Le directeur du musée d’Auschwitz s’exprime sur la polémique à Yad Vashem
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Le directeur du musée d’Auschwitz s’exprime sur la polémique à Yad Vashem

Piotr Cywiński prend l'initiative inhabituelle de s'exprimer sur le projet de nomination, en Israël, d'Effi Eitam, accusé de racisme, à la tête du centre sur la Shoah

Piotr Cywinski, directeur du musée de l'ancien camp de la mort nazi d'Auschwitz-Birkenau, ferme la porte du baraquement numéro 10 préservé tel quel depuis les atrocités nazies, à  Oswiecim, en Pologne, le 11 janvier 2017 (Crédit : AP Photo/Czarek Sokolowski)  )
Piotr Cywinski, directeur du musée de l'ancien camp de la mort nazi d'Auschwitz-Birkenau, ferme la porte du baraquement numéro 10 préservé tel quel depuis les atrocités nazies, à Oswiecim, en Pologne, le 11 janvier 2017 (Crédit : AP Photo/Czarek Sokolowski) )

JTA — En tant que responsable du mémorial et du musée d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne, Piotr Cywiński et son personnel n’interviennent que rarement dans des affaires qui ne concernent pas leur institution.

Ils s’excluent même de débats qui pourtant les concernent – comme cela a été le cas de la loi polonaise controversée, adoptée en 2018, qui a rendu illégaux les discours attribuant au pays une quelconque responsabilité dans les crimes qui avaient été commis par les nazis.

Mais Cywiński a pris, cette semaine, la décision de s’exprimer sur la controverse qui entoure Yad Vashem, le musée israélien de la Shoah, et le projet du Premier ministre Benjamin Netanyahu de nommer à sa tête Effi Eitam, général à la retraite et politicien qui, selon un nombre croissant de critiques, a tenu des propos racistes à l’encontre des Arabes israéliens et des Palestiniens.

« L’avenir de cette institution me préoccupe », déclare Cywiński, évoquant Yad Vashem, à la JTA au cours d’un entretien téléphonique qui a lieu début décembre.

Cywiński, un historien non-Juif de 48 ans et qui dirige le musée d’Etat d’Auschwitz depuis 2006, n’est pas le seul à faire part de ses inquiétudes concernant Yad Vashem.

Des centaines de survivants et de spécialistes de la Shoah ont exprimé leur désaccord lors de l’annonce, au mois d’août, de la désignation d’Eitam, ancien leader du mouvement pro-implantations en Israël, au poste de directeur de Yad Vashem en remplacement d’Avner Shalev, ancien général et responsable de la culture gouvernemental qui va prendre sa retraite après avoir occupé cette fonction depuis 2003.

Le président de la société de forage pétrolier Afek, Effi Eitam, à la Cour suprême lors d’une audience sur la recherche de pétrole sur le Plateau du Golan, le 23 décembre 2014 à Jérusalem. (Flash90)

Les opposants à cette nomination – parmi lesquels 750 spécialistes qui ont signé une pétition pour faire part de leur désaccord – ont cité, pour leur part, ce qu’ils ont appelé la « rhétorique haineuse » d’Eitam, héros de la guerre de 1973 et de la célèbre opération Entebbe en Ouganda, qui est aujourd’hui âgé de 68 ans.

Les partisans d’Eitam évoquent ses antécédents en termes de leadership et de gestion et le fait que ce n’est pas la première fois qu’une personnalité controversée est installée à la tête de Yad Vashem, avec notamment feu le politicien laïc Tommy Lapid, qui avait déclaré que « les femmes mentent plus facilement » et que le cabinet de Yitzhak Rabin s’apparentait à un Judenrat, le nom donné aux conseils de direction juifs, dans les ghettos nazis, dont l’image est souvent utilisée pour illustrer une certaine idée de collaboration entre les Juifs et les antisémites.

Un agent de la sécurité de Yad Vashem se tient devant le Hall des Noms vide du Musée mémorial de la Shoah à Yad Vashem à Jérusalem pendant la crise du coronavirus, le 19 avril 2020. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Dans le cas d’Eitam, les accusations de discours de haine font référence à une allocution que l’homme avait faite en 2006, dans laquelle il avait parlé des Palestiniens de Cisjordanie en disant que « certains pourront bien rester s’ils souscrivent à des conditions mais la majorité devra partir. » Il avait aussi déclaré que « nous devrons prendre une décision, qui est celle d’exclure les Arabes israéliens du système politique. Nous avons nourri une cinquième colonne, un groupe de traîtres classiques ».

Il avait aussi indiqué dans un entretien accordé en 2011 que « l’autonomie de facto » en faveur des Arabes israéliens était « une menace existentielle, caractérisée par l’infiltration. Et les menaces d’infiltration, par nature, sont un cancer ».

La semaine dernière, Eitam a répondu pour la première fois à ses critiques, disant qu’il ne souhaitait pas voir les Palestiniens expulsés de Cisjordanie, même s’il a ajouté qu’il pouvait envisager qu’une telle expulsion puisse avoir lieu dans le cadre du conflit israélo-palestinien.

L’expulsion des Arabes de Judée-Samarie n’est pas un objectif, c’est une conséquence

« Si des gens, des personnalités ou des groupes qui cherchent à transformer Israël en arène du terrorisme nous déclarent la guerre, nous combattrons de toute notre force et nous l’emporterons », a-t-il dit. « Ainsi, l’expulsion des Arabes de Judée-Samarie, à mes yeux, n’a jamais été un objectif, c’est une conséquence. »

Il a également déclaré que « les accusations à mon encontre étant mensongères et sans fondement, il n’est pas nécessaire que j’y réponde. Mon lien avec la Shoah est profond et vivace. C’est comme ça que j’ai grandi et que j’ai moi-même élevé mes enfants, mes petits-enfants et les soldats placés sous mon commandement ».

Piotr Cywinski, à gauche, donne un prix au président de Yad Vashem Avner Shalev, à droite, pendant une visite du Premier ministre Benjamin Netanyahu, au centre, dans le musée de l’ancien camp de la mort nazi d’Auschwitz-Birkenau en Pologne, le 13 juin 2013. (Crédit : Janek Skarzynski/AFP via Getty Images/ via JTA/ SUE)

Cywiński, pour sa part, qualifie le choix du directeur de Yad Vashem de « décision intérieure israélienne » et il refuse de nommer spécifiquement Eitam – dont la mère avait survécu au génocide en tant que combattante au sein de l’armée Rouge, mais qui avait perdu ses parents pendant la Shoah sur le territoire devenu aujourd’hui la Lettonie. Cywiński estime néanmoins que l’éventuel successeur de Shalev devra « maintenir ce que Shalev a réussi à faire en positionnant Yad Vashem comme une autorité de recherche internationale plutôt que comme un simple musée national, ainsi qu’un centre international en ce qui concerne l’enseignement de la Shoah ».

Et au vu de l’indignation qui entoure la désignation d’Eitam, Cywiński s’interroge sur le bien-fondé de cette nomination, reconnaît-t-il.

Je ne veux pas m’attarder sur des noms et je préfère m’attarder sur la nature du problème, qui est la raison pour laquelle il a été ainsi critiqué par certains partenaires très importants

« J’entends les voix de nombreuses institutions différentes, dans le monde entier », s’exclame-t-il. « Je ne veux pas m’attarder sur des noms et je préfère m’attarder sur la nature du problème – la nature du problème étant est la raison qui justifie les critiques de certains partenaires très importants ».

Ces protestations « montrent que, peut-être, la feuille de route consistant à choisir la bonne personne n’a pas été exactement comprise », continue-t-il.

Cette décision de s’exprimer sur Yad Vashem entre dans le cadre d’une volonté croissante, de la part de Cywiński, d’intervenir dans des affaires qui sortent de son champ professionnel, poursuit ce père de trois enfants qui divise son temps entre Varsovie et le musée, situé à proximité de Cracovie, à environ 250 kilomètres de la capitale.

La chancelière allemande Angela Merkel accompagnée du Premier ministre Mateusz Morawiecki et le directeur du musée d’Auschwitz-Birkenau Piotr Cywinski, au camp de concentrationd’Auschwitz-Birkenau, le 6 décembre 2019. (Crédit : SKARZYNSKI / AFP)

Au début de l’année, Cywiński avait entrepris une autre démarche audacieuse, prenant la tête d’une campagne internationale d’activisme pour la toute première fois. Il avait ainsi pris la défense d’Omar Farouq, un adolescent nigérien âgé de 13 ans qui avait été condamné à dix ans de prison par un tribunal islamique pour des propos qu’il avait tenus lors d’une conversation avec un ami, et que ce dernier avait rapporté aux autorités.

Dans une lettre ouverte adressée au président Muhammadu Buhari, qui avait visité Auschwitz en 2018, Cywiński avait écrit que Farouq devait être libéré. Si c’était toutefois impossible, avait ajouté Cywiński, alors lui et d’autres activistes étaient prêts à se substituer au prisonnier, les uns après les autres, pour diviser la peine et pour permettre à Farouq de passer le moins de temps possible derrière les barreaux.

En tant que directeur d’un musée public polonais construit sur un camp nazi où « des enfants ont été emprisonnés et assassinés, je ne peux être indifférent à cette sentence honteuse pour toute l’humanité, » avait écrit Cywiński dans sa lettre.

Si ces initiatives devaient rester vaines, Cywiński s’était néanmoins exprimé sur le sujet – un fait inhabituel dans la mesure où l’homme est connu pour penser que les musées de la Shoah doivent, en règle générale, rester focalisés sur le sujet du génocide juif.

Cette image aérienne prise le 15 décembre 2019 à Oswiecim en Pologne montre les bâtiments d’Auschwitz I, qui faisait partie de l’ancien camp de la mort nazi Auschwitz-Birkenau. (Photo par Pablo GONZALEZ / AFP)

Lors de son entretien avec la JTA, Cywiński critique le musée de la Shoah Kazerne Dossin, en Belgique, qui a notamment soutenu, cette année, un promoteur célèbre du mouvement de boycott d’Israël.

Cywiński désapprouve également la décision récente prise par le Centre de ressources et d’éducation de la Shoah, en Floride, d’accueillir une exposition consacrée à George Floyd, un Afro-américain tué par un policier blanc dans le Minnesota au début de l’année.

« Ce ne sont pas les meilleures manières de faire », explique Cywiński. « Il faut nous consacrer très, très fortement au message de base que doivent transmettre toutes ces institutions.

« Il ne s’agit pas de tout comparer, il ne s’agit pas d’intégrer tout dans tout », estime-t-il.

La Shoah « renforce nos connaissances au sujet des autres tragédies », continue-t-il, mais « les musées qui s’y consacrent n’ont pas pour vocation de tout mélanger, en réunissant tout ce qui peut se passer dans le monde dans un seul endroit ».

Le survivant de la Shoah Leon Kaner, 94 ans, montre son numéro de tatouage devant un wagon plombé allemand similaires à ceux utilisés pour transporter les déportés vers Auschwitz et vers les différents camps de la mort, aux abords du musée du patrimoine juif de New York, le 31 mars 2019. (Crédit : AP Photo/Richard Drew)

Sa tendance croissante à s’exprimer sur des sujets qui vont au-delà du champ du musée est « parfaitement conforme » avec ce point de vue, dit-il. « Je ne suis pas en train de dire que les historiens de la Shoah ne doivent pas évoquer ce qu’il se passe dans le monde – au contraire. Je dis juste que les musées de la Shoah ne sont pas le lieu le plus approprié pour gérer des sujets qui n’entrent pas dans le cadre de la Shoah ».

Cywiński opte dorénavant pour une approche plus activiste parce que « le monde est en train de devenir de plus en plus difficile. Et notre niveau de responsabilité et de coopération doit se renforcer de la même façon », note-t-il.

Les musées de la Shoah ne sont pas le lieu le plus approprié pour gérer des choses qui ne font pas partie de la Shoah

La capacité de Shalev à faire de Yad Vashem « un centre international d’éducation contre la haine, dans ce contexte, est également l’une des raisons pour laquelle j’admire ce qu’il a fait », dit Cywiński.

Immédiatement après sa nomination, Shalev avait fondé l’école internationale d’études sur la Shoah de Yad Vashem, une institution pionnière dont les programmes en direction des enseignants du monde entier font référence dans ce domaine. Il a aussi insisté sur la collecte des noms individuels de toutes les victimes de la Shoah au sein de son institution, qui en a aujourd’hui récolté cinq millions qui sont dorénavant mis à la disposition du public sur le site internet du mémorial, en six langues.

Le président de Yad Vashem Avner Shalev s’exprime lors d’un événement à Jérusalem, le 10 avril 2018. (Capture d’écran : Facebook)

La collecte des noms des sauveteurs de Juifs, les Justes entre les nations, a également connu des avancées majeures sous Shalev. Un tiers des 7 112 Justes entre les nations originaires de Pologne ont été reconnus sous l’autorité de Shalev ainsi que presque la moitié des 2 659 sauveteurs de Juifs ukrainiens. (Ce travail a été controversé – les critiques disent que certaines personnes ayant été distinguées n’auraient pas dû l’être et que d’autres ont été ignorées, en dépit de nombreuses preuves de leur héroïsme).

A Auschwitz, Cywiński s’est aussi consacré à l’éducation. Il a également dirigé des efforts de restauration massifs, qui sont allés de travaux de réparations faites dans des baraquements délabrés au remplacement des boucles de vieilles valises – obtenant des millions de dollars pour ces projets de la part de multiples gouvernements et donateurs. Les projets d’enseignement ont connu un élargissement spectaculaire sous la direction de Cywiński, grâce à l’ouverture de nouveaux programmes de formation en direction des historiens, des enseignants et, plus récemment, des journalistes.

En Israël, certains critiques de Cywiński regrettent son choix de garder le silence sur des questions qui sont au centre de la mission d’Auschwitz, et notamment sur la législation adoptée par le gouvernement de Pologne – qui est finalement l’employeur du directeur dans la mesure où le musée est public – qui interdit l’incrimination de la nation polonaise dans les crimes contre l’humanité commis pendant le génocide juif. L’une des justifications qui avait été avancée pour cette loi avait été le mauvais étiquetage d’Auschwitz, construit par les Allemands, en tant que « camp de la mort polonais ».

Sous l’autorité de Cywiński, le musée d’Auschwitz a tenu un rôle déterminant en corrigeant les journalistes et autres sur le sujet, principalement par le biais du compte Twitter de l’institution qui est suivi par plus d’un million d’abonnés.

Pawel Sawicki, responsable des réseaux sociaux au musée d’Auschwitz (Capture d’écran : Vidéo AFP)

Mais la loi qui avait voulu s’attaquer à ce problème avait suscité l’indignation, notamment de la part des historiens de Yad Vashem, qui avaient indiqué que cette législation du parti au pouvoir en Pologne, le parti du Droit et de la Justice de droite, risquait « de dénaturer la Shoah » en entravant la liberté d’expression et les recherches sur le génocide et en empêchant un débat libre sur la question des milliers de collaborateurs polonais des nazis.

Après plusieurs semaines de silence sur le sujet, Cywiński avait émis un communiqué à la formulation minutieusement choisie qui était apparu bien pâle en comparaison aux critiques féroces proférées depuis l’étranger sur la législation. Pour pouvoir éradiquer le « terme hideux de ‘camp polonais’, cette loi doit tout d’abord être comprise à l’étranger, » avait-il écrit.

« Sinon, nous allons créer un outil qui, par définition, sera inefficace », avait-il continué.

Il était aussi resté à l’écart d’un débat sur une controverse qui avait entouré un autre musée d’Etat polonais consacré à la Shoah, à Sobibor. Le musée avait décidé de construire un monument sur des terrains jonchés de restes humains et les spécialistes avaient estimé que la zone pouvait contenir également des trouvailles archéologiques qui risquaient d’être endommagées par la construction.

« Il incomberait au directeur du musée d’Auschwitz de ne pas s’impliquer dans des débats hors des frontières de la Pologne et de se concentrer sur les problèmes qui se posent en Pologne, et principalement sur les limites dangereuses qui ont été placées sur l’enseignement de la Shoah et sur les droits civils par son employeur », commente le rabbin Avraham Krieger, directeur de l’Institut israélien de la Shoah Shem Olam pour l’éducation, la documentation et la recherche.

David Hershkoviz écoute le rabbin Avraham Krieger, directeur d’institut du Shem Olam Holocaust, qui évoque le rouleau de Torah du ghetto de Varsovie à Kfar Haroeh, Israel, le 6 avril 2015. (Crédit: AP/Ariel Schalit)

Krieger, dont l’institut se consacre à la vie religieuse pendant la Shoah, estime, pour sa part, que la nomination d’Eitam « n’est pas moins valable qu’une autre », disant que l’opposition à cette désignation est née de « la crainte de ce que Yad Vashem ne revienne à sa mission légitime qui est d’examiner ce que la Shoah a signifié pour le peuple juif, pour ses victimes, sans être transformée en une sorte de valeur universelle informe ».

Cywiński, pour sa part, défend sa décision de ne pas être intervenu dans le débat sur la législation consacrée à la Shoah.

« Je n’ai pas été consulté sur cette loi, je n’ai rien eu à voir avec elle. Alors pourquoi devrais-je maintenant impliquer le musée dans une prise de décision politique à laquelle il n’a aucunement participé ? », interroge-t-il.

« Ce n’était pas un projet éducatif, un projet de recherche – c’est un projet strictement politique. Je ne veux pas mêler le musée à la politique », s’exclame-t-il.

Mais alors pourquoi prendre part à la controverse autour de Yad Vashem ?

« Je ne tente d’influencer aucune décision, ce sont les Israéliens qui décideront ce qu’ils doivent faire », répète-t-il. « Tout ce que je dis, c’est que Yad Vashem, sous la direction d’Avner Shalev, a gagné un statut qu’il n’a pas toujours eu auparavant en tant qu’autorité internationale sur la Shoah. Aujourd’hui, les Israéliens doivent décider si les choses vont rester ainsi ou si l’institution doit redevenir une entité qui se limitera à la perspective nationale israélienne ».

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