Le Labour anglais enquêté par l’ONG contre l’antisémitisme qu’il a créée
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Le Labour anglais enquêté par l’ONG contre l’antisémitisme qu’il a créée

Le EHRC intervient car le parti de Corbyn n'applique pas les mesures disciplinaires ; seul le parti d'extrême droite British National a fait l'objet d'une telle enquête

Des militants à l'extérieur d'une réunion du Comité exécutif national du Parti travailliste à Londres, le mardi 4 septembre 2018. (Stefan Rousseau/PA via AP)
Des militants à l'extérieur d'une réunion du Comité exécutif national du Parti travailliste à Londres, le mardi 4 septembre 2018. (Stefan Rousseau/PA via AP)

LONDRES – Durant l’été 2014, au plus fort de la guerre de Gaza, Gideon Falter a vu l’image d’un manifestant anti-israélien au centre de Londres qui l’a à la fois surpris et consterné. L’image montre un homme marchant le long de la rue commerçante principale de la capitale britannique portant une pancarte au-dessus de sa tête qui disait : « Sauvez Gaza. Hitler, tu avais raison. »

« J’ai étudié le droit à l’origine et je savais que c’était un crime, et pourtant il était là en plein jour devant des policiers qui ne faisaient rien pour l’arrêter », se rappelle Falter. « J’ai senti que quelqu’un devait faire quelque chose à ce sujet ».

Falter s’est joint à la campagne naissante contre l’antisémitisme [Campaign Against Antisemitism – CAA] et a été l’un des principaux organisateurs de l’immense manifestation qu’il a organisée plusieurs semaines plus tard devant la Cour royale de justice. Sa revendication était simple : tolérance zéro dans l’application de la loi contre l’antisémitisme.

Cinq ans plus tard, ce ne sont pas les manifestants antisémites que la CAA cible, mais la haine des Juifs dans le principal parti d’opposition britannique. L’observatoire national de la lutte contre le racisme a annoncé qu’il lançait une enquête de grande envergure sur le parti travailliste, à la suite d’une plainte officielle de la CAA.

L’enquête menée par la Commission pour l’égalité et les droits de l’homme [Equality and Human Rights Commission – EHCR] examinera si le Labour de Jeremy Corbyn a discriminé, harcelé ou victimisé des Juifs en violation de la loi britannique de 2006 « Equality Act ».

La création de la EHRC a été l’une des réalisations dont les travaillistes étaient le plus fiers lorsqu’ils étaient au pouvoir pour la dernière fois, et le parti lui a conféré des pouvoirs étendus. Ces pouvoirs seront maintenant utilisés pour enquêter sur la manière dont les travaillistes ont géré la crise de l’antisémitisme qui a ébranlé Corbyn depuis son élection à la tête du parti en septembre 2015.

La EHRC n’a jamais lancé une telle enquête que contre un seul autre parti politique britannique : le parti d’extrême droite British National. L’affilié juif du parti travailliste, le Jewish Labour Movement (JLM), a qualifié la décision de la commission de « journée de honte sans précédent pour un parti fondé pour combattre les préjugés ».

A titre d’illustration : Jeremy Corbyn (à droite), dirigeant du Parti travailliste de l’opposition britannique, s’adresse à la presse après avoir rencontré le négociateur de l’UE sur le Brexit à la Commission européenne, le 21 mars 2019 à Bruxelles, le premier jour du sommet européen. (Aris Oikonomou / AFP)

M. Falter, qui préside maintenant la CAA, admet qu’il avait à peine entendu parler de cet obscur député d’arrière-ban lorsque des bénévoles de l’équipe d’enquête sur la politique et la gouvernance de l’organisation l’ont approché pendant la campagne à la direction syndicale de 2015 : « Il faut qu’on parle d’un certain Jeremy Corbyn. »

« Dès que nous avons commencé à enquêter sur lui, nous avons découvert qu’il avait un passé extrêmement troublant », dit Falter. « Nous avons vite découvert quelqu’un qui, tout au long de sa vie, a été du mauvais côté de l’histoire en ce qui concerne l’antisémitisme et les antisémites. »

Néanmoins, la CAA a d’abord fait preuve de prudence dans son approche à l’égard du dirigeant travailliste nouvellement élu.

« Au début, nous pensions que c’était peut-être simplement le milieu politique dans lequel il s’était mêlé et qu’on pouvait le persuader de réprimer l’antisémitisme au sein du parti », dit M. Falter.

« Mais nous avons très vite compris que Jeremy Corbyn semble être lui-même antisémite et avoir un problème avec les Juifs et que le parti travailliste sous sa direction devenait si institutionnellement antisémite qu’il commençait à constituer une menace sérieuse pour la pérennité de la communauté juive dans ce pays ».

Gideon Falter, président de la Campagne contre l’antisémitisme. (Avec l’aimable autorisation de Natan Lilienfeld)

Les tentatives de la CAA destinées à engager des procédures disciplinaires propres aux travaillistes – le groupe a déposé une série de plaintes auprès du parti au sujet de Corbyn – ont été rejetées à chaque occasion. En juillet dernier, l’organisation a renvoyé le Parti travailliste devant la EHCR, en lui fournissant un dossier contenant une multitude de preuves sur l’échec du parti à s’attaquer à l’antisémitisme dans ses rangs. Ses efforts ont ensuite été soutenus par le JLM. Le fait que le Parti travailliste n’ait pas réussi à convaincre la Commission que l’on pouvait lui faire confiance pour régler le problème lui-même a conduit à l’ouverture d’une enquête officielle.

« Nous avons estimé qu’en dernier recours, nous devions veiller à ce que le parti travailliste soit confronté à la lumière intransigeante de la justice britannique. Nous avons pris cette mesure avec la EHRC pour nous assurer que le Parti travailliste soit tenu responsable de tout ce qu’il est et de tout ce qu’il a fait », a dit M. Falter.

Au cours d’une enquête qui peut prendre jusqu’à un an, la EHRC devrait obliger les travaillistes à remettre des documents internes – y compris éventuellement des courriels, des SMS et des messages WhatsApp – et forcer des personnalités du parti à témoigner devant elle. Une fois la collecte des preuves terminée, la commission est susceptible d’élaborer un plan d’action que les travaillistes suivront. Si le parti ne s’y conforme pas, la Commission a le pouvoir de faire appliquer son plan par les tribunaux.

« Le but de l’enquête de la commission est de constater l’antisémitisme au sein du parti et d’obliger le parti à agir pour y mettre fin », dit Falter. « C’est ce à quoi nous nous attendons ».

La réaction du parti à la nouvelle de l’enquête, affirme-t-il, en souligne la nécessité. Sa déclaration officielle n’a guère montré de contrition, rejetant catégoriquement « toute suggestion selon laquelle le parti ne traite pas les plaintes d’antisémitisme de façon équitable et énergique, ou qu’il a agi illégalement ». Les membres du Comité exécutif national du parti, qui soutenaient Corbyn, ont également accusé la EHRC de mener une campagne politique contre le parti travailliste.

« La réponse du parti travailliste jusqu’à présent ne fait que démontrer à quel point cette enquête est nécessaire de toute urgence », déclare
M. Falter.

« L’une des choses les plus effrayantes est de voir le nombre de partisans de Jeremy Corbyn et du Parti travailliste qui se sont tournés vers les réseaux sociaux pour proposer toutes sortes de théories sur la EHRC, selon lesquelles elle est actuellement dirigée par des Juifs ou des sionistes ou même le gouvernement israélien ».

Des manifestants brandissent des pancartes alors qu’ils protestent devant le siège du Parti travailliste de l’opposition britannique au centre de Londres le 4 septembre 2018 (AFP PHOTO / Daniel LEAL-OLIVAS)

« Les membres de notre équipe et de la commission ont déjà reçu des menaces et ce, dans la journée qui a suivi l’annonce de l’enquête »,
ajoute-t-il.

Falter croit que Corbyn est inapte à occuper une charge publique et suggère que « bien que peu de députés travaillistes aient agi, la plupart semblent être d’accord avec nous ».

« Le fait que le Parti travailliste se retrouve en compagnie du parti British National qui fait l’objet de l’enquête de cette commission est une tache indélébile tant pour le parti que pour ceux qui continuent à le défendre », dit Falter. « Nous avons vu des députés très honorables comme Ian Austin qui ont fait d’énormes sacrifices personnels pour soutenir fermement la communauté juive en ce moment et c’est dans des moments comme celui-ci que les gens de principe se distinguent de la foule.

Austin, un parrain du CAA, a quitté le Parti travailliste en février, aux côtés de huit autres parlementaires. Un certain nombre d’entre eux ont cité l’antisémitisme comme motif de leur décision.

Bien que Falter pense que le Parti travailliste représente une menace « existentielle » pour les Juifs britanniques – « ce n’est pas seulement moi qui le dis, c’est l’ensemble de notre communauté qui le dit » – le parti n’est en aucun cas le seul objectif du CAA. Selon lui, la Grande-Bretagne a un problème avec « l’extrémisme islamiste » et une « résurgence de l’extrême droite ».

Le député travailliste britannique Ian Austin a accusé le chef du parti Jeremy Corbyn d’antisémitisme lors d’un débat à la Chambre des communes le 17 avril 2018. (Capture d’écran : YouTube)

Plus tôt cette année, la CAA a obtenu une modification importante de la loi lorsqu’Alison Chabloz a été reconnue coupable d’infractions criminelles suite à des chansons se moquant des survivants de la Shoah et affirmant que celle-ci était une escroquerie. Il s’agissait de la première condamnation au Royaume-Uni pour négationnisme sur les réseaux sociaux. Bien que le Crown Prosecution Service ait finalement repris l’affaire, elle a été initiée par la CAA dans le cadre d’une poursuite privée. L’échec de l’appel interjeté par Chabloz devant la Cour royale de justice contre sa condamnation a créé un nouveau précédent en droit britannique, auquel d’autres tribunaux vont maintenant adhérer.

Cette affaire illustre bien l’objectif directeur de la CAA, suggère Falter. « Il n’y a aucune organisation au Royaume-Uni qui fait ce que nous faisons, et notre spécialité est la dissuasion. Nous pensons que les actes antisémites doivent avoir des conséquences ruineuses sur le plan criminel, réglementaire, financier, professionnel et de la réputation. »

« Nous travaillons avec les autorités pour y parvenir », ajoute-t-il. « Mais là où les autorités ne font pas leur travail et ne défendent pas les Juifs britanniques, nous demandons des comptes aux autorités. »

Certes, la CAA n’a pas l’intention de relâcher ses efforts. D’ici la fin de l’année, son personnel aura quadruplé pour soutenir les 1 100 bénévoles de l’organisme. Elle prévoit également « beaucoup d’autres » poursuites judiciaires et organise d’urgence une collecte de fonds pour en couvrir le coût.

« La lutte pour les Juifs britanniques n’est pas une lutte que nous pouvons nous permettre de perdre », dit Falter. « J’ai l’impression d’avoir grandi à l’âge d’or des Juifs britanniques. La Grande-Bretagne est l’un des meilleurs pays au monde en dehors d’Israël où vivre en tant que Juif. »

« Nous nous battrons pour qu’il en soit ainsi », dit-il, avertissant que « nous avons un temps très limité pour le faire ».

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