Le mystérieux groupe de droite qui infiltre des organisations de gauche
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Le mystérieux groupe de droite qui infiltre des organisations de gauche

Ad Kan dit que ses méthodes controversées sont modelées sur celles des organisations des droits de l’Homme, mais ne l’interrogez pas sur son financement

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Gilad Ach, directeur de l'organisation de droite "Ad Kan", en Cisjordanie. (Crédit : capture d'écran Deuxième chaîne/Uvda)
Gilad Ach, directeur de l'organisation de droite "Ad Kan", en Cisjordanie. (Crédit : capture d'écran Deuxième chaîne/Uvda)

Ils sont un groupe auto-proclamé de dénonciateurs, des combattants vétérans frustrés des Forces de défense d’Israël qui documentent secrètement ce qu’ils disent être des abus en Cisjordanie, dont ils ont été témoins pendant leur service.

Insultés par une partie du public israélien, admirés par d’autres, ils voient l’exposition de ces informations dans les médias comme une manière efficace de changer la situation sur le terrain, alors que leur financement quelque peu mystérieux et leurs méthodes discutables de documentation sont soulevés à chaque opportunité par leurs critiques.

Les lecteurs familiers avec les récents scandales publics en Israël pourraient être pardonnés d’avoir pensé que la description ci-dessus fait référence à l’ONG de gauche Breaking the silence. Mais en fait, elle décrit de même l’organisation de droite Ad Kan (« Assez » en hébreu), dont les membres, se faisant passer pour des militants des droits de l’Homme, ont infiltré certaines des organisations israéliennes de gauche et subrepticement enregistré leurs activités.

Ils sont des shtulim : ce sinistre mot hébreu pour « agents de l’étranger » ou « taupes » qui est récemment entré dans le discours israélien pour décrire (et dénigrer) à la fois les ONG de gauche financées par des gouvernements étrangers et les militants de droite infiltrés dans ces mêmes groupes pour les espionner.

Et tandis que diverses organisations des droits de l’Homme sont à des kilomètres politiquement d’Ad Kan, ont des objectifs complètement différents, et ne voudraient pas y être comparées, le fondateur d’Ad Kan, Gilad Ach, maintient que sa stratégie a été inspirée par eux.

« Nous avons appris la tactique de ces organisations précisément », a-t-il déclaré à propos de l’idée de filmer les militants. « Des organisations comme Breaking the silence, Anarchists against the wall, Taayush, comme B’Tselem, que font-ils ? Filmer les soldats de l’armée israélienne, collecter des documents sur ces soldats dans l’Etat, à l’intérieur, en tant que citoyens, et ensuite l’apporter au monde.

« Nous utilisons précisément la même méthode, a-t-il déclaré. La seule différence est que leurs caméras sont sorties, et que les nôtres sont cachées. »

Des soldats de l'administration civile israélienne démolissent des constructions illégales dans le sud des hauteurs de Hébron, le 2 février 2016. (Crédit : Nasser Nawaja/B’Tselem)
Des soldats de l’administration civile israélienne démolissent des constructions illégales dans le sud des hauteurs de Hébron, le 2 février 2016. (Crédit : Nasser Nawaja/B’Tselem)

Des infractions environnementales aux droits de l’Homme

Cela a commencé avec la surveillance des crimes environnementaux.

Vers la fin de ses six ans de service militaire dans la brigade Golani, le grand frère d’Ach, un ancien commando de la marine israélienne, qui pendant son entraînement a été exposé à la rivière Kishon, massivement polluée, est mort d’un cancer. (Une enquête de l’armée sur la fréquence importante des cancers parmi les vétérans exposés à la rivière a conclu à l’absence de lien direct, mais les familles ont néanmoins été dédommagées ensuite.)

Ach, 32 ans, qui est orthodoxe et a grandi en Cisjordanie, et une équipe de six anciens soldats ont fondé l’ONG Forum pour un Israël vert, et ont commencé à filmer clandestinement les dangers environnementaux en Cisjordanie, où les régulations sont largement inappliquées, et dans tout le pays.

Initialement, le groupe de volontaires documentait des camions jetant des ordures dans la Méditerranée ou des carrières de pierres illégales en Cisjordanie et transmettaient ces informations directement au ministère de l’Environnement.

« [C’était] même un peu innocent. Dans le meilleur cas, c’était classé quelque part ; dans le pire, jeté à la poubelle », a-t-il déclaré.

Une fois l’ONG fondée, le groupe a changé de tactique, décidant de ne pas révéler ses découvertes directement aux autorités « mais via les médias ». Ach a déclaré que depuis que le groupe, qui est toujours en activité, a débuté, 13 carrières illégales ont été fermées, et il a déposé une pétition à la haute cour de justice pour quatre autres sites.

A un moment pendant les reconnaissances du groupe, Ach est tombé sur une dispute entre militants des droits de l’Homme et soldats israéliens dans les hauteurs de Hébron en Cisjordanie, et a été choqué par ce qu’il a décrit comme l’avantage légal que ces groupes ont sur l’armée.

« Après tout, je pensais à cela, c’est une situation impossible. Je suis aussi commandant de compagnie de réserve. Parce que vous avez un pistolet, vous avez des armes, vous avez des soldats, mais qu’allez-vous faire, tirer sur ces personnes ? Si vous les arrêtez, vous allez aussi avoir des problèmes… donc j’ai dit, vous devez travailler sur le même terrain de jeu.

« Ils [l’armée] viennent avec des armes, et ils [les militants] viennent avec des caméras. J’ai dit, nous savons aussi comment filmer. Nous pouvons aider dans cette situation. »

Commençant en 2013, Ach et nombre de militants – à son apogée, le groupe maintenant connu comme Ad Kan comptait 25 personnes – ont commencé à assister aux protestations hebdomadaires organisées contre l’armée par Anarchists against the wall.

Sous couverture, ils n’ont pas eu de problèmes à infiltrer les groupes, a-t-il dit, principalement parce que ces organisations étaient « suffisantes ». Au début, ils venaient sans caméras cachés, a-t-il dit. Et finalement, ils ont commencé à filmer sans que les organisations ne le sachent – une action qui n’est pas interdite par la loi israélienne.

Pendant la guerre de Gaza en 2014, tout en servant dans les réserves, Ach a recruté Aviram Zeevi, un ancien fonctionnaire du ministère de la Sécurité intérieure, co-directeur de l’organisation.

D’autres membres étaient majoritairement des vétérans militaires « qui ont été frappé par des pierres » pendant leur service par des manifestants palestiniens et des membres de ces groupes, a déclaré Ach. Le groupe ne s’est enregistré qu’en septembre sur la liste des associations israéliennes. Il dirige aussi une troisième ONG, fondée en 2013, nommée Magen – pour un Israël juif et démocratique.

« J’ai amené des gens qui étaient à l’armée, et sont même des agents », a-t-il continué. Pressé pour plus d’informations, il répond énigmatiquement « exactement ce dont ça a l’air ». En tant qu’équipe, ils ont fait quelques « simulations » d’activités, « comme une opération » a déclaré Ach.

Le groupe a été poussé en pleine lumière en janvier quand l’émission d’investigation de la Deuxième chaîne, « Uvda » a diffusé un reportage basé sur leur documentation.

L’émission portait sur le militant de Taayush Ezra Nawi, un plombier israélien déjà condamné pour avoir eu une liaison avec un mineur palestinien, qui a admis sur caméra « donner » des Palestiniens qui vendaient des terrains aux Israéliens aux services de sécurité palestiniens (un crime capital dans l’Autorité palestinienne). Nawi a été filmé se vantant d’envoyer ces Palestiniens à la torture ou à la mort.

L'activiste israélien de gauche Ezra Nawi, au tribunal de Jérusalem le 20 janvier 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
L’activiste israélien de gauche Ezra Nawi, au tribunal de Jérusalem le 20 janvier 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le jour de la diffusion du reportage, le groupe a porté plainte auprès de la police et Nawi a été arrêté à l’aéroport, où il semblait fuir le pays. Nawi et deux autres activistes présents dans le reportage – dont un agent de terrain palestinien de B’Tselem – ont été arrêtés par la police pendant plusieurs jours, avant que le tribunal n’ordonne de les relâcher à cause de preuves insuffisantes pour prouver les accusations contre Nawi. (Ach a maintenu qu’il avait transmis les documents à la police depuis des mois mais n’a officiellement porté plainte qu’après le reportage.)

Ilana Dayan, d’Uvda, a affronté des critiques féroces de la gauche israélienne pour avoir basé son émission sur des informations d’une organisation de droite.

L’éditorialiste de HaaretzAmira Hass a donné l’identité de la « taupe » qui avait révélé l’histoire de Nawi (Ach ne veut pas dire si elle était correcte ou pas), et l’éditeur d’Uvda, Shachar Alterman, a accusé l’éditeur en chef de Haaretz Aluf Benn de mener campagne contre l’émission de télévision – une accusation qui a été catégoriquement démentie.

Dans une lettre à Alterman, Benn a écrit qu’Uvda « coopérait avec un groupe fasciste belligérant dont le but n’est pas de ‘révéler la vérité’ mais précisément l’opposé, cacher la vérité et dissuader quiconque essaie de dire au monde la réalité de l’occupation et d’aider les Palestiniens face à leur dépossession. Vous leur donnez un précieux temps d’antenne, tout en vous déchargeant des conséquences de vos actions – à commencer par la détention d’innocents. »

The host of the investigative TV program 'Uvdah,' Ilana Dayan (photo credit: Yossi Zamir/Flash90)
Ilana Dayan, présentatrice de l’éméssion d’investigation « Uvda » sur la Deuxième chaîne. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

« Tous les avertissements, les déclarations sur l’adhésion à la vérité journalistique, et les attaques contre nous n’enlèveront pas rapidement cette tâche », a écrit Benn dans une lettre publiée par le site d’informations Walla.

Les critiques ont également accusé Dayan de confondre les actions de Nawi avec les organisations des droits de l’Homme dans la région en général, et ont souligné le calendrier de l’émission, diffusée alors que ces organisations accusaient le gouvernement de les cibler avec le projet de loi controversé sur la transparence et pendant plusieurs campagnes de l’organisation de droite Im Tirtzu qui étiquette les militants, puis plus tard les personnalités culturelles en Israël, comme des « taupes ».

Dayan a été accusé de contribuer à la « chasse aux sorcières » et « d’incitation » à la violence contre ces groupes.

Mais Dayan a fermement défendu sa décision de diffuser le reportage. Tout comme Ad Kan.

« Je ne vois pas de problème moral avec ça, a déclaré Ach à propos de l’espionnage. Tout comme il n’y a pas de problème moral avec les personnes qui dévoilent la corruption. »

Quelques jours avant la diffusion de l’émission, Ad Kan a retiré ses militants de ces groupes. « A présent, il n’y a pas beaucoup [de personnes toujours sur le terrain]. Quelques-unes », a-t-il déclaré. Placer d’autres agents dans ces organisations « sera maintenant difficile », a-t-il admis. Et suspecte-t-il que d’autres militants puissent infiltrer ses organisations ? « Ce que vous faites aux autres, ils peuvent vous le faire. »

« Avant, ils étaient très suffisants, a-t-il déclaré à propos des organisations des droits de l’Homme. Personne ne s’occupait d’eux. Le Shin Bet [services de sécurité intérieure] ne s’occupait pas vraiment d’eux. Personne ne les reconnaissait. Ils trouvaient une astuce, ils s’appelaient eux-mêmes organisations des droits de l’Homme, et ils étaient intouchables. Le Shin Bet ne veut pas être vu dans le monde comme le KGB ou la Stasi ou quelque chose. »

Et à cet endroit réside l’objectif de l’ONG : amener les autorités à sévir contre ces militants.

« Tout comme il y a une branche juive du Shin Bet qui s’occupe des attaques ‘Prix à payer’, il y a besoin d’une branche juive qui s’occupe de la gauche radicale ou des organisations anarchistes qui veulent démanteler l’Etat d’Israël depuis l’intérieur. C’est le principe », a-t-il affirmé.

Qui les finance ?

Le mois dernier, dans le tumulte de l’affaire Nawi, la commission justice, lois et constitution de la Knesset a été convoquée pour discuter du reportage de « Uvda ». Pendant la session houleuse, les lignes de failles politiques ont été immédiatement tracées : Zehava Galon (une des fondatrices de B’Tselem) et Tamar Zandberg, députées Meretz, ont sans relâche appelé Ad Kan à révéler le nom de ses donateurs ; Nissim Smoliansky, député HaBayit HaYehudi, qui présidait la session, a dit au groupe qu’il n’avait pas besoin de répondre à quoi que ce soit.

« Quels agents êtes-vous ? Comment est-ce que je sais qu’un prêtre nazi ne vous finance pas ? » a crié Zandberg. (Elle a ensuite été exclue de la session)

S’exprimant à la réunion, Zeevi a déclaré que le budget de l’ONG était proche de 500 000 shekels, de « donateurs israéliens et juifs ».

Ach a déclaré que le budget était plus proche de 200 000 shekels et a maintenu que d’anciens soldats donnaient (lui-même compris) et que beaucoup des « taupes » étaient volontaires. L’un de leurs donateurs est à l’étranger, les autres sont Israéliens, a-t-il déclaré. Mais Ach, qui ne semble pas se soucier de l’impression de conspiration qui entoure son organisation, ne révèlera pas leurs noms.

L'actrice Einat Weitzmann pendant le rassemblement "Liste noire" organisé par des organisations de gauche des droits de l'Homme ainsi que par des artistes et des journalistes israéliens au port de Tel Aviv, le 5 février 2016. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)
L’actrice Einat Weitzmann pendant le rassemblement « Liste noire » organisé par des organisations de gauche des droits de l’Homme ainsi que par des artistes et des journalistes israéliens au port de Tel Aviv, le 5 février 2016. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

« Je ne préfèrerais pas. Au final, nos équipes sont menacées, j’ai aussi été menacé. Il n’y a pas d’intérêt », a-t-il déclaré.

Selon NGO Monitor, les ONG ont une période de grâce de deux ans avant de devoir remplir des rapports sur les donateurs pour le registre de l’état, mais « l’application est en général très souple » à cause des milliers de groupes enregistrés. Une fois rapportée, l’association peut aussi demander à ce que ses donateurs restent anonymes pour diverses raisons.

Quelques jours après la diffusion du reportage, le site d’informations Walla a annoncé que l’ONG était financée par la commission des résidents des implantations de Samarie, soutenue par l’état. La commission a démenti l’information, déclarant qu’elle avait soutenue des projets de la première association d’Ach, le Forum pour un Israël vert, pour rapporter des stations d’essences et des carrières illégales en Cisjordanie, et un autre projet sur un fraude électorale. (Le blog Presspectiva a plus tard annoncé que le journaliste de Walla qui avait sorti cette information était engagé dans une relation avec un porte-parole de Breaking the silence.)

Ach, de la même manière, a démenti qu’une organisation financée par l’état ne soutienne Ad Kan, et qu’il n’a aucun soutien de l’état ou de liens du tout (« Si seulement l’état était aussi avancé », a-t-il déclaré.)

Et maintenant ?

Grâce au reportage de « Uvda », la discrète organisation est sur la carte, pour le meilleur ou pour le pire. Mais en examinant le tumulte, elle a décidé de faire les choses différemment la prochaine fois.

« Il y a une nouvelle menace sur l’état, que les autorités ne savent pas comment gérer. Jusqu’à présent, cela n’a pas été adressé. L’affaire Nawi est juste un exemple d’à quel point ils ne savent pas comment le gérer. Nous leur donnons tout le matériel », a déclaré Ach.

Il a déclaré que le résultat le « plus surprenant » du reportage a été la réaction de B’Tselem, qui a défendu les Palestiniens qui donnent les vendeurs de terrain aux forces de sécurités palestiniennes, car « c’est la seule ligne de conduite légitime » pour eux.

Le groupe de gauche a dans le même temps condamné « les tortures et les assassinats extrajudiciaires ou la peine de mort dans toutes les circonstances, que cela soit fait dans les cellules du Shin Bet ou de l’Autorité palestinienne ».

Ad Kan, qui a des bureaux à Jérusalem, a 2 000 heures de films, la plupart « significatifs », mais va attendre le bon moment pour les compiler, a déclaré Ach.

« Nous ne nous précipitons pas ici. Pendant trois ans nous collectons du matériel, pendant six mois nous construisons le dossier, a-t-il déclaré. L’histoire d’Ezra Nawi était une sorte d’expérience pour voir comment le système s’en occupait. Et cela n’a pas bien marché, ça n’a pas bien marché. Maintenant nous allons devoir envisager nos actions légales plus intelligemment. »

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