destruction.

Est-ce que quelqu’un a penser à suggérer l’idée ? Erekat l’a-t-il refusée ? Ou peut-être les organisateurs s’inquiétaient de devoir placer le drapeau palestinien quand Rivlin s’exprimait, et qu’il aurait écarté l’idée. Ou peut-être pas… Encore une fois, je ne sais pas.

Mais l’incident, et les gros titres, et l’hystérie prévisible à droite, et la position défensive à gauche, et les autres réactions de différentes nuances venues d’ailleurs, soulignent simplement à quel point les symboles de nationalité sont puissants et évocateurs.

Et le conflit du drapeau d’Haaretz – à une conférence ouvertement consacrée à poser des questions et à chercher des moyens pour avancer – souligne à nouveau symboliquement le fossé entre Israël et les Palestiniens.

Un dirigeant palestinien différent, un invité à une conférence organisée par un journal israélien qui cherche à persuader son lectorat de l’impératif d’avancer vers la coexistence avec les Palestiniens, aurait pu ne pas dire « enlevez votre drapeau », mais plutôt suggérer « ajoutez le mien. N’est-ce pas justement pour ça que nous sommes ici aujourd’hui ? »

Apparemment, Erekat ne l’a pas fait. Tout comme son dirigeant, Mahmoud Abbas, accueillant une visite réciproque de membres de la Knesset à Ramallah en octobre 2013, trois mois après que ses représentants aient bien vu leur drapeau à la Knesset, s’est assuré qu’aucun drapeau israélien ne soit visible dans la salle de réunion dominée par de grands drapeaux palestiniens.

Bar et le dirigeant de son parti, Isaac Herzog, n’ont pas émis de demande pour ajouter rapidement le drapeau israélien ou enlever les drapeaux palestiniens. Ils ont réagi avec indifférence à l’insulte symbolique.

Les défenseurs d’Abbas et d’Erekat, argueraient sans doute que, vienne le jour où Israël reconnaîtra un Etat Palestinien, le protocole demandera des représentations mutuelles des symboles nationaux et ils seront sans aucun doute ravis de remplir leurs obligations.

Les critiques argueraient que la résistance palestinienne à présenter le drapeau israélien illustre justement le refus fondamental des Palestiniens à accepter la légitimité de l’Etat juif et donc à accepter les compromis nécessaires à un accord viable et durable pour une solution à deux États.

Simplement, évidemment, les symboles nationaux évoquent pour les deux parties notre fossé sanglant, tendu, acculé dans une impasse – le fossé même que la conférence de Haaretz devait aider à combler.

Et l’asymétrie symbolique – l’empressement non réciproque d’une partie à afficher le drapeau national de l’autre, l’empressement non réciproque d’une partie à apparaître à un forum aux côtés du drapeau national de l’autre ? Eh bien, cela aussi est évocateur.

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