Le pouvoir derrière le pouvoir: comment le Qatar a aidé les Houthis à menacer Israël
Récemment apparus comme une menace improbable pour le transport maritime international, leur influence dans la région est depuis longtemps amplifiée par Doha
La milice yéménite houthie tire des missiles sur Israël et bloque les routes maritimes internationales en mer Rouge. Ses membres se lancent dans des danses traditionnelles yéménites sur les navires qu’ils arraisonnent, et ils scandent « Mort à Israël, mort à l’Amérique ».
Les Houthis – qui portent également le nom d’« Ansar Allah » ou « Partisans de Dieu » – font figure de menace nouvelle, et surtout inattendue, pour Israël et la sécurité mondiale depuis le début de la guerre à Gaza, mais cela fait longtemps que l’organisation terroriste représente une menace majeure pour ses voisins du Golfe, et ce, bien avant le déclenchement du conflit entre Israël et le Hamas, le 7 octobre dernier.
Aujourd’hui, les Houthis jouissent d’une cote de popularité et de soutiens sans précédent au Moyen-Orient, bien qu’ils soient soutenus par l’Iran. On a tendance à oublier les dommages occasionnés aux économies égyptienne et jordanienne en raison de l’arrêt de l’activité maritime en mer Rouge, comme leurs attaques contre les Saoudiens, les Bahreïnis ou les Émiratis, ou encore les exécutions extrajudiciaires des Yéménites eux-mêmes.
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Al-Jazeera et d’autres médias qataris jouent un rôle considérable dans la construction de la respectabilité du groupe militant, amplifiant l’engagement des Houthis envers la cause palestinienne et les présentant comme les Robins des Bois du Moyen-Orient.
Comment une minorité relativement petite, qui n’a eu que peu de succès dans sa rébellion contre le gouvernement yéménite depuis le début des années 1990, est-elle devenue si efficace et si puissante ?
Cela s’est fait en raison de la confluence unique de circonstances géopolitiques, et les bailleurs de fonds régionaux – à commencer par les Qataris – les ont fait passer de la quasi-obscurité à l’avant-garde de l’arène mondiale.
Tout d’abord, un coup d’oeil rétrospectif
Les Houthis sont issus de la minorité chiite zaydite enracinée dans une région montagneuse du nord du Yémen. A la chute de l’Empire ottoman, ils ont formé un royaume théocratique qui a existé jusqu’en 1962, date à laquelle son chef est mort.
Sa mort a enhardi les voix appelant à la modernisation et à l’adhésion au mouvement nationaliste arabe.
Une bataille par procuration s’en est suivie entre nationalistes, soutenus par l’Égypte, et royalistes, soutenus par l’Arabie saoudite, la Grande-Bretagne et la Jordanie, dont les nationalistes sont sortis vainqueurs et ont établi une république yéménite en 1968.
Mais les choses sont loin d’être calmes. En 1990, le président du Yémen, Ali Abdallah Saleh – lui-même chiite zaydite – unifie le pays après de longues et sanglantes guerres civiles. Mais cela n’apaise pas durablement ses compagnons zaydites. Ils se rebellent contre lui dans les années 90, puis à nouveau dans les années 2000.
Les experts estiment que les Houthis – qui ont adopté le nom de leur chef Hussein al-Houthi – se sont radicalisés lors de la guerre américaine en Irak en 2003, sans pour autant attirer l’attention à ce moment-là. Un autre catalyseur possible de leur radicalisation est l’émergence rapide de groupes salafistes-djihadistes au Yémen tels qu’Al-Qaïda et, plus tard, l’État islamique. Ces organisations terroristes étendent considérablement leur pouvoir au Yémen dans les années 2000, en attaquant souvent des zones chiites dans le nord, ce qui a sans doute déclenché une radicalisation défensive.
À l’époque, les Saoudiens aident Saleh à lutter contre les Houthis, mais le nord finit par atteindre son point d’ébullition et les groupes djihadistes prennent de l’importance dans d’autres régions.
En 2011, la situation devient incontrôlable après le Printemps arabe, lorsque des millions de Yéménites défilent contre le régime de Saleh et exigent sa démission. Le régime était ébranlé et faible : c’est le signal attendu par les Houthis pour agir. En 2014, les Houthis prennent le contrôle de certaines parties du sud du Yémen ainsi que de la capitale, Sanaa.
De puissants soutiens régionaux – l’Iran et le Qatar
Un rapport confidentiel de l’ONU qui a fuité indique que les Houthis ont reçu des armes de l’Iran pour la première fois en 2009. Après le Printemps arabe, l’alliance se resserre et, en 2015, lorsqu’un véritable conflit militaire éclate au Yémen entre le gouvernement central et les Houthis, les armes iraniennes affluent déjà. Les Saoudiens dirigent une coalition de 10 pays qui soutient le gouvernement reconnu par la communauté internationale, maintenant exilé de sa capitale.
En 2017, le Qatar, pays qui avait initialement rejoint la coalition saoudienne contre les Houthis, fait marche arrière et retire ses forces du Yémen, en raison d’un désaccord avec les Saoudiens et d’autres pays arabes qui aboutit au blocus du Qatar et à la rupture des relations diplomatiques entre les pays.
Peu de temps après, la presse saoudienne révèle des détails intéressants sur la nature des relations entre les Qataris et les Houthis. Auparavant, il était communément admis que Doha soutienne l’Islah – parti islamiste sunnite idéologiquement proche des Frères musulmans – et aujourd’hui, de source saoudienne, il se dit que les Qataris soutiennent également les Houthis.
Un article publié en juillet 2019 dans le quotidien saoudien Okaz et intitulé « L’argent toxique du Qatar » accuse le petit émirat de « jouer un double rôle au Yémen », en soutenant les houthis de Sanaa et les Frères musulmans afin de semer la discorde et le chaos au Yémen, qui subit désormais les conséquences humanitaires du coup d’État houthi. Selon l’article, des milliers de Yéménites sont morts dans des attaques aveugles de Houthis contre des maisons et des hôpitaux publics.
« Les armes qataries n’ont pas été fournies aux forces organisées : ce sont des armes de destruction conçues pour mener des opérations spécifiques visant à saper la stabilité sécuritaire de [Sanaa], qui est un symbole de la légitimité du Yémen, pour rebattre les cartes et permettre aux Frères musulmans d’étendre leur influence », dit-il.
En 2020, le ministre yéménite de l’Information, Mouammar al-Eryani, met en garde le Qatar en raison de son soutien aux Houthis dans un message sur Twitter, appelant le Qatar et Al Jazeera, « dont la position est claire, alignée sur le projet iranien au Yémen et à son instrument houthi… à revoir sa politique et prendre ses distances avec le marigot yéménite dans lequel sont plongés les mollahs iraniens, car l’histoire n’épargnera personne. »
Vers 2022, les Qataris s’imposent assez habilement comme médiateurs entre les États-Unis et leurs protégés houthis au Yémen, d’une manière qui correspond à leur situation vis-à-vis de l’organisation terroriste palestinienne du Hamas, financée et soutenue par le Qatar depuis de nombreuses années et qui représente la branche palestinienne des Frères musulmans.
Malgré tout, certains, dans la région, sont bien conscients de l’alliance des Houthis avec l’Iran et le Qatar. Ils soulignent l’absurdité de l’alliance entre une milice qui scande « Mort à l’Amérique » et le Qatar, pays qui abrite une base américaine géante et est considéré comme l’un des alliés américains les plus puissants dans la région.
Mais le rôle actuel du Qatar dans le « phénomène houthi » n’a pas encore été pleinement exploré et analysé – non seulement dans le contexte du Yémen et de la guerre de 2015 avec l’Arabie saoudite, mais aussi dans le cadre plus large de son rôle de perturbateur régional et de soutien en série des milices, des partis les plus violents et les plus dangereux du Moyen-Orient et des organisations terroristes.
L’auteure, ex-députée de la Knesset, est chercheuse principale non résidente à l’Atlantic Council et directeur exécutif du ROPES.
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