Le no man’s land de Jérusalem : chaos et anarchie à Kafr Aqab
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Reportage

Le no man’s land de Jérusalem : chaos et anarchie à Kafr Aqab

Les résidents se plaignent de l'anarchie, des constructions et du trafic non réglementés ; pour un officiel de la mairie, le manque de services est dû à la situation sécuritaire

Munir Zughayer, un activiste qui dirige un comité qui se plaint souvent de la situation des services à Kafr Aqab auprès de la municipalité de Jérusalem, pointe du doigt un certain nombre de bâtiments construits en violation de la réglementation le 20 février 2019. (Crédit : Adam Rasgon / Times of Israël)
Munir Zughayer, un activiste qui dirige un comité qui se plaint souvent de la situation des services à Kafr Aqab auprès de la municipalité de Jérusalem, pointe du doigt un certain nombre de bâtiments construits en violation de la réglementation le 20 février 2019. (Crédit : Adam Rasgon / Times of Israël)

Les voitures qui se dirigent vers le point de passage de Qalandiya étaient pratiquement à l’arrêt, coincées dans les embouteillages, en ce dimanche matin ensoleillé à Kafr Aqab, le quartier le plus septentrional de Jérusalem, situé côté cisjordanien de la barrière de sécurité.

Tentant d’échapper au trafic qui embouteille la Route Ramallah, la principale artère du quartier, certains véhicules se mirent à emprunter la voie opposée et à manœuvrer entre les voitures arrivant en sens inverse, tandis que d’autres se mirent à klaxonner, en vain.

Depuis plusieurs années, Kafr Aqab, un vaste quartier de Jérusalem situé à environ dix kilomètres au nord du centre-ville, souffre d’un manque de planification urbaine, d’infrastructures inadaptées et d’une anarchie rampante.

Pour Moien Odeh, un avocat de 37 ans ayant plaidé pour une amélioration des services municipaux dans le quartier devant des tribunaux israéliens, les voitures qui circulaient en sens inverse illustrent l’anarchie qui règne à Kafr Aqab.

Un tas d’ordures jonchant le bord d’une route non pavée à Kafr Aqab, le 20 février 2019. (Crédit : Adam Rasgon/Times of Israel)

« Personne ne va arrêter ces voitures », assure celui qui vit dans le quartier depuis 2011. « Donc chacun fait ce qu’il veut en toute impunité », déplore-t-il en regardant les véhicules passer.

En septembre 2017, un camion roulant sur la voie opposée avait renversé et tué un piéton de 30 ans, d’après le porte-parole de la police de l’Autorité palestinienne Louay Arzeikat.

Israël s’est saisi de Kafr Aqab en 1967 au détriment de la Jordanie lors de la guerre des Six Jours et l’avait annexé et incorporé la majeure partie de la zone à Jérusalem peu après.

A l’époque, quelques centaines de Palestiniens, aisés pour la plupart, vivaient à Kafr Aqab, formée par des structures en argile pittoresques et des bosquets d’oliviers tentaculaires.

Selon Moien Odeh, l’État juif s’est livré à un redécoupage de la zone en 1967 pour intégrer la majorité de Kafr Aqab à Jérusalem, car il voulait faire rentrer l’aéroport d’Atarot voisin et la zone alentour dans les limites de la ville. L’Autorité palestinienne conserve partiellement la responsabilité d’une petite partie du Kafr Aqab d’origine.

Mais après le début de la Seconde Intifada au début des années 2000, où des groupes terroristes palestiniens ont perpétré des attentats-suicides et d’autres attaques contre des Israéliens, le gouvernement a érigé une barrière de sécurité et instauré le point de passage de Qalandiya.

Ces deux mesures ont déconnecté du reste de la ville les résidents de Kafr Aqab, qui disposent du statut de résident israélien et payent des impôts aux autorités israéliennes. Elles ont également séparé une poignée d’autres quartiers du reste de la ville, notamment le camp de réfugiés de Shuafat, Ras Khamis, Ras Shehada et Dahiyat al-Salam.

La barrière de sécurité qui sépare Kafr Aqab du reste de Jérusalem, le 20 février 2019. (Crédit Adam Rasgon/Times of Israel)

« Kafr Aqab, c’était beau et ouvert, mais quand Israël a bâti le mur, la municipalité israélienne a cessé d’intervenir et d’assurer les services minimum », se souvient Fayez Mahalwis, un résident de 63 ans du quartier, qui s’exprime depuis la municipalité de Kafr Aqab affiliée à l’Autorité palestinienne.

Les autorités israéliennes soutiennent que la barrière a mis un terme aux attaques violentes et empêché des Palestiniens de Cisjordanie de pénétrer en Israël sans autorisation.

La municipalité de Kafr Aqab, basée dans la petite partie contrôlée partiellement par l’Autorité palestinienne, assure des services aux résidents relevant de sa juridiction ainsi que ceux disposant d’une carte d’identité israélienne, d’après des fonctionnaires du bureau.

Mais avec un budget annuel d’un à trois millions de shekels environ (soit 250-750 000 euros), la municipalité peine à fournir des services suffisants, assure Ashraf Thabateh, chargé des relations publiques de la mairie.

« Même si nous sommes techniquement responsables de seulement 10 % de Kafr Aqab, nous ne faisons pas de distinction entre les Palestiniens et les autres statuts », explique-t-il, assis dans une salle de réunion de la municipalité. « Nos ressources sont limitées, mais nous faisons du mieux que nous pouvons ».

Des services limités

Aujourd’hui, des tas d’ordures jonchent les rues de Kafr Aqab, les nids-de-poule sont omniprésents, plusieurs routes ne sont pas recouvertes, les trottoirs sont rares, de nombreux immeubles d’habitation sont construits sans respecter les réglementations en vigueur, et il n’existe aucun bureau de poste ou de parc.

Les voitures garées obstruent souvent le trafic, les entrepreneurs laissent souvent leur matériel de construction au milieu de la rue, les eaux usées remontent régulièrement à la surface, et le seul hôpital présent est une maternité.

Fadl Ajlouni, un peintre automobile de 42 ans habitant Kafr Aqab, raconte comment, après un orage, il avait dû traverser une marre d’eau de pluie pour sortir de chez lui pendant quelques temps.

« Personne n’est venu faire évacuer l’eau », dénonce-t-il. « Nous avons dû traverser cette immense marre pendant deux jours pour entrer et sortir du bâtiment ».

Un petit bassin devant la maison de Fadl Ajlouni, un résident de Kafr Aqab âgé de 42 ans, début 2019. (Crédit : Fadi Ajlouni)

La population du quartier a fortement cru, s’élevant à près de 60 000-70 000 personnes. Le faible prix de l’immobilier a attiré de jeunes mariées ainsi que des familles souhaitant conserver leur statut de résident de Jérusalem.

Depuis les années 90, le ministère de l’Intérieur a révoqué les statuts de résident d’habitant de Jérusalem-Est pour qu’ils s’installent en Cisjordanie, dans la bande de Gaza ou à l’étranger, d’après B’Tselem, une organisation israélienne de défense des droits.

« Les familles qui ne peuvent pas se permettre financièrement d’habiter dans d’autres quartiers [de Jérusalem] emménagent ici, » explique Moien Odeh.

Un appartement de trois ou quatre pièces à Kafr Aqab coûte environ un tiers du prix d’un bien similaire à Beit Hanina, un quartier voisin que la barrière de sécurité n’a pas isolé du reste de la ville, d’après l’avocat.

Plus récemment, certains officiels israéliens, dont l’ancien maire de Jérusalem et nouveau député Likud Nir Barkat et le ministre des Affaires de Jérusalem Zeev Elkin, ont publiquement évoqué l’idée de séparer officiellement Kafr Aqab de Jérusalem.

Des constructions douteuses

Moien Odeh s’est dit inquiet de la qualité des structures des immeubles d’habitation qui ont pullulé ces derniers temps à Kafr Aqab.

« Ces structures n’ont pas été bâties en conformité avec le code » [de la construction et de l’habitation], dénonce-t-il, pointant du doigt les immeubles érigés en haut d’une colline adjacente. « Les seuls qui les supervisent sont les entrepreneurs, dont le seul intérêt est l’argent ».

La plupart de ces immeubles s’étendent sur 14 étages et accueillent des dizaines de citernes à eau et radiateurs sur leur toit. Un nombre important de ces structures sont très proches les uns des autres, séparés par quelques mètres à peine dans certains cas.

Ramadan Dabash, un ancien candidat à la mairie de Jérusalem et ingénieur en génie civil, abonde dans le sens de Moien Odeh au sujet de ces constructions.

« La plupart des structures de Kafr Aqab ont été bâties avec des matériaux à bas prix, » selon l’ingénieur, qui a examiné plusieurs bâtiments. « On craint fortement que certains d’entre eux s’effondrent en cas de séisme majeur ».

Ramadan Dabash, résident palestinien de Sur Baher, dans sa seconde habitation de Beit Hanina, au mois de juillet 2018 (Crédit : Adam Rasgon/Times of Israel)

En 2018, plusieurs petits séismes ont frappé le nord d’Israël, alimentant les inquiétudes sur la possibilité d’un tremblement de terre de plus grande ampleur dans l’État juif dans un futur proche.

Un responsable de la municipalité hiérosolymitaine a reconnu que la plupart des constructions de Kafr Aqab ne respectaient pas les réglementations officielles, mais a expliqué que l’accès limité des autorités locales à ce quartier l’empêchait de les superviser.

« Depuis l’érection de la barrière au début des années 2000, une situation est née et nous empêche, en tant que municipalité, d’assumer nos responsabilités à Kafr Aqab, » selon ce responsable, s’exprimant sous couvert d’anonymat. « Nous avons été contraints de dépendre des services de sécurité. Dès que nous voulons entrer dans le quartier, nous devons être escortés. On ne peut pas se déplacer librement, et cette réalité porte atteinte à notre capacité à assurer les services nécessaires et à superviser les travaux de construction ».

Il explique que la municipalité a recours à des entreprises privées pour fournir de nombreux services en son nom à Kafr Aqab.

Une police absente

Munir Zughayer, un militant qui dirige un comité se plaignant régulièrement du niveau de service auprès de la municipalité de Jérusalem, fait part de ses préoccupations au sujet du manque de respect de la loi dans le quartier.

« La police et les autres instances chargées de l’ordre ne viennent quasiment jamais ici », déplore-t-il. « Lorsqu’il y a un accident de voiture, un cambriolage, une violente dispute ou d’autres incidents, nous les appelons, mais ils n’envoient personne ».

Une chaussée non recouverte dans le centre de Kafr Aqab, le 1 mai 2019. (Crédit : Adam Rasgon/Times of Israel)

Il n’y a pas de présence permanente de la police à Kafr Aqab ; et de nombreux résidents s’en plaignent.

Mais le porte-parole des forces de l’ordre, Micky Rosenfeld, rejette ce constat. « Nous répondons à tous les appels et lorsque cela est nécessaire, nous envoyons des équipes, dont la police des frontières, à Kafr Aqab et dans le camp de réfugiés de Shuafat », assure-t-il.

La presse palestinienne a rapporté en avril que cette dernière était entrée au moins deux fois dans Kafr Aqab.

Les résidents ont néanmoins indiqué que la police n’était venue que brièvement, pour adresser des amendes à des entreprises.

« Ils ne sont pas venus pour assurer la sécurité », dénonce Yasser Abu Sharkh, 45 ans et habitant de Kafr Aqab. « Ils ne sont venus que pour distribuer des amendes liées à des questions fiscales et récolter de l’argent ».

Le responsable de la municipalité confirme le jugement de Munir Zughayer plutôt que celui du porte-parole de la police.

« Les services de sécurité n’ont malheureusement pas suffisamment fait de la sécurité à Kafr Aqab une priorité », estime-t-il.

Munir Zughayer ajoute que cette situation avait contraint les anciens et aînés à assurer la médiation et tenter de résoudre les conflits.

« Les chefs de famille se sont chargés de régler les conflits, mais ils ne peuvent pas remplacer une présence policière permanente et professionnelle ici ».

Des embouteillages constants

De nombreux habitants de Kafr Aqab se sont également plaints de l’état du trafic sur la section de l’avenue Ramallah menant au point de passage de Qalandiya.

« Le check-point a rendu une faible distance pénible jusque-là », constate Osama Mahlees, un résident de Kafr Aqab âgé de 36 ans. « Il faut souvent plus d’une heure, parfois deux, pour faire deux kilomètres ».

Des véhicules coincés dans les embouteillages, sur l’avenue Ramallah de Kafr Aqab, le 1er mai 2019. (Crédit : Adam Rasgon/Times of Israel)

Les véhicules allant de Kafr Aqab à Qalandiya sont fréquemment en prise à un trafic élevé le matin et l’après-midi ou lorsque des affrontements éclatent entre forces de sécurité israéliennes et jeunes Palestiniens.

Jamal, un commerçant de 38 ans, explique que le check-point a contraint l’un de ses enfants à partir pour l’école plusieurs heures avant le début des cours.

« Même si nous ne sommes pas loin de l’école de mon fils, il est obligé de partir tôt pour franchir le point de contrôle et arriver à temps », d’après Jamal, qui n’a pas souhaité donner son nom de famille. « Les embouteillages sont quasi-quotidiens. C’est injuste, car nous perdons beaucoup de temps et gaspillons de l’essence ».

La plupart du temps, des dizaines de milliers de voitures empruntent la route menant au point de passage, y compris les Palestiniens allant de Ramallah au sud de la Cisjordanie.

A LIRE : Israël ouvre – enfin – un nouveau point de contrôle à Qalandiya

A Qalandiya, le personnel de sécurité israélien vérifie généralement que les conducteurs et leurs passagers sont autorisés à entrer en Israël et leur pose parfois des questions avant de décider de les laisser passer.

Pour Munair Zaghayer, placer des agents chargés de la circulation à Kafr Aqab permettrait de réguler le trafic et de réduire les embouteillages.

« On s’en fiche que ce soit des agents israéliens ou palestiniens, nous voulons juste que quelqu’un vienne ici et gère la circulation », s’agace-t-il.

Interrogé sur la question, Micky Rosenfeld a refusé d’expliquer pourquoi il n’y avait pas d’agents en charge de la circulation à Kafr Aqab,

Un autre responsable de la municipalité de Jérusalem indique que cette dernière avait l’intention d’investir des millions de shekels dans la construction d’une nouvelle route réservée aux transports publics de Kafr Aqab et les environs de Ramallah jusqu’au check-point.

« Nous construisons une toute nouvelle route destinée aux transports publics, qui commencera au cœur de Kafr Aqab et ira jusqu’au check-point,” d’après ce responsable, s’exprimant sous couvert d’anonymat. « La route sera dotée de trottoirs et d’éclairages, contrairement à d’autres endroits du quartier, et réduira considérablement le trafic sur l’avenue Ramallah ».

Les travaux devraient finir d’ici la fin de l’année.

Se tourner vers les tribunaux

Ces dernières années, les résidents de Kafr Aqab se sont orientés vers les tribunaux israéliens pour contraindre les autorités à agir et améliorer la qualité des services dans le quartier.

En juillet 2015, Moien Odeh, Munir Zughayer, d’autres habitants et Ir Amim, une ONG appelant à de meilleurs services pour les Palestiniens de Jérusalem-Est, ont déposé une requête auprès du tribunal de district de Jérusalem pour forcer les autorités à construire des trottoirs, à peindre des passages piétons, à installer des panneaux de signalisation et à réparer les égouts.

Moien Odeh, un avocat de 37 ans qui se bat pour obtenir plus de services municipaux à Kafr Aqab devant les tribunaux israéliens, dans le quartier, le 1er mai 2019. (Crédit : Adam Rasgon/Times of Israel)

Plusieurs mois plus tard, en novembre 2015, le tribunal a statué que la municipalité devait mettre au point un plan dans les trois mois « afin d’améliorer et de réparer les routes, y compris les trottoirs et les systèmes d’évacuation des eaux usées », et l’appliquer dans les six mois.

Or, la mairie a mis plus de deux ans pour échafauder un plan.

Moien Odeh explique que le plan était loin de répondre aux besoins de Kafr Aqab en terme de voirie.

« C’est tout simplement insuffisant », déplore-t-il. « La municipalité doit investir beaucoup plus si elle veut vraiment nous aider ».

Le plan dresse une liste des sommes que la municipalité compte investir dans l’amélioration des infrastructures routières à Kafr Aqab pour la période 2018-2024. Elle indique, par exemple, 705 419 shekels seront dépensés pour cela en 2019, 652 416 en 2022 et 1 128 576 en 2024.

L’avocat et ses co-plaignants se sont alors tournés vers la Haute Cour de justice pour exiger de la mairie de Jérusalem qu’elle développe un plan plus consistant, mais l’instance a rejeté leur requête.

« En gros, la cour estime que ce que la municipalité prévoyait était suffisant », indique Moien Odeh. « Sa décision fut une grande déception pour nous, et nous étudions les autres moyens à notre disposition pour améliorer les services à Kafr Aqab ».

Le responsable anonyme de la municipalité n’est pas d’accord avec cette description du plan, estimant qu’il s’agissait d’un effort « important ».

« Nous savons qu’il y a des manques, mais le plan relève d’une tentative d’y assurer de meilleurs services et la Cour l’a compris », selon lui, notant que des améliorations avaient été apportées au système d’évacuation des eaux ces dernières années.

Une porte-parole de l’entreprise Gihon Water Company, responsable du système d’égouts de Jérusalem, confirme que le système d’évacuation dans le quartier « présente de nombreuses défaillances », mais que l’entreprise y avait installé et rénové 4,67 kilomètres d’égouts entre 2016 et 2018.

D’après elle, dans les zones de Kafr Aqab où était intervenue Gihon, le nombre de problèmes avait « considérablement baissé ».

De retour près de la route Ramallah, un jeune homme interpelle les gens autour de lui, leur demandant à qui appartient le véhicule garé qui bloque le passage à sa voiture.

Abu Sharkh assure qu’il voit des voitures se bloquer les unes les autres chaque jour.

« Cela montre très bien comment les choses marchent ici », constate-t-il. « On peut faire ce qu’on veut, et personne ne nous en empêche ». Dans le fond, l’homme continue de crier son agacement et sa frustration.

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