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Le ministère de la Défense publie le dossier du détournement du vol de la Sabena en 72

Les archives publient les détails de l’opération Isotope, ou comment les commandos Sayeret Matkal déguisés en techniciens ont pris d’assaut le vol 571 pour sauver les passagers

Emanuel Fabian est le correspondant militaire du Times of Israël.

Ehud Barak, à gauche, déguisé en technicien lors du détournement de Sabena en 1972, à l’aéroport de Lod (Crédit : Ron Ilan/Archives de l'Armée israélienne)
Ehud Barak, à gauche, déguisé en technicien lors du détournement de Sabena en 1972, à l’aéroport de Lod (Crédit : Ron Ilan/Archives de l'Armée israélienne)

Cinquante ans après le détournement, par des terroristes palestiniens, du vol 571 de la compagnie belge Sabena (Société anonyme belge d’exploitation de la navigation aérienne), le ministère de la Défense a publié jeudi le journal de bord de l’armée sur le bras de fer qui a abouti au sauvetage des passagers.

Les documents décrivent la chaîne d’événements, exactement tels qu’ils se sont produits les 8 et 9 mai 1972, lorsque les autorités israéliennes se sont massées dans la tour de contrôle de l’aéroport de Lod – aujourd’hui Ben Gurion International- tandis que des membres de l’unité commando Sayeret Matkal, déguisés en mécaniciens, prenaient l’avion d’assaut et tiraient sur les terroristes, tuant deux d’entre eux et capturant les deux autres.

Selon ces documents, le ministre de la Défense de l’époque, Moshe Dayan, se trouvait alors à bord d’un hélicoptère, de retour d’une tournée dans la péninsule du Sinaï – à l’époque sous contrôle israélien – pour prendre part à une réunion du gouvernement, à Jérusalem.

Peu de temps après le début du vol 571 de la Sabena reliant Vienne à Tel Aviv, Ahmed Awad, Abed al-Aziz Atrash, Theresa Khalsa et Rima Tannous se sont précipités dans le cockpit, armés d’explosifs et de pistolets.

« Une information a été reçue un concernant le détournement de la ‘Sabena’ et son atterrissage à Lod, Moshe a reçu l’ordre d’atterrir à Lod », peut-on lire dans les premières lignes du journal de bord. Cette toute première information n’est pas horodatée, mais on sait que l’avion détourné a atterri à 17h15.

Dayan, le ministre des Transports de l’époque, Shimon Peres, le chef de l’armée de l’époque, David Elazar, et d’autres responsables de la défense se sont réunis dans la tour de contrôle de l’aéroport de Lod pour gérer le détournement, dans ce qui a, plus tard, été baptisé « Opération Isotope ».

Dans cette photo du 15 mai 1972, les soldats israéliens patrouillent dans les champs autour de la piste 26 où l’avion détourné de Sabena est cloué au sol, à l’aéroport international de Lod. (Crédit : AP Photo)

Les quatre membres du groupe terroriste « Septembre noir », nom évoquant la mort et l’expulsion de milliers de Palestiniens, en Jordanie, en septembre 1970, ont exigé la libération de 315 terroristes en échange des 97 passagers et membres d’équipage.

« Ils lisent les noms des détenus terroristes… ils continuent de le faire en ce moment-même. Ils en ont déjà lu 130 », a déclaré le chef de la Direction du renseignement militaire de l’époque, Eli Zeira, à 19h40.

« Ils ont dit qu’ils avaient des explosifs et que si [nous] ne faisions pas ce qu’ils voulaient, ils les feraient exploser, et que personne ne devait s’approcher de l’avion », a déclaré Dayan au même moment, lors d’un appel téléphonique avec le Premier ministre de l’époque, Golda Meir, rappellent les journaux.

« Prenez-les très au sérieux. Si on ne leur donne pas de groupe électrogène immédiatement, ils voudront décoller sans attendre », a répondu le pilote du vol 571, le capitaine Reginald Levy, aux autorités réunies dans la tour de contrôle. Un groupe électrogène permet à un avion au sol de maintenir toutes les fonctions opérationnelles sans gaspiller de carburant.

Le pilote britannique du vol de la Sabena détourné, le Capitaine Reginald Levy, qui a passé son 50e anniversaire sur la piste 26, est interviewé après sa libération, le 9 mai 1972. (Crédit : Photo AP).

Dayan a autorisé l’envoi du groupe électrogène, mais les pirates de l’air se sont énervés lorsqu’ils se sont aperçus que le mécanicien parlait à la tour de contrôle – située à trois kilomètres de là – par radio.

Durant la nuit, alors que les négociations se poursuivaient, les responsables ont envisagé à un moment donné de remettre les détenus terroristes en échange des passagers. « Que voulons-nous – prendre le contrôle [de l’avion] ou échanger des prisonniers contre les otages ? Je suis contre un échange », a déclaré Elazar.

À 20h30, Dayan a posé une question aux pirates de l’air : « Que voulez-vous faire des terroristes? », à laquelle ils ont répondu par l’intermédiaire du pilote qu’ils avaient l’intention de les transférer au Caire. « Demandez-leur ce qu’ils comptent faire des passagers. Comment reviendront-ils ? » s’enquit Dayan.

Les pirates de l’air ont exigé la libération de l’ensemble des détenus terroristes figurant sur leur liste. « Cela ne devrait pas être un problème de les transporter jusqu’à Lod. Ils se trouvent tous dans la prison de Ramle, près du champ », ont-ils déclaré, selon le journal.

Les pirates de l’air étaient prêts à partir, une fois le ravitaillement terminé.

Selon le journal, les autorités israéliennes ont gagné du temps en persuadant les pirates de l’air que l’avion avait eu un problème à l’atterrissage, et qu’il ne pourrait pas décoller avant que les mécaniciens n’y jettent un œil.

Les pirates de l’air ont d’abord accepté le carburant et les mécaniciens, mais Levy a averti la tour de contrôle à 22h30 : « Les pirates de l’air m’ont informé qu’un engin explosif exploserait dans une heure. Tout doit absolument être réglé dans les 60 minutes. »

Dayan a répondu par la radio : « Nous ne ferons pas le plein tant qu’il y aura une bombe activée. Faites leur comprendre, une fois pour toutes, qu’ils ne peuvent pas décoller. »

À 22h50, l’un des pirates de l’air – un homme qui se faisait appeler « capitaine Rafat » – a exigé que l’équipe de ravitaillement et les mécaniciens « viennent sans rien, sans talkie-walkie », lit-on dans le journal.

« Dites-lui qu’il faudra du temps pour faire venir un mécanicien, cela prendra au moins une heure », a déclaré Dayan. « Vous traînez des pieds », a répondu Rafat.

« Avertissez-les à nouveau, plus clairement : l’avion ne pourra pas décoller », a insisté Dayan.

« Nous ne voulons pas décoller, mais on me pousse à le faire », a répondu Levy, effrayé par la bombe que les pirates de l’air avaient menacé d’utiliser.

Le ministre de la Défense de l’époque, Moshe Dayan, à l’aéroport de Lod, après le détournement du vol 571 de la Sabena en 1972 (Crédit : Eli Dorin/Archives de l’armée israélienne)

Levy et les fonctionnaires de la tour ont argumenté pendant plusieurs minutes.

« Nous sommes prêts à décoller malgré les problèmes. Envoyez-nous du carburant immédiatement », a déclaré Levy. « Ne faites surtout pas ça. Nous ne ferons pas le plein tant que l’avion n’aura pas été vérifié par un mécanicien », a répondu la tour.

« Ne jouez pas au malin. Vous êtes assis bien tranquillement dans la tour de contrôle et moi, dans le cockpit, sous la menace de fusils et de grenades », a répondu Levy, selon le journal.

Peu de temps après minuit, Levy a demandé que le groupe électrogène soit retiré afin de préparer l’avion au décollage. « Je ne peux pas les convaincre d’être plus patients. Que se passe-t-il avec le carburant ? », a-t-il demandé.

Les responsables israéliens ont fait savoir aux pirates de l’air, par l’entremise de Levy, qu’ils étaient prêts à ravitailler l’avion – « sachez simplement que l’avion ne pourra pas décoller », peut-on lire dans le journal.

Commandos de Sayeret Matkal, déguisés en techniciens aéronautiques, après le détournement du vol 571 de la Sabena, à l’aéroport de Lod, en 1972. (Crédit : Ron Ilan/Archives de l’armée israélienne)

Finalement, après des heures de négociations, les pirates de l’air ont accepté que des mécaniciens israéliens réparent l’avion le matin-même, en présence d’un représentant de la Croix-Rouge, dépêché pour faciliter l’échange de prisonniers.

« Faites en sorte d’organiser la prise de contrôle [de l’avion] par la force. Nous allons leur dire que nous allons effectuer des réparations », peut-on lire dans le journal, à 2h10 du matin, à l’issue d’une réunion entre autorités.

À 2h20 du matin, Elazar a soumis à Dayan le plan opérationnel pour prendre l’avion d’assaut, et quelques minutes plus tard, Dayan contactait la Première ministre pour obtenir son feu vert.

« [Elazar] a suggéré une entrée par effraction. Les conditions sont bonnes. Le commandant de bord nous a dit avoir laissé la porte de [la cabine du] pilote ouverte. Je ne peux pas garantir qu’il n’y aura pas de victimes. Mais si nous ne le tentons pas, ce sera une occasion manquée », a déclaré Dayan à Meir lors de l’appel de 2h30 du matin.

Ehud Barak, à gauche, déguisé en technicien lors du détournement de Sabena en 1972, à l’aéroport de Lod (Crédit : Ron Ilan/Archives de l’Armée israélienne)

Plus tard, lors d’un appel téléphonique matinal avec Dayan, Peres s’est déclaré défavorable à l’opération, assurant toutefois qu’il ne s’y opposerait pas.

À 12h15, Levy a été autorisé à quitter l’avion pour rencontrer Dayan afin de finaliser les négociations en vue de l’échange de prisonniers, malgré le projet de prise d’assaut de l’avion. « Je veux vous dire que … » Dayan a dit, avant d’être interrompu par Levy. « Je veux vous dire que la situation est grave », a déclaré le pilote.

« Laissez-moi parler. Je suis le général ici, et vous n’êtes qu’un capitaine », a déclaré Dayan.

« Je suis prêt à échanger des rôles avec vous, tout de suite. Vous serez le commandant de bord de l’avion, et je serai le général ici … Merci, désolé que nous nous rencontrions dans de telles circonstances », a déclaré Levy, selon le journal.

« Ils ont deux paquets d’explosifs. J’ai l’impression que rien ne les fera dévier de leur objectif », a poursuivi le pilote. « Ils ne rentreront pas chez eux sans avoir accompli leur tâche. »

Levy a ensuite regagné l’avion et dit aux pirates de l’air qu’Israël avait accepté de libérer les détenus terroristes inscrits sur leur liste. « Ils m’ont promis qu’ils enverraient de la nourriture et des techniciens pour réparer l’avion », a déclaré Levy à Rafat, selon une information signalée à 13h00. « D’accord, merci », a répondu Rafat.

Le chef d’État-major de Tsahal, David Elazar, à l’aéroport de Lod, après le détournement du vol 571 de la Sabena en 1972 (Crédit : Eli Dorin/Archives de l’armée israélienne)

« Le ministre de la Défense se rend à la tour de contrôle pour écouter les communications avec l’avion et maintenir un contact visuel avec ce qui se passe », lit-on à 15h00.

À 15h30, la tour de contrôle informe les pirates de l’air : « Les mécaniciens sont en route. Il y a 17 personnes. »

À 16h20, habillés comme des mécaniciens, avec des combinaisons blanches, les membres des forces spéciales, dirigés par l’ex-Premier ministre Ehud Barak – à la tête de Sayeret Matkal à l’époque – se trouvaient sous l’avion.

Rehavam Zeevi, un général qui faisait partie de l’équipe qui a planifié l’assaut, a déclaré à 16h23 : « Les jeunes sont sur les ailes de l’avion », en utilisant un nom de code pour désigner les commandos.

Les équipes ont ensuite fait irruption dans l’avion par cinq ouvertures – la porte principale, la porte arrière, la porte de secours et les deux ailes de l’avion – tirant des coups de feu qui ont tué les deux preneurs d’otages masculins et capturant les deux femmes pirates de l’air.

« On entend des coups de feu dans l’avion. Demandez aux ambulances et aux camions de pompiers de se diriger immédiatement vers l’avion », peut-on lire à 16h23. Un passager a été tué et deux autres blessés par les coups de feu. L’ex-Premier ministre, Benjamin Netanyahu, chef d’équipe de l’unité, a également été blessé par des tirs incidents de son groupe.

« Des passagers sautent de l’avion par la porte arrière », lit-on une minute plus tard, alors que les responsables israéliens roulaient à toute vitesse sur la piste en direction de l’avion.

Theresa Khalsa, à droite, et Rima Issa Tannous, à gauche,pendant la lecture de leur condamnation à perpétuité au procès de Lod, en Israël, le 14 août 1972. L’homme au centre est un interprète non identifié. (Crédit : Ron Ilan/Archives de l’armée israélienne)

Quelques instants après la fin de l’opération, Dayan a examiné le corps des deux terroristes abattus, interrogé l’une des femmes appréhendées et est allé trouver Levy, indique la toute dernière ligne du journal de bord. Il a invité Levy et son épouse – qui se trouvait à bord – à dîner. Le pilote, d’origine britannique, a déclaré à Dayan qu’il avait l’intention de dîner avec sa femme à Tel Aviv, pour célébrer son 50e anniversaire.

Certains détails du journal de bord sont censurés pour des raisons de sécurité.

Bien qu’il ne s’agisse pas du premier détournement d’avion orchestré par des terroristes palestiniens – deux autres l’avaient précédé, le premier couronné de succès en 1968 et le second en 1969, déjoué par la réaction rapide du pilote israélien qui avait brusquement effectué une manœuvre de piqué pour déséquilibrer les terroristes et permettre aux passagers de les neutraliser – le détournement de la Sabena est le premier à l’occasion duquel l’armée israélienne a mené une opération de sauvetage.

Quelques mois plus tard, aux Jeux olympiques d’été de Munich en 1972, d’autres membres de l’organisation Septembre noir assassinaient 11 athlètes israéliens.

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