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Le fils de Kadhafi, recherché pour « crimes contre l’humanité », candidat à la présidentielle

Seif Al-Islam est recherché par la Cour pénale internationale ; la présidentielle est prévue le 24 décembre

Seïf al-Islam en novembre 2015 (Crédit : Capture d’écran AFP)
Seïf al-Islam en novembre 2015 (Crédit : Capture d’écran AFP)

Le fils de l’ex-dictateur Mouammar Kadhafi, Seif Al-Islam, a été le premier poids lourd de la vie politique libyenne à déposer sa candidature dimanche à la présidentielle prévue fin décembre, alors qu’il est recherché par la Cour pénale internationale pour « crimes contre l’humanité ».

A la surprise générale et alors qu’on ignorait où il se trouvait ces derniers temps, Seif al-Islam, 49 ans, barbe poivre et sel et portant des lunettes de vue, s’est présenté à l’antenne de la commission électorale à Sebha (sud), l’un des trois centres autorisés avec Tripoli (ouest) et Benghazi (Est), selon des images relayées par les médias locaux.

Enveloppé dans une abaya marron et turban de la même couleur noué sur la tête à la façon bédouine comme le faisait son père, il a signé les documents, assisté de son avocat. Il a ensuite prononcé des versets du Coran puis conclu par la formule « Que Dieu vous bénisse », à l’adresse du personnel de la Haute Commission électorale (HNEC).

« Le candidat Seif al-Islam Mouammar Kadhafi a soumis les documents de sa candidature au bureau de la HNEC à Sebha complétant ainsi toutes les conditions juridiques requises par la loi n°1 relative à l’élection du chef de l’Etat », a annoncé la HNEC dans un communiqué. Il s’est également fait délivrer sa carte d’électeur.

Fin juillet, Seif al-Islam avait évoqué lors d’un entretien au New York Times son possible retour sur la scène politique.

Aboutissement d’un processus laborieux parrainé par l’ONU, la présidentielle du 24 décembre et le scrutin législatif prévu un mois plus tard sont censés tourner la page d’une décennie de chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi, tué en 2011 lors d’une révolte populaire, et mettre fin aux luttes fratricides.

Mouammar Kadhafi, l’ancien dictateur libyen, au 12e sommet de l’Union africaine, en février 2009. (Crédit : U.S. Navy photo by Mass Communication Specialist 2nd Class Jesse B. Awalt/Domaine public/WikiCommons)

Capturé en novembre 2011 par un groupe armé à Zenten dans le nord-ouest de la Libye, il avait été condamné à mort en 2015 à l’issue d’un procès expéditif.

Le même groupuscule avait néanmoins refusé de le livrer aux autorités ou à la Cour pénale internationale (CPI), qui le recherche depuis 2011 pour « crimes contre l’humanité ».

Le groupe l’avait libéré en 2017 et sa trace avait été perdue.

« La situation de Seif al-Islam Kadhafi à la CPI n’a pas changé. D’après la notice publiée en 2011, il est toujours recherché », a déclaré Fadi Abdallah, un porte-parole de la CPI à la chaîne Libya al-Ahrar.

Pour la communauté internationale, la tenue des élections est essentielle pour pacifier le pays, qui compte les réserves pétrolières les plus abondantes d’Afrique.

La présidentielle – la première de l’histoire du pays – et les législatives restent néanmoins très incertaines sur fond de regain de tensions entre les camps rivaux, installés dans l’Ouest et dans l’Est, à l’approche de l’échéance.

Le commandant de la milice libyenne, le général Khalifa Haftar, rencontre le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, à Moscou, en Russie, le 14 août 2017. (AP Photo/Ivan Sekretarev, File)

Après la candidature confirmée de Seif al-Islam, de nombreuses interrogations subsistent autour de celles du maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’est libyen, et du Premier ministre, Abdelhamid Dbeibah, placé sous les feux des projecteurs lors de la conférence sur la Libye vendredi à Paris.

Le maréchal Haftar s’est lui-même suspendu de ses fonctions militaires – procédure indispensable – trois mois avant la date du scrutin mais n’a pas encore déposé sa candidature. Théoriquement, M. Ddheibah ne peut pas être candidat car membre du gouvernement intérimaire, sauf si le scrutin était repoussé.

Pour Wolfram Lacher, expert sur la Libye de l’institut allemand SWP, la candidature de Seif Al-Islam « déposée en dépit des mandats d’arrêt de la CPI (…) ne va faire que compliquer encore plus le processus électoral ».

Celui-ci est déjà fortement contesté en raison d’une loi électorale pour la présidentielle qui ne définit pas clairement les attributions du futur président et n’a pas été votée par le Parlement, mais a directement été ratifiée par son chef Aguila Saleh, un proche du maréchal Haftar.

Pour Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye au sein du centre de réflexion Global Initiative, « le fait que Seif (al-Islam) se porte aujourd’hui candidat, ne peut qu’ajouter à la fragilité du projet électoral ».

« Déjà, le sommet parisien de vendredi avait indirectement laissé entendre qu’aucun scrutin n’aura(it) lieu cette année. En se plaçant en situation de visibilité, Seif vient augmenter encore plus la confusion existante », analyse pour l’AFP, M. Harchoui.

Le camp de Khalifa Haftar a par ailleurs annoncé jeudi qu’il allait faire rapatrier 300 « mercenaires et combattants étrangers » des zones sous son contrôle, « à la demande de la France », hôte vendredi d’une conférence sur la Libye.

« Le commandement de l’Armée nationale libyenne (ANL, loyale au maréchal Haftar) a décidé de faire partir un premier groupe de 300 mercenaires et combattants étrangers », ont indiqué des représentants de l’ANL dans un communiqué, ajoutant avoir pris cette décision à « la demande de la France ».

Le communiqué, dont l’AFP a obtenu une copie, émane des représentants du camp Haftar dans le « Comité militaire mixte libyen (5+5) », une structure regroupant cinq membres du gouvernement libyen sis à Tripoli et cinq membres représentant l’Est, et chargé de la mise en œuvre de l’accord de cessez-le-feu signé entre les deux parties en octobre 2020.

Lors de la guerre entre les pouvoirs rivaux dans l’Ouest et l’Est en 2019 et 2020, la Turquie avait soutenu le gouvernement basé à Tripoli tandis que le maréchal Haftar avait reçu l’appui des Emirats arabes unis, de la Russie et de l’Egypte.

Parmi les acteurs extérieurs figuraient aussi des mercenaires du groupe privé russe Wagner, soutiens du camp de l’Est, ainsi que des Tchadiens, des Soudanais, des Nigériens et des Syriens.

L’accord de cessez-le-feu d’octobre 2020 prévoyait le départ simultané des combattants étrangers dans un délai de 90 jours mais aucun retrait significatif n’a été signalé depuis.

Dans le communiqué de jeudi, les militaires de l’Est ont affirmé que le départ de 300 mercenaires et combattants étrangers se ferait comme un geste unilatéral n’impliquant pas une mesure de réciprocité de la part du gouvernement de Tripoli.

Le 8 octobre à Genève, le Comité militaire mixte avait convenu d’un Plan d’action global pour le retrait « progressif, équilibré et séquencé des mercenaires, des combattants étrangers et forces étrangères du territoire libyen », selon l’ONU qui a organisé cette rencontre.

Fin octobre, des représentants du Tchad, du Niger et du Soudan avaient été conviés par la Manul à une réunion avec le Comité militaire mixte au Caire en vue de préparer le retrait des mercenaires et de combattants originaires de leurs pays.

La France a dit souhaiter voir endossé lors de la conférence de vendredi « le plan libyen de départ des forces et mercenaires étrangers ».

Plusieurs milliers de mercenaires russes -notamment du groupe privé Wagner – turcs ou syriens pro-turcs, tchadiens et soudanais sont encore présents en Libye, selon l’Elysée.

La Turquie se montre peu pressée d’engager un retrait de ses forces et le Kremlin dément tout envoi de militaires ou mercenaires en Libye ainsi que tout lien avec le groupe Wagner.

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