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Le médiateur égyptien qui a négocié le cessez-le-feu à Gaza critique Israël à l’ONU

Alors que Lapid fait l'éloge de Sissi, l'envoyé du Caire déplore les "martyrs" tués, la "profanation d'al-Aqsa", appelle à la fin du blocus et déclare Israël responsable de Gaza

Jacob Magid est le correspondant du Times of Israël aux États-Unis, basé à New York.

L'ambassadeur égyptien à l'ONU Osama Abdel Khalek s'adresse au Conseil de sécurité le 8 août 2022. (Crédit : Capture d'écran/UN TV)
L'ambassadeur égyptien à l'ONU Osama Abdel Khalek s'adresse au Conseil de sécurité le 8 août 2022. (Crédit : Capture d'écran/UN TV)

L’ambassadeur d’Égypte aux Nations unies s’en est pris à Israël lors d’un discours prononcé lundi devant le Conseil de sécurité de l’ONU, quelques heures après que Jérusalem a félicité Le Caire pour avoir négocié le cessez-le-feu avec le Jihad islamique palestinien, mettant ainsi fin à une escalade de trois jours dans la bande de Gaza.

Alors que l’Égypte et d’autres pays arabes qui ont des liens avec l’État juif continuent par tradition de critiquer Israël à l’ONU, la rhétorique employée par l’ambassadeur Osama Abdel Khalek a semblé particulièrement poussée par rapport à celle utilisée publiquement par les responsables égyptiens ces dernières années, période durant laquelle les liens entre Israël et l’Égypte se sont réchauffés.

Ce camouflet intervient juste les remerciements que l’ambassadeur d’Israël aux Nations unies, Gilad Erdan, adressait à l’Égypte et à son président, Abdel-Fattah el-Sissi, « qui ont joué un rôle essentiel dans le rétablissement du calme et de la stabilité dans notre région ». Un message similaire a été transmis au dirigeant égyptien par le Premier ministre Yair Lapid lorsque les deux hommes se sont entretenus au téléphone plus ou moins en même temps que se déroulait la session du Conseil de sécurité lundi.

Abdel Khalek a commencé son discours prononcé à la session d’urgence du Conseil de sécurité sur le week-end de violence entre Israël et le Jihad islamique palestinien en déplorant les « 43 martyrs » tués, sans faire de distinction entre les combattants du Jihad et les civils innocents. Il a également utilisé un chiffre incorrect pour le nombre de morts, qui s’élevait à 46 lundi après-midi, selon le coordinateur spécial des Nations unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, Tor Wenessland, qui s’est exprimé avant l’ambassadeur égyptien.

Selon les estimations de Tsahal, 11 de ces victimes seraient des civils innocents pris dans la ligne de mire de ses frappes aériennes visant les combattants du Jihad. Seize Palestiniens auraient été tués par des tirs de roquettes du Jihad qui ont échoué à l’intérieur de Gaza, affirme l’armée israélienne.

Abdel Khalek n’a fait aucune mention du Jihad islamique palestinien dans son discours.

Il a critiqué Israël pour avoir autorisé « les colons à pénétrer dans les cours du Haram al-Sharif [mont du Temple] sous la protection de la police israélienne « . Israël a autorisé un nombre record de plus de 2 000 Juifs à se rendre sur le Mont du Temple dimanche pour le jour de jeûne solennel de Tisha BeAv, mais il considère que cette décision est en accord avec son engagement à préserver le statu quo sur le lieu saint de Jérusalem, où les musulmans peuvent se rendre et prier tandis que les non-musulmans ne peuvent que visiter. Plusieurs visiteurs juifs qui ont enfreint cette règle ont par ailleurs été arrêtés par la police.

Des Juifs visitent le mont du Temple, le 7 août 2022. (Crédit : Mahmoud Illean/AP)

Mais certains pays arabes voisins d’Israël ont vu les choses différemment, notamment le représentant des Émirats à l’ONU, qui a tenu à condamner « l’incursion d’un certain nombre d’extrémistes dans les cours de la mosquée Al-Aqsa » lors de son discours au Conseil de sécurité.

Malgré les efforts de l’Égypte pour faire office de médiateur entre Israël et les parties belligérantes à Gaza, ainsi que son engagement à contribuer à la réhabilitation de la bande de Gaza, Abdel Khalek a insisté sur le fait qu’Israël était « entièrement responsable » de l’enclave côtière « occupée ». Israël soutient qu’il s’est retiré unilatéralement de Gaza en 2005 et que le Hamas est désormais responsable du territoire.

Depuis que le Hamas a pris le contrôle de Gaza à la suite d’un violent coup d’État en 2007, Israël maintient un blocus sur le territoire, blocus qu’il juge nécessaire pour empêcher la contrebande d’armes et de matériel à double usage pouvant être utilisé par le Hamas et d’autres groupes terroristes dans des guerres futures. L’Égypte maintient également un blocus sur le territoire, mais Abdel Khalek ne l’a pas mentionné et s’est surtout concentré sur son appel à Israël pour qu’il mette fin à son blocus de la bande de Gaza.

Il a également critiqué Israël pour les arrestations en masse de Palestiniens, l’expansion des implantations, les destructions de maisons et l’utilisation de balles réelles contre les manifestants palestiniens.

« L’Égypte n’abandonnera jamais ses responsabilités historiques vis-à-vis du peuple frère palestinien et de nos efforts [pour construire] un avenir meilleur que nous attendons tous lorsque la paix, la sécurité et la stabilité prévaudront au Moyen-Orient », a ajouté M. Abdel Khalek.

La mission israélienne auprès des Nations unies n’a pas souhaité répondre aux déclarations de l’ambassadeur égyptien.

Le ministre égyptien des Affaires étrangères Yair Lapid s’entretient avec le vice-ministre égyptien des Affaires étrangères Nabil Habashi au Caire avant ses rencontres avec le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi et le ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Shoukry, 9 décembre 2021 (Crédit : Shlomi Amsalem/GPO)

La session d’urgence de lundi a été organisée à la demande de la Chine, de la France, de l’Irlande, de la Norvège et des Émirats. Elle devait initialement se dérouler à huis clos lorsqu’elle a été annoncée samedi en plein milieu des combats. Suite à la pression exercée par la mission palestinienne auprès de l’ONU, la Chine – qui préside actuellement l’instance – a décidé d’ouvrir la session de lundi au grand public.

L’ambassadrice américaine auprès de l’ONU, Linda Thomas Greenfield, s’est concentrée sur la dernière vague de violence à Gaza et a prononcé le discours le plus pro-israélien de tous les membres du Conseil.

Elle a exprimé sa tristesse quant aux vies civiles perdues dans le conflit et a demandé que chacune d’entre elles fasse l’objet d’une enquête. Mais elle a précisé que les parties « devraient s’abstenir de tirer des conclusions hâtives jusqu’à ce que nous puissions déterminer les faits ». Pour ne citer qu’un exemple, Israël a été initialement tenu pour responsable d’une attaque qui a fait des victimes civiles dans le camp de réfugiés de Jabaliya. Or il semblerait à présent qu’elle ait été causée par une roquette du Jihad islamique palestinien. Veillons donc à suivre les faits et à voir où ils nous mènent. »

Thomas-Greenfield a soutenu le droit d’Israël à répondre aux menaces et aux tirs de roquettes du Jihad, tout en reprenant l’un des points de discussion favoris de l’administration Biden, à savoir que « les Israéliens et les Palestiniens méritent tous de vivre en sécurité. »

Elle a souligné que le Jihad islamique palestinien était un groupe terroriste désigné par les États-Unis ainsi qu’un mandataire iranien qui vise depuis longtemps les civils. « Il est révélateur que les dirigeants du Jihad islamique palestinien se trouvaient à Téhéran ces derniers jours, alors que les personnes qu’ils prétendent protéger étaient en danger », a déclaré l’envoyée américaine.

Thomas-Greenfield a également révélé que le Jihad a retardé l’accord de cessez-le-feu, « prolongeant cruellement ces hostilités », alors que le « commandement de Lapid… a empêché de nouvelles victimes et de nouvelles souffrances ».

L’ambassadeur américain a conclu en demandant la libération des deux civils israéliens et des deux soldats de Tsahal dont les restes sont retenus par le Hamas à Gaza depuis environ huit ans.

L’ambassadrice des États-Unis aux Nations Unies, Linda Thomas-Greenfield, s’entretient avec des journalistes lors d’une conférence de presse au siège des Nations Unies, le 1er mars 2021. (Crédit : Mary Altaffer/AP)

Tout comme Thomas-Greenfield, Wenessland a également condamné la « rhétorique incendiaire » et les tirs de roquettes « aveugles » du Jihad sur Israël dans son discours à l’ONU. Cependant, il a semblé s’en prendre directement à la riposte de Tsahal, qui a contribué au nombre de morts parmi les civils.

« Tout en reconnaissant pleinement les préoccupations légitimes d’Israël en matière de sécurité, je réaffirme qu’en vertu du droit international, tout usage de la force doit être proportionné et que toutes les mesures possibles doivent être prises pour éviter les pertes civiles. Les enfants, en particulier, ne doivent jamais être la cible de la violence ou mis en danger », a déclaré Wennesland.

Dans une déclaration faite vendredi, l’envoyé de l’ONU a exprimé sa profonde inquiétude concernant le meurtre par Israël du commandant supérieur du Jihad, Tayseer Jabari, qui a déclenché le cycle de violence de 66 heures.

Cette déclaration a suscité une condamnation immédiate de la part d’Erdan, qui a de nouveau exprimé sa frustration lors de la session du Conseil de sécurité de lundi.

L’envoyé israélien a voulu comparer l’assassinat de Jabari par Tsahal à l’assassinat par les États-Unis du chef d’Al-Qaïda Ayman al-Zawahiri le mois dernier.

« Lorsqu’al-Zawahiri a été éliminé, cette institution, ainsi que la plus grande partie de la planète, a apporté son soutien total… Mais, lorsqu’Israël neutralise des terroristes de ce type afin d’empêcher une attaque imminente contre nos civils, les responsables de l’ONU expriment soudainement leur « profonde inquiétude ». Il est difficile d’expliquer une telle politique de deux poids deux mesures », s’emporte Erdan.

Lors d’une rencontre avec les médias avant la session du Conseil de sécurité, Erdan a déclaré que Tsahal avait annulé à trois reprises, à la dernière minute, une frappe aérienne visant à tuer le commandant principal du Jihad, Khaled Mansour, après s’être rendu compte que des enfants se trouvaient dans la zone.

L’ambassadeur israélien aux Nations Unies Gilad Erdan s’adresse au Conseil de sécurité le 19 octobre 2021. (Crédit : Autorisation)

« Israël a mené cette opération avec une exactitude stupéfiante et une précision extrême, en prenant des précautions que l’on ne voit pratiquement jamais dans les zones de conflit dans le monde », a-t-il affirmé.

L’ambassadeur palestinien auprès de l’ONU, Riyad Mansour, a rejeté en bloc cette affirmation. « Israël revendique pour lui-même un droit à la sécurité qui justifierait apparemment le meurtre, l’emprisonnement et l’oppression d’une nation entière », a-t-il commencé.

« Combien de fois encore Israël pourra-t-il justifier le bombardement de notre peuple à Gaza jusqu’à ce que quelqu’un dise que ça suffit ? » ? a plaidé Mansour.

Il a qualifié la décision d’Israël de lancer l’opération Aube « d’agression non provoquée et injustifiée » et a affirmé que la véritable raison derrière cette décision était « les prochaines élections israéliennes et le besoin désespéré de plaire aux extrémistes et de les apaiser. »

L’ambassadeur palestinien Riyad Mansour s’adresse au Conseil de sécurité des Nations Unies, au siège de l’ONU, le 22 janvier 2019. (Crédit : Richard Drew/AP)

Israël affirme avoir lancé l’opération afin de prévenir la concrétisation des menaces que les combattants du Jihad ont fait planer sur les civils israéliens près de la frontière de Gaza pendant quatre jours, suite à l’arrestation par Tsahal à Jénine la semaine dernière de Bassem Al-Saadi, chef du groupe en Cisjordanie.

Mansour a exhorté les membres du Conseil de sécurité à intervenir afin de protéger les Palestiniens. « Ceux qui ont vraiment besoin de votre soutien pour leur sécurité sont ces familles palestiniennes sans défense, pas la puissance nucléaire », a-t-il déclaré.

L’ambassadeur palestinien a insisté sur le fait que malgré les frustrations de Ramallah à l’égard d’Israël, sa main est toujours tendue dans la paix. Il a déploré que l’on ne puisse pas en dire autant d’Israël, mais a fait valoir que le Conseil de sécurité devrait quand même « traîner les deux parties vers le chemin de la paix aujourd’hui. »

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