Rechercher

Le gouvernement fait progresser la réforme de la conversion au judaïsme

Cette proposition controversée réduirait le contrôle du rabbinat, donnant du pouvoir aux autorités locales, mais ses critiques libéraux disent qu'elle ne va pas encore assez loin

Judah Ari Gross est le correspondant du Times of Israël pour les sujets religieux et les affaires de la Diaspora.

Examen d'une conversion au judaïsme par une cour rabbinique, à Jérusalem, en juillet 2003. Illustration.(Crédit : Flash90)
Examen d'une conversion au judaïsme par une cour rabbinique, à Jérusalem, en juillet 2003. Illustration.(Crédit : Flash90)

Le gouvernement a approuvé, dimanche, le projet de loi de Matan Kahana, le ministre des Affaires religieuses, qui vise à réformer le processus de conversion au judaïsme, actuellement parrainé par l’État.

La proposition de Kahana a pour objectif d’introduire plus de concurrence dans la conversion religieuse, permettant non seulement au rabbinat national d’approuver les conversions – comme c’est le cas aujourd’hui – mais en octroyant aussi cette capacité aux rabbinats municipaux et régionaux.

Dans un tweet qui a suivi l’approbation du projet de loi à la Commission des lois, Kahana a salué cette réforme, disant qu’elle était « historique ».

« Nous avançons ensemble vers la préservation de l’identité juive au sein de l’État d’Israël avec une loi sur la conversion parrainée par l’État, conforme à la loi juive et placée sous les auspices du rabbinat », a indiqué Kahana.

Toutefois, les critiques affirment que cette réforme n’aura finalement que peu d’impact, les autorités locales étant contrôlées par le rabbinat national et les autres dispositions de la loi étant susceptibles, in-fine, de continuer à confier l’autorité finale en termes de prise de décision aux grands rabbins d’Israël.

Le groupe juif progressiste Hiddush a aussi dénoncé la législation, disant qu’elle ne fait qu’ancrer dans la loi le fait que seules les conversions orthodoxes seront officiellement reconnues en Israël.

Ce sont les personnalités ultra-orthodoxes qui ont le plus critiqué la réforme – notamment les grands rabbins et certains membres du camp nationaliste-religieux qui affirment qu’elle entraînera des conversions moins fiables.

En réponse à l’approbation du projet de loi, dimanche, les deux grands rabbins du pays – David Lau, grand rabbin ashkénaze, et Yitzhak Yosef, grand rabbin séfarade – ont envoyé un courrier à tous les ministres du gouvernement fustigeant la proposition.

Le grand-rabbin ashkénaze David Lau, (à gauche), et le grand-rabbin séfarade Yitzhak Yosef se réunissent en urgence contre une nouvelle proposition de révision du système de conversion au judaïsme dans le pays, le 3 juin 2018 (Autorisation : Porte-parole du Grand rabbinat)

« Le gouvernement est en train de discuter d’une législation qui va avoir un impact sur de nombreux citoyens et sur la société toute entière. Prendre des décisions sur un sujet d’une telle sensibilité et d’une telle importance, tout en ignorant le positionnement des grands rabbins et des juges rabbiniques israéliens… entraînera une rupture dans la nation et entraînera aussi nécessairement la formation de communautés disparates en Israël », dit cette lettre.

Pour les grands rabbins, la proposition de Kahana s’apparente « à une maltraitance des convertis, tous ceux qui entreprennent le processus de conversion n’étant pas considérés comme des convertis à juste titre par la majorité des rabbins et par les juges rabbiniques » du pays.

Après avoir été approuvé par le gouvernement, le projet de loi va être présenté en première lecture à la Knesset dans les prochains jours. S’il passe, il sera alors soumis à la Commission nationale des Projets spéciaux d’infrastructure et des Affaires religieuses juives pour révision et pour d’éventuelles modifications, avant d’être représenté en plénière en deuxième et troisième lectures.

Il y a approximativement 450 000 personnes vivant en Israël qui ont des ancêtres Juifs mais qui ne sont pas considérées comme Juives par le grand rabbinat, en particulier des immigrants venus des pays de l’ex-Union soviétique. Au sein de l’État juif, qui n’autorise par les mariages non-religieux ou civils, les personnes qui ne sont pas considérées légalement comme Juives mais qui ne pratiquent pas non plus une autre religion sont dans une impasse – elles ne sont pas en capacité de se marier (ou de divorcer) par le biais du grand rabbinat, d’une église, d’une mosquée ou d’une institution religieuse quelle qu’elle soit.

Le ministre des Affaires religieuses Matan Kahana (Crédit : Yitzhak Kelman)

Quand il avait présenté son projet, le mois dernier, Kahana avait estimé que sa proposition était alors « le seul moyen de relever ce défi ».

L’une des principales questions en jeu est celle de la conversion au Judaïsme des enfants. Selon certaines interprétations de la loi juive, les enfants de moins de 13 ans ont le droit de se convertir indépendamment du statut religieux de leurs parents. La conversion d’un enfant étant considérée comme plus simple et plus rapide que celle d’un adulte, convertir les enfants de parents qui ne sont pas reconnus comme Juifs est l’un des moyens rapides envisagés pour s’attaquer au problème des centaines de milliers de personnes qui vivent actuellement hors de tout cadre religieux.

Toutefois, ce point de vue est refusé par le rabbinat qui maintient que les parents d’un enfant doivent de prime abord se convertir au judaïsme, ce qui ralentit significativement le processus.

Plusieurs rabbins du mouvement orthodoxe moderne, et notamment le rabbin Chaim Druckman, une personnalité éminente du mouvement sioniste religieux, ont conseillé Kahana pour ce projet de loi. De leur côté, les rabbins ultra-orthodoxes ont rejeté tout de go la législation.

Le rabbin Chaim Druckman assiste au lancement de la campagne du parti de droite Yamina, avant les élections générales israéliennes, le 12 février 2020.(Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

« Je tente de me coordonner avec les grands rabbins. Malheureusement, cette coordination n’est pas toujours harmonieuse », avait expliqué Kahana, le mois dernier.

Seth Farber, à la tête de l’organisation orthodoxe libérale Itim, a salué Kahana pour sa tentative de réforme de la conversion au judaïsme. Il estime néanmoins que le ministre sape potentiellement ses propres efforts en faisant preuve de trop de déférence à l’égard du rabbinat – se plaçant ainsi lui-même dans l’incapacité de véritablement transformer le système.

« Kahana a fait beaucoup d’efforts pour essayer d’apaiser le grand-rabbinat », dit Farber. En résultat, selon les dispositions actuelles du projet de loi, par exemple, seuls les rabbins approuvés par le grand rabbinat auront le droit de former une cour de conversion au niveau municipal – ce qui signifie que même si la procédure se déroule sous l’autorité du rabbinat local, c’est le grand-rabbinat qui contrôlera, dans les faits, les conversions.

Farber accuse aussi les critiques ultra-orthodoxes du plan de faire circuler « de la désinformation », disant que certaines de leurs affirmations – notamment celle que les rabbinats municipaux ne sont pas suffisamment fiables pour procéder à des conversions appropriées – ne correspondent nullement avec le fait que ces mêmes rabbinats ont actuellement la charge de superviser d’autres problématiques religieuses tout aussi importantes. Parmi ces problématiques, la supervision de la casheroute, le mariage et le maintien d’une clôture physique autour d’une ville – un erouv – qui permet aux personnes qui se trouvent à l’intérieur de mener des activités normalement interdites le Shabbat.

Le rabbin Seth Farber, fondateur et directeur d’Itim. (Crédit : autorisation ITIM)

« Les rabbins municipaux ont été nommés par les grands rabbins, ils ont été désignés avec leur approbation. Alors s’ils sont fiables pour la casheroute, pour les erouv et pour le mariage, pourquoi ne le seraient-ils pas pour la conversion s’ils sont par ailleurs qualifiés ? », s’est exclamé Farber.

L’organisation de Farber a mis en place un programme appelé « Giur KaHalacha » – ou « conversion conforme à la loi » – qui vise spécifiquement à aider les immigrants de l’ex-Union soviétique à se convertir au judaïsme. Farber déclare au Times of Israël que lui et son groupe considèrent ce programme comme déterminant pour s’assurer qu’Israël « conservera son caractère juif », alors que le grand rabbinat ne semble pas accorder à ce type d’effort la même importance.

« Il y a un désaccord fondamental sur la nature de la conversion en Israël aujourd’hui. Nous considérons la conversion comme l’une des réponses nécessaires au Rassemblement des exilés »- une expression religieuse qui se réfère à l’immigration des Juifs du monde entier en Israël -« et il y a toute une série de lois juives qui peuvent servir à la procédure de conversion, des conversions qui seront menées d’une manière qui sera à la fois conforme à la loi juive et qui répondra, en même temps, aux besoins de la communauté venue de l’ex-Union soviétique », a-t-il continué.

« Cela ne me surprend pas que le grand rabbinat qui, au cours des vingt dernières années, ne s’est guère montré sensible à l’opportunité historique représentée par l’immigration de millions de personnes… considère ces gens comme des ‘goyim’, » a noté Farber, utilisant une expression parfois péjorative désignant les non-Juifs.

Et en effet, les Israéliens ayant immigré de l’ex-Union soviétique – ou leurs parents eux-mêmes immigrants – accusent depuis longtemps le rabbinat de discrimination à leur encontre, réclamant des documents établissant leur judéité de manière bien plus stricte que ce n’est le cas pour les autres Israéliens, exigeant même dans certains cas un test ADN.

Appréhendant la question de manière légèrement différente, le rabbin Uri Regev, directeur-général de l’organisation Hiddush, plus progressiste, critique la proposition en affirmant qu’elle est un coup porté à la liberté religieuse.

« Elle semble ancrer le contrôle orthodoxe sur la réforme en Israël au lieu de promouvoir le pluralisme religieux », estime Regev dans un communiqué.

Les conversions du mouvement réformé et massorti qui sont faites en Israël ne sont pas reconnues à des fins religieuses – même si elles le sont à des fins de citoyenneté – et le projet de Kahana ne change rien à cette réalité.

Elle semble ancrer le contrôle orthodoxe sur la réforme en Israël au lieu de promouvoir le pluralisme religieux

« L’approche correcte… est d’offrir un statut égalitaire aux conversions réalisées dans tous les courants centraux du Judaïsme et de mettre un terme à l’autorité exclusive des cours rabbiniques, en permettant également le mariage civil de façon à ce que tous les convertis puissent se marier en Israël », ajoute-t-il.

L’approbation du projet de loi sur la conversion a toutefois été saluée par certains groupes libéraux.

Tani Frank, à la tête du Centre pour le Judaïsme et la politique de l’État au sein de l’Institut Shalom Hartman et de l’Institut Triguboff, indique que le gouvernement « doit être félicité pour son approbation de la loi sur la conversion qui permettra à de nombreuses personnes venues en Israël grâce à la Loi du retour de rejoindre le peuple juif ».

Frank estime toutefois – comme Farber – que le gouvernement doit garantir « qu’une grande variété de rabbins municipaux » doit être autorisée à prendre part au système et que « l’indépendance des rabbins locaux dans l’établissement des cours de conversion doit être renforcée » de façon à ce que la loi « atteigne son objectif, qui est d’élargir les portes d’entrée au judaïsme pour les Juifs ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...