Le naufrage des relations israélo-jordaniennes laisse la mer Morte agoniser
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Le naufrage des relations israélo-jordaniennes laisse la mer Morte agoniser

17 ans après le début du projet de canal mer Rouge/mer Morte, Israël traîne des pieds, la Jordanie interdit la venue de scientifiques israéliens, et le lac disparaît à vue d'œil

Le littoral en recul laisse une fine croûte de sel alors que le niveau de la mer Morte baisse de plus d'un mètre par an, comme dans cette zone photographiée le 11 janvier 2017. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)
Le littoral en recul laisse une fine croûte de sel alors que le niveau de la mer Morte baisse de plus d'un mètre par an, comme dans cette zone photographiée le 11 janvier 2017. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)

Le seul projet sur lequel Israël et la Jordanie se sont mis d’accord et qui pourrait, dans un avenir prévisible, contribuer à sauver la mer Morte de son déclin continu est coincé dans un labyrinthe de politiques à la byzantine, de tensions bilatérales et de traînements de pieds israéliens.

Alors que le projet conçu il y a 17 ans s’enlise, le rythme du déclin de la mer Morte s’accélère. Le ministère israélien du Développement régional rapporte que depuis 1976, la superficie de la mer Morte a presque diminué de moitié et son niveau a chuté de plus de 40 mètres, passant de 390 mètres sous le niveau de la mer à moins 434 mètres aujourd’hui.

Cette régression a fait apparaître plus de 300 kilomètres-carrés de fonds marins au cours des 50 dernières années. Aujourd’hui, cette région est parsemée de quelque 7 000 dolines [gouffres] – des cavités qui se forment lorsque l’eau salée entre la roche salée et l’eau douce se retire et que l’eau douce dissout la roche, ce qui entraîne la chute du sol en surface.

Des bâtiments, des zones agricoles et des plages ont été abandonnés et des projets de développement ont été mis en veilleuse. Du côté jordanien, des trous se seraient ouverts dans les bassins d’évaporation utilisés pour l’extraction commerciale des minéraux.

Des gouffres le long d’une partie de la côte de la mer Morte qui était autrefois recouverte d’eau salée. (Meir Abelson, Geological Survey of Israel)

Si rien n’est fait, la mer Morte – qui, selon l’Autorité israélienne de l’eau, couvre actuellement 650 kilomètres carrés – ne disparaîtra pas complètement. Selon un scénario, elle continuera de se dessécher (bien que beaucoup plus lentement, puisque le rythme diminue à mesure que le lac devient plus salin), perdant quelque 20 kilomètres-carrés dans les 300 prochaines années et en tombant à 550 mètres sous le niveau de la mer pendant ce temps. D’ici là, la mer sera si salée que l’évaporation diminuera considérablement.

De nombreuses idées pour inverser le déclin ont été suggérées et rejetées au fil des décennies. Celle sur laquelle Israël, la Jordanie et l’Autorité palestinienne se sont finalement mis d’accord en 2013 est un pipeline mer Rouge-mer Morte qui transportera l’eau de mer et le sous-produit salin d’une nouvelle usine de dessalement à Aqaba vers le lac emblématique pour enrayer son déclin, dans un premier temps d’un tiers.

Mais ce projet n’avance pas pour l’instant. Les relations diplomatiques entre Israël et la Jordanie sont à un niveau historiquement bas. L’inaction a été aggravée par l’absence d’un gouvernement israélien opérationnel depuis près d’un an.

Le projet mer Rouge-mer Morte est également très onéreux. Il coûtera plus d’un milliard de dollars à Israël. Et hormis l’intérêt stratégique de maintenir le royaume hachémite au pouvoir comme rempart contre les extrémistes islamiques, sans parler des Palestiniens jordaniens agités, il n’a aucune valeur économique pour Israël, si ce n’est peut-être de contribuer à ralentir le déclin de la mer et, ce faisant, nuire moins au tourisme. Cela profite principalement à la Jordanie frappée par la sécheresse, qui a désespérément besoin d’eau. Et Israël devra acheter de l’eau dessalée coûteuse à Aqaba alors qu’il peut, et le fait déjà, dessaler l’eau de la mer Méditerranée pour un prix bien inférieur.

Un panneau à Einot Tzukim, sur les côtes de la mer Morte, indique le niveau de l’eau en 1990. Le 6 janvier 2016, l’eau était à plus d’un kilomètre de là. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)

Il y a huit ans, le Premier ministre Benjamin Netanyahu est intervenu à la télévision pour demander aux Israéliens (en hébreu) de voter afin que la mer Morte soit reconnue comme l’une des sept nouvelles merveilles du monde. La mer Morte n’a pas gagné le concours, et il est tout aussi peu probable qu’elle gagne la guerre pour sa réhabilitation car, en fin de compte, elle ne peut rivaliser sur le grand champ de bataille régional pour l’eau. L’impératif de sauver la mer Morte est moins urgent que de répondre aux besoins de base en eau des populations.

Si le projet ne se concrétise pas – et beaucoup d’Israéliens sur le terrain sont sceptiques – alors les besoins des Jordaniens et des Palestiniens assoiffés auront la priorité sur les besoins d’un lac lorsqu’il s’agit de tout surplus d’eau qu’Israël pourrait produire à l’avenir.

Tout est une question d’eau

L’eau – ou le manque d’eau – est un fil conducteur qui a traversé les conflits dans la région depuis la nuit des temps. La guerre des Six Jours de 1967 a sans doute son origine dans la décision des États arabes de détourner les fleuves Hatzbani et Banias vers le Yarmouk pour empêcher leurs eaux d’entrer dans la mer de Galilée et, de là, à l’aqueduc national d’Israël. La Syrie a construit un canal pour acheminer l’eau du Banias au canal Yarmouk en 1965, et le Liban a commencé à construire un canal pour acheminer les eaux du Hatzbani au Banias.

Une sécheresse dévastatrice en Syrie, de 2006 à 2011, a contribué à alimenter la guerre civile meurtrière qui y sévit, alors que les fermiers déménageaient dans les villes, où le chômage intensifiait le mécontentement.

La Jordanie est l’un des pays les plus pauvres en eau au monde. Elle puise près de 60 % de son eau dans les aquifères souterrains, en extrayant deux fois plus vite que l’eau souterraine peut être renouvelée. Le reste provient des rivières et des ruisseaux.

Dans la capitale, Amman, l’eau est acheminée une fois par semaine vers les réservoirs situés sur les toits ; d’autres régions du pays sont approvisionnées encore moins fréquemment.

Un Syrien remplit un seau d’eau à l’intérieur de Zaatari, le plus grand camp de réfugiés syriens à Mafraq, Jordanie, le 3 février 2019. (AP Photo/Raad Adayleh)

Selon une estimation, l’eau en Jordanie permet de subvenir aux besoins de deux millions de personnes, dans un pays qui en compte près de dix – un chiffre qui a augmenté au cours de la dernière décennie de 1,5 million de réfugiés, dont la plupart ont fui la guerre dans la Syrie voisine.

Le manque de données, la surveillance insuffisante des eaux souterraines, le mauvais entretien des infrastructures qui entraîne des fuites et le vol massif d’eau par des milliers de puits creusés illégalement ne font qu’aggraver la pénurie.

D’ici un peu plus de dix ans, la reconstitution annuelle moyenne de tous les bassins hydrographiques d’Israël, de Jordanie et de l’Autorité palestinienne ne permettra même pas de satisfaire les besoins humains fondamentaux des populations existantes, sans parler des besoins industriels, agricoles et environnementaux

Une étude du projet Jordan Water de l’Université de Stanford a prédit que d’ici la fin du siècle, si rien de radical n’est fait pour enrayer le réchauffement climatique, les précipitations en Jordanie diminueront de 30 %, les températures augmenteront de 6 degrés Celsius et le nombre et la durée des périodes de sécheresse doubleront. Le débit de la rivière Yarmouk, une importante source d’eau pour la Jordanie qui émane de la Syrie, diminuera jusqu’à 75 %, selon les estimations de l’étude.

Selon un rapport de la Banque mondiale de l’année dernière, la population palestinienne souffre également d’une précarité chronique et croissante en matière d’eau.

D’ici un peu plus de dix ans, la reconstitution annuelle moyenne de tous les bassins hydrographiques d’Israël, de Jordanie et de l’Autorité palestinienne ne permettra même pas de satisfaire les besoins humains fondamentaux des populations existantes, encore moins les besoins industriels, agricoles et environnementaux.

Pour faire face à la baisse des précipitations et aux sécheresses pluriannuelles dues au réchauffement climatique, Israël a construit cinq usines de dessalement à Ashkelon, Ashdod, Palmachim, Sorek et Hadera. Celles-ci fournissent environ 80 % de l’eau potable du pays. Mekorot, la compagnie nationale des eaux, reçoit l’eau des stations et l’achemine vers l’aqueduc national d’Israël. Une sixième usine, adjacente aux installations existantes de Sorek, et une septième, en Galilée occidentale, sont prévues.

La Jordanie n’est pas dans une telle situation, faute d’un long littoral pour construire des usines de dessalement. Elle n’a qu’une petite partie du littoral le long de la mer Rouge, au sud ; la majeure partie de sa population vit dans le nord.

Déclin induit par l’homme

Les actions humaines sont principalement responsables du déséquilibre entre la quantité d’eau qui pénètre dans la mer Morte et celle qui en sort, explique Nadav Lensky, directeur de l’Observatoire de la mer Morte au Service géologique d’Israël.

Nadav Lensky, chef de l’Observatoire de la mer Morte au Service géologique d’Israël. (Autorisation)

S’il y a 80 ans, 1,2 milliard de mètres-cubes (530 000 millions de tonnes) d’eau douce se déversaient chaque année dans la mer Morte, principalement par le Jourdain, qui est relié à la mer de Galilée plus au nord, il ne fournit aujourd’hui plus que 100 à 150 millions de mètres cubes par an (mcm/pa). Le reste est détourné pour l’eau potable, l’irrigation, l’énergie hydroélectrique et l’industrie par Israël, la Syrie et la Jordanie.

De manière très approximative, environ 450 mcm/an (160 tonnes) sont prélevés de la mer de Galilée par Israël, 400 mcm/an (140 tonnes) sont extraits du fleuve Yarmouk par la Syrie et la Jordanie, et 300 mcm/an (100 tonnes) supplémentaires sont détournés par la Jordanie de divers ruisseaux qui auraient autrement coulé vers la mer Morte.

La mer Morte perd environ 700 mcm/pa (250 tonnes) par évaporation naturelle. A cela s’ajoute l’exploitation commerciale des eaux riches en minéraux par des entreprises jordaniennes et israéliennes. La Arab Potash Company et Israel Chemicals Ltd (propriétaires de Dead Sea Works) pompent actuellement environ 600 mcm/an (212 tonnes) d’eau dans la partie nord plus profonde du lac (ICL pompe les deux tiers du total), en ne restituant que la moitié – 300 mcm/an (100 tonnes) après évaporation et extraction des minéraux.

La concession d’ICL expirera en 2030, mais sera vraisemblablement renouvelée, malgré les pressions exercées par les groupes environnementaux pour qu’elle cesse complètement de pomper.

L’usine de Dead Sea Works – une unité commerciale d’ICL Fertilizers, le quatrième producteur et fournisseur mondial de produits à base de potasse, le 1er février 2012. (Yossi Zamir/Flash90)

Les idées ne manquent pas

De nombreuses idées visant à ajouter artificiellement de l’eau pour maintenir la mer Morte à son niveau actuel, ou même à l’élever, ont été proposées au fil des décennies.

Parmi celles-ci, on peut citer l’acheminement de l’eau de différents points de la mer Méditerranée vers la mer Morte ; acheminer l’eau du fleuve Euphrate en Irak (avec lequel Israël n’a pas de relations diplomatiques) ou de la Turquie (avec laquelle les relations se sont considérablement détériorées au cours des dernières années) ; la réhabilitation du Jourdain, principal affluent de la mer Morte, en ajoutant de l’eau dessalée à la mer de Galilée et des eaux usées traitées et d’autres types d’eaux usées plus en aval.

Mais le pipeline de la mer Rouge à la mer Morte est le seul projet approuvé par Israël, qui contrôle la côte occidentale de la mer Morte, la Jordanie, qui a la côte orientale, et l’Autorité palestinienne, qui supervise une partie de la côte nord. Ce projet est en fait une histoire parallèle à un projet plus vaste de pompage d’eau de mer vers une usine de dessalement à Aqaba, en Jordanie, pour fournir de l’eau potable à la population jordanienne.

Le dessalement génère de l’eau saumâtre, qui doit être stockée quelque part. Dans ce cas, le projet fait d’une pierre deux coups en déversant l’eau saumâtre dans la mer Morte, avec l’eau de mer. Mais elle le fait en quantités estimées au stade pilote pour ne ralentir que d’un tiers le déclin de la mer Morte, et ses implications environnementales sont loin d’être totalement comprises.

La longue marche

En 2002, le roi Abdallah de Jordanie a appelé Israël à participer au sauvetage de la mer Morte. Cela a donné le coup d’envoi d’un partenariat tripartite avec l’Autorité palestinienne et d’une étude de faisabilité parrainée par la Banque mondiale sur le convoyage mer Rouge-mer Morte (RSDSC) visant à pomper à terme deux milliards de mètres-cubes (706 000 tonnes) par an depuis la mer Rouge vers la mer Morte.

Dans le but déclaré de sauver la mer Morte, de dessaler l’eau, de produire de l’hydroélectricité à un prix abordable et de construire un symbole de paix et de coopération, des équipes de recherche ont été constituées pour examiner les aspects financiers, techniques et architecturaux du projet, les effets environnementaux du pompage et de la canalisation, ainsi que ceux sur la vie marine et des larves de corail en pompant l’eau de mer de la mer Rouge et en la canalisant à travers la partie jordanienne du désert de l’Arava, en passant par d’importants aquifères souterrains. Ils ont conclu qu’avec une planification et une conception appropriées, on pourrait trouver des solutions à la plupart des problèmes.

Une équipe a également examiné les nombreuses solutions de rechange qui avaient été discutées au fil des ans. Elle a conclu que l’option mer Rouge-mer Morte était le moyen le plus réaliste sur les plans technique, économique et environnemental d’aider la mer Morte et de fournir de l’eau douce à la région, mais qu’elle devrait être mise en œuvre par étapes.

L’équipe a aussi clairement indiqué que le fait de ne pas agir sur la mer Morte entraînerait des coûts environnementaux et financiers importants. Les industries chimiques finiront par faire faillite, ce qui se répercutera sur le PIB régional, le tourisme diminuera et d’autres gouffres menaceront encore davantage les infrastructures, comme les routes.

Avec un coût initial de 10 milliards de dollars, et des groupes environnementaux avertissant que la canalisation de plus de 400 millions de m3/an (140 millions de tonnes) d’eau de mer mélangée et de saumure d’usine de dessalement dans la mer Morte pourrait stimuler la formation de gypse blanc et/ou d’algues colorées indésirables, les trois partenaires ont décidé de commencer avec un projet pilote beaucoup plus petit, qui permettrait de contrôler les coûts environnementaux, financiers ou autres des problèmes qui en résulteraient.

En 2015, la Jordanie, soutenue par Israël, a publié un document d’appel d’offres pour la construction du projet pilote de transport maritime mer Rouge-mer morte.

En 2016, une conférence de pays donateurs et d’institutions a été organisée pour obtenir des subventions et des prêts pour le transfert de l’eau de mer et de la saumure vers la mer Morte. (L’usine de dessalement est destinée à être construite comme une entreprise commerciale.)

Oded Fixler, directeur général adjoint du ministère israélien de la Coopération régionale. (Capture d’écran)

L’année dernière, le cabinet israélien a assisté à une présentation de l’ensemble du projet, mais aucune décision n’a été prise. En décembre, le ministre de la Coopération régionale, Tzachi Hanegbi, a annoncé que les plans seraient soumis à l’approbation du cabinet. Mais Israël était déjà entré en période électorale, et cette réunion n’a jamais eu lieu.

Si le prochain gouvernement israélien approuve l’appel d’offres – que la Jordanie publiera (conformément à l’accord bilatéral) – il faudra jusqu’à 20 mois pour choisir le franchisé, neuf mois supplémentaires pour compléter le financement et environ 3,5 ans pour faire les travaux, selon Oded Fixler, directeur général adjoint du ministère du Développement régional d’Israël.

Aqaba vue d’Eilat. (Aviad2001/Wikipedia/CC BY 2.5)

Analyser les eaux dans le cadre d’un projet pilote

Le projet pilote prévoit de pomper 300 mcm/an (100 tonnes) d’eau de la mer Rouge à l’est du golfe d’Eilat/Aqaba via un tuyau de 140 mètres sous la mer (pour protéger les coraux) et de dessaler 65 mcm/an (23 tonnes) de cette eau dans une usine située juste au nord d’Aqaba. De ce volume, la Jordanie achètera 30 millions de m3 d’eau par an (11 millions de tonnes) et Israël 35 millions de mètres-cubes par an (12 millions de tonnes) – ce dernier pour les communautés du désert de la Arava dans l’extrême sud du pays.

Les 235 mcm/pa (83 tonnes) restants – combinant l’eau de la mer Rouge et la saumure de dessalement – seront pompés sur quelque 230 kilomètres d’Aqaba à Lisan, pour entrer dans la mer Morte par la Jordanie. Les centrales hydroélectriques profitant de la baisse du niveau de la mer entre la mer Rouge et la mer Morte fourniront environ 32 mégawatts d’électricité par an, soit à peu près ce qui est nécessaire pour pomper l’eau (mais pas pour exploiter l’usine de dessalement elle-même).

Le projet prévoit également un troc. En échange de l’eau qu’il achètera à la Jordanie, Israël vendra 50 millions de m3 d’eau par an (18 tonnes) à la Jordanie et 33 millions de m3 par an (12 millions de tonnes) à l’Autorité palestinienne à partir de la mer de Galilée ou de sources telles que l’aqueduc national d’Israël.

Comme pour l’industrie gazière nationale israélienne, le modèle commercial du projet sera le Build Operate Transfer (BOT) [Construire, Exploiter et Transférer]. Les entreprises qui obtiennent la franchise emprunteront de l’argent pour construire le projet et récupéreront leur investissement – plus un profit – pendant la durée d’un bail de 25 ans en facturant l’eau dessalée. Par la suite, le bail devra être renouvelé.

La mer Morte s’étendait jusqu’à ce ponton maintenant désaffecté sur le rivage d’Ein Gedi. (Nadav Lensky, Observatoire de la mer Morte, Geological Survey of Israel)

Un document préalable à l’appel d’offres de qualification préliminaire a été publié en 2015, et 17 consortiums se sont portés candidats. Cinq d’entre eux ont franchi la première étape – la Chine, le Japon, la Corée du Sud, Singapour et la France. Le consortium de Singapour comprend Hutchison Water, qui est déjà impliqué dans le dessalement en Israël. Ni la famille Ofer, qui détient les droits de pompage des minerais de la mer Morte, ni Yitzhak Tshuva du groupe Delek, qui investit dans le dessalement et le gaz naturel en Israël, ne sont impliqués dans aucun des consortiums.

Le pipeline vers la mer Morte, qui ne génère aucun profit, est la seule partie que la Jordanie et Israël devront payer.

Lors de la conférence des donateurs qui s’est tenue en 2016, les États-Unis ont accepté d’octroyer 100 millions de dollars, le Japon s’est engagé à fournir 20 millions de dollars d’équipement, l’UE a promis 160 millions d’euros de prêts à taux réduit (après avoir mené ses propres recherches environnementales) et l’Italie a injecté quelques millions d’euros à elle seule.

Cette partie du projet devrait coûter plus d’un milliard de dollars à Israël. M. Fixler, du ministère de la Coopération régionale, le responsable israélien du projet Mer Rouge-Mer Morte, a déclaré au Times of Israel qu’avec un appel d’offres en cours, il ne pouvait pas déterminer le coût exact.

Un projet au cœur de la politique

Le Dr Clive Lipchin, écologiste et directeur du Center for Transboundary Water Management de l’Institut Arava, qui a été consultant pour l’étude de faisabilité de la Banque mondiale sur les impacts environnementaux des différents tracés de pipelines dans le désert de l’Arava, a déclaré au Times of Israel que l’option Mer Rouge-Mer Morte n’était pas la meilleure sur le plan économique, environnemental ou technique, mais la meilleure politiquement. « Cela dépend de la façon dont vous posez la question », estime-t-il. « Ce projet est embourbé dans la politique. »

Le Dr Clive Lipchin, écologiste et directeur du Center for Transboundary Water Management à l’Institut Arava. (Facebook)

Non seulement cela coûtera cher à Israël, mais le pays n’aura également aucun contrôle sur la maintenance du projet, qui sera entièrement faite en Jordanie, a-t-il ajouté.

L’infrastructure s’étendra le long d’une section de la vallée du Rift syro-africain, un important corridor écologique qui va du nord de la Syrie au Mozambique en Afrique de l’Est. Sujette aux tremblements de terre, cette terre possède d’importantes nappes souterraines d’eau douce.

Les ruptures de conduites et les infiltrations d’eau salée dans le sol, a-t-il noté, sont le pire cauchemar des écologistes.

Peu de conviction quant à la faisabilité du projet

Oded Eran, chercheur principal à l’Institut d’études stratégiques de Tel Aviv et ancien ambassadeur d’Israël en Jordanie et dans l’Union européenne, a déclaré au Times of Israel que les Jordaniens ont été séduits par le projet mer Rouge-mer Morte depuis sa discussion à la conférence de paix de Madrid en 1991. [L’idée elle-même a été suggérée pour la première fois au milieu du 19e siècle]. « Le projet était beaucoup plus ambitieux, et je soupçonne qu’ils ont vu des milliards affluer dans le pays », a-t-il avancé.

Mais, à la question de savoir pourquoi il a fallu tant de temps pour le lancer, il a répondu : « A l’exception des Jordaniens, les autres sont très peu convaincus de la faisabilité physique, chimique et économique de ce projet. La communauté scientifique israélienne s’y oppose en grande partie ». Selon lui, en l’absence d’un engagement financier international suffisant, les Jordaniens faisaient pression sur Israël pour qu’il s’engage à couvrir l’essentiel des fonds pour ce qui était un « projet douteux ».

Il serait beaucoup plus logique, poursuit-il, d’approvisionner la Jordanie en eau dessalée de la Méditerranée, car les distances sont plus courtes et les coûts seraient donc plus bas. Mais cela, bien sûr, ne ferait rien pour aider la mer Morte.

Oded Eran, chercheur principal à l’Institut d’études stratégiques de Tel Aviv et ancien ambassadeur en Jordanie et dans l’Union européenne. (Capture d’écran)

Le chercheur pense que les Jordaniens seraient prêts à discuter d’une proposition concrète couvrant les aspects techniques d’une telle alternative, ainsi que les garanties financières et politiques. La Jordanie, a-t-il noté, n’est pas opposée à l’acceptation de ressources naturelles d’Israël – elle reçoit déjà de l’eau de l’État juif (dans le cadre de l’accord de paix de 1994 et des accords ultérieurs) et a signé un accord de 10 milliards de dollars pour acquérir du gaz naturel.

Cela dit, selon un article de Haaretz publié en janvier, Avi Simchon, président du Conseil économique national, a essayé de proposer de vendre l’eau dessalée des Jordaniens au lieu de construire le projet, mais la Jordanie s’en est tenue au pipeline mer Rouge-mer Morte, qui garantit sa sécurité en eau. Les accords avec Israël – tant qu’ils existent – ne sont pas tout à fait populaires en Jordanie. En mai, les députés jordaniens ont demandé l’annulation de l’accord sur le gaz.

Sur le terrain – et en dépit d’un accord formel contraire – les Jordaniens ne permettent même pas aux scientifiques israéliens d’entrer sur le territoire jordanien pour prendre les mesures de référence de la mer Morte dont ils ont besoin pour surveiller les effets de l’ajout d’eau de mer et de saumure.

Des relations bilatérales au plus bas niveau

Les relations bilatérales sont actuellement au plus bas. La méfiance du roi Abdallah à l’égard du Premier ministre Benjamin Netanyahu a été alimentée par des événements tels que la mort en 2017 de deux citoyens jordaniens par un garde de l’ambassade israélienne à Amman et par l’absence de poursuites par Israël contre celui-ci ; la reconnaissance par les États-Unis de Jérusalem comme capitale d’Israël, les tensions constantes liées au mont du Temple, les discussions israéliennes sur l’annexion de la vallée du Jourdain et le blocage des pourparlers de paix avec les Palestiniens.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu devant une carte de la vallée du Jourdain, jurant d’y étendre la souveraineté israélienne en cas de réélection, lors d’un discours à Ramat Gan, le 10 septembre 2019. (Menahem Kahana/AFP)

De nombreux observateurs politiques voient dans le refus récent d’Amman de prolonger les baux existants à deux terrains situés le long de la frontière israélo-jordanienne – dont Naharayim, dite « l’Île de la Paix » – un moyen pour essayer de forcer Israël à poursuivre le projet hydraulique après plusieurs retards.

Gidon Bromberg, directeur israélien d’EcoPeace Middle East (anciennement Friends of the Earth Middle East), qui travaille depuis 25 ans avec les Israéliens, les Jordaniens et les Palestiniens pour créer un plan de développement intégré global pour toute la région de la mer Morte, a déclaré que l’organisation appuyait les efforts de la Jordanie pour garantir sa propre sécurité en eau via une usine de dessalement à Aqaba, ainsi que la fourniture d’eau dessalée aux parties jordanienne et israélienne de l’Arava et l’accord d’échange d’eau.

Tout cela était bien différent de la proposition initiale de pomper deux milliards de cmc/an (705 000 tonnes) de la mer Rouge chaque année, à laquelle EcoPeace Middle East s’opposait fermement à l’époque, craignant des risques de terrorisme, tremblements de terre et d’erreur humaine et les conséquences possibles du pompage d’eau de mer pour les récifs de corail de la mer Rouge, parmi les seuls au monde à rester robustes face au changement climatique.

Le co-directeur israélien d’EcoPeace Gidon Brombergà Naharayyim, dans le nord d’Israël, le 12 juin 2019. (Autorisation : EcoPeace)

Il a ajouté : « Nous nous demandons toujours si la saumure de la phase pilote devrait être envoyée dans la mer Morte et nous aimerions que des recherches plus approfondies soient menées sur les options environnementales et économiques pour l’élimination de la saumure avant le lancement du projet pilote, et que les gouvernements décident sur cette base ». Parmi les alternatives, on peut citer l’évaporation de la saumure dans les réservoirs du désert ou son injection dans les eaux profondes de la mer Rouge, loin des récifs coralliens.

Des solutions durables

EcoPeace a appelé à des solutions durables qui s’attaquent au cœur du problème de la mer Morte, y compris la réhabilitation partielle du Jourdain et la réduction des dommages causés par les industries minières des deux côtés de la frontière.

Le Jourdain inférieur peut être réhabilité, la mer Morte stabilisée et suffisamment d’eau mise à la disposition de nos publics respectifs sans risquer d’entreprendre une expérience qui consiste à jouer à « l’apprenti sorcier » en mélangeant deux mers, entraînant des dommages irréversibles à l’environnement et l’instabilité politique d’une dette publique sans précédent, a-t-il dit dans un document de synthèse sur le projet initial, plus vaste, il y a plusieurs années.

EcoPeace a engagé des consultants néerlandais en ingénierie pour créer un plan directeur pour le développement durable dans la vallée du Jourdain, qui se concentre sur la zone située entre la mer de Galilée et la mer Morte. Ce plan porte sur la gestion de l’eau, la lutte contre la pollution, le développement agricole, le tourisme et le patrimoine culturel, l’aménagement du territoire, la gouvernance, l’énergie durable, le développement urbain et les infrastructures. Il propose 127 mesures à prendre d’ici 2050, pour un coût total de 4,58 milliards de dollars.

La mer de Galilée vue de la promenade de Tibériade, le 18 mars 2019. (David Cohen/Flash90)

La vision d’EcoPeace comprend l’ajout d’eau dessalée à la mer de Galilée (pour fournir de l’eau potable aux habitants du nord d’Israël et de Jordanie) et l’augmentation du traitement des eaux usées dans le Jourdain plus au sud (pour l’irrigation). L’organisation entreprend actuellement une étude sur la possibilité d’ajouter des eaux usées traitées à la partie inférieure du Jourdain qui se jette dans la mer Morte pour aider à stabiliser ses niveaux d’eau.

Selon EcoPeace, cela pourrait permettre de mettre 400 millions de m3/an (140 tonnes par an) à la disposition de la mer Morte. L’évolution des techniques d’extraction des minéraux pourrait libérer 330 millions de mètres-cubes supplémentaires par an, ce qui permettrait à la mer Morte de rester au moins aux niveaux actuels, tandis que des quantités supplémentaires pourraient être générées par un meilleur entretien des infrastructures existantes et par une tarification de l’eau qui inciterait les utilisateurs à consommer moins.

En fait, Israël est en train de réaliser un projet d’un milliard de shekels (250 millions d’euros) pour pomper l’eau dessalée de la mer Méditerranée vers la mer de Galilée. On s’attend officiellement à ce qu’il soit mis en service dans quatre ou cinq ans, mais compte tenu de la force de l’opposition du public à l’emplacement des installations de dessalement en Galilée occidentale et des questions logistiques telles que le rezonage dans les zones que les pipelines devront traverser, on ne sait pas non plus quand ce projet verra le jour.

Commentant le plan EcoPeace, Clive Lipchin a déclaré qu’il pensait que les Palestiniens et les Jordaniens exigeraient que toute eau supplémentaire soit mise à leur disposition avant d’être utilisée pour la réhabilitation des rivières. « L’eau est un droit humain fondamental et élémentaire, et elle sera toujours la priorité absolue. »

Et d’ajouter : « Dans un monde idéal, on devrait penser au fleuve qui, aujourd’hui, est pratiquement mort. Mais le projet Mer Rouge-Mer Morte est beaucoup plus simple que le plan directeur d’EcoPeace. »

Feu le Président Shimon Peres visitant des serres de tomates cerises dans le désert de l’Arava en Israël. (GPO)

Le projet mer Morte-mer Rouge a aussi une importance stratégique immédiate pour Israël, a-t-il poursuivi, en ce sens qu’il sauverait les communautés agricoles israéliennes de l’Arava, qui manquent d’eau. L’aqueduc national d’Israël ne s’étend pas si loin vers le sud. L’eau souterraine saumâtre que les agriculteurs utilisent n’est pas renouvelable, et plus ils en utilisent, plus elle devient salée.

Il n’est pas encore question de créer une usine de dessalement à Eilat, près d’Aqaba, mais la pression pourrait augmenter si le projet Mer Rouge-Mer Morte ne démarre pas. L’eau dessalée mélangée à de l’eau saumâtre donnerait aux agriculteurs – connus pour cultiver des poivrons et des tomates cerises dans le désert – plus d’eau de meilleure qualité, ce qui leur permettrait d’étendre leurs activités, assure M. Lipchin.

Limiter l’exploitation commerciale

Israel Chemicals Ltd, la société privée qui extrait actuellement les deux tiers de l’eau exploitée commercialement de la mer Morte pour la production de minéraux, affirme que ses activités sont responsables de 9 % de la diminution de la superficie de la mer Morte. Le groupe environnemental Adam Teva V’Din estime le chiffre à près de 30 %.

ICL pompe l’eau de la partie nord plus profonde de la mer Morte dans des bassins d’évaporation dans la partie sud peu profonde, où les minéraux sont extraits. L’eau et les sels restants sont ensuite renvoyés vers le côté nord.

Une montagne de potasse sur le site d’Israel Chemicals à la mer Morte, quatrième producteur et fournisseur mondial de potasse. (Yossi Zamir/Flash90)

Une série de recours en justice déposés par Adam Teva V’Din au cours des quatre dernières années a révélé non seulement qu’ICL a travaillé sans licence mais qu’elle n’a pas payé un sou pour l’eau qu’elle utilise, ce qui ne l’encourage pas à l’économiser.

L’Autorité de l’Eau, pour sa part, est restée essentiellement passive, essayant seulement humblement, après le début de l’action en justice, d’exercer une certaine autorité par le biais de directives volontaires qu’elle a signées avec Israel Chemicals en 2016.

Victoire juridique

Plus tôt cette année, Adam Teva V’Din a remporté une victoire relativement rare contre une entreprise aussi puissante lorsque le juge Ron Sokol du tribunal de district de Haïfa a décidé que la mer Morte était définitivement couverte par la loi sur l’eau de 1959 (malgré les arguments contraires de ICL) et que, en conséquence, la ICL ne pourrait plus exercer son activité sans une licence.

Une licence, note Sokol, permettrait une supervision gouvernementale adéquate des opérations commerciales et garantirait que l’activité privée ne nuise pas à l’intérêt public.

Vastes bassins d’évaporation dans le sud de la mer Morte, le 5 juillet 2009. (Yossi Zamir/Flash90)

Il a imposé un délai de six mois à l’Autorité de l’eau pour compiler un permis et le rendre public pour commentaires, avertissant que si elle ne le faisait pas (d’ici le 4 février 2020), ICL devrait cesser le pompage.

Les organisations environnementales estiment que le gouvernement a tort de considérer la mer Morte comme une ressource purement économique et que la franchise minière – qui doit expirer en 2030 – ne devrait pas être renouvelée du tout.

« Les sources d’eau qui ne sont pas de l’eau douce sont également d’importance publique, pour la conservation de l’environnement, pour la nature et pour le développement du pays », écrit-il dans son jugement. « La préservation de la mer Morte en tant que source d’eau revêt une grande importance pour le public. Si elle n’est pas préservée, il y aura des dommages à l’environnement, aux intérêts du tourisme et de l’industrie, aux terres qui l’entourent, à l’équilibre écologique… »

Renouvellement de la franchise commerciale

Les organisations environnementales affirment que le gouvernement a tort de considérer la mer Morte comme une ressource purement économique et que la franchise minière – qui doit expirer en 2030 – ne devrait pas être renouvelée du tout.

Si cela n’est pas possible, une licence devrait au moins contenir des dispositions pour obliger l’industrie à payer pour la restauration des zones dégradées, à respecter des conditions environnementales strictes, à payer pour l’eau utilisée et à percevoir des taxes plus élevées qui pourraient servir à financer la recherche de techniques d’extraction plus respectueuses de l’eau – toutes conditions que des entreprises comme ICL peuvent avoir des raisons de combattre.

Un comité mis sur pied par le comptable général pour examiner le renouvellement de la franchise aurait décidé de renouveler la franchise, mais de faire payer l’eau utilisée et de limiter la quantité d’eau qui peut être pompée, ainsi que la superficie physique disponible.

Il y a même des discussions avec ICL pour mettre fin à la franchise avant 2030. ICL est probablement réticente à faire d’importants investissements dans un climat d’incertitude, malgré le fait qu’elle a obtenu le premier refus d’une entente de renouvellement qui est inscrite dans la loi.

Leehee Goldenberg, directrice du département des ressources économiques et naturelles chez Adam Teva V’Din. (Facebook)

Leehee Goldenberg, directrice du Département des ressources économiques et naturelles d’Adam Teva V’Din, a déclaré : « Nous avons souvent vu le gouvernement faire un usage cynique de la mer Morte – par exemple, lorsqu’on demande aux Israéliens de « téléphoner » et de voter en sa faveur en tant que « merveille de la nature » internationale tout en ignorant souvent sa détérioration rapide.

« Les années ont montré, en particulier parce que le ministère des Finances est ‘responsable’ de la mer Morte, qu’elle est perçue à travers les montants en dollars comme un atout économique ».

« Il est temps pour le gouvernement de prendre des décisions réelles et courageuses concernant l’avenir de ce phénomène naturel », a-t-elle insisté. « Si le gouvernement veut vraiment que les générations futures profitent de cette ressource naturelle en voie de disparition, il est temps d’examiner la possibilité de mettre fin aux travaux de la mer Morte et à l’exploitation économique de cette merveille naturelle, et de prendre des mesures en vue de sa réhabilitation ».

Si ces mesures urgentes ne sont pas prises, Israël, le monde et les générations futures seront privés d’une merveille naturelle qui existe, sous sa forme actuelle, depuis des milliers d’années.

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