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Le projet « Les Derniers » rassemble les dessins des camps de Shelomo Selinger

Devant la caméra de Sophie Nahum, Shelomo Selinger a décrypté une soixantaine de ses dessins, les décrivant sans ordre précis ; ils publient aujourd’hui un ouvrage

Shelomo Selinger. (Crédit : Brut / capture d’écran YouTube)
Shelomo Selinger. (Crédit : Brut / capture d’écran YouTube)

Le sculpteur franco-israélien Shelomo Selinger, rescapé de la Shoah et aujourd’hui âgé de 94 ans, vient de publier avec la journaliste Sophie Nahum un nouveau livre intitulé Les Derniers : Les dessins des camps.

Juif polonais, entré dans l’enfer nazi à l’âge de quatorze ans, il a connu en quatre années d’horreur neuf camps de concentration – Faulbrück, Gröditz, Markstadt, Fünfteichen, Gross-Rosen, Flossenbürg, Dresden, Leitmeritz, et enfin Theresienstadt – et deux marches de la mort. Comment a-t-il survécu ? Grâce à « l’instinct, le hasard, la fraternité, et puis l’oubli ».

Déporté avec ses parents et ses sœurs en 1942, son père a été assassiné au camp de Faulbrück, en Allemagne, puis sa mère et l’une de ses sœurs.

Lors de la libération du camp de Theresienstadt en 1945, un médecin militaire juif de l’armée soviétique l’a trouvé juché sur une pile de cadavres, mais encore animé d’un imperceptible souffle. Cet officier l’a transféré à l’hôpital militaire de campagne où, à force de soins constants, il est revenu à la vie.

Frappé d’amnésie à la fin de la guerre, il n’a retrouvé la mémoire que sept ans après sa libération. Et il lui a fallu vingt années pour se lancer dans une série de plus de cent dessins au fusain représentant l’enfer des camps. Aujourd’hui encore, quand une scène lui revient, elle l’obsède et le hante, jusqu’à ce qu’il réussisse à la représenter, et à la transformer en œuvre d’art.

Ma rencontre avec Shelomo

"C'est l'art qui a donné un sens à ma vie"Comme promis, épisode inédit de notre série, Shelomo Selinger à qui l'on doit, entre autres, la sculpture du Mémorial de Drancy, ses dessins sont parmi ce qu'il m'a été donné de voir de plus bouleversant <3

Posted by Les Derniers on Wednesday, October 2, 2019

Devant la caméra de Sophie Nahum, Shelomo Selinger a décrypté une soixantaine de ces dessins, les décrivant sans ordre précis, comme il le fait lorsqu’il témoigne devant des élèves. Ensemble, ils ont décidé d’en faire un livre, couchant ainsi sur le papier son témoignage – un travail de mémoire indispensable.

Depuis cinq ans, Sophie Nahum se consacre entièrement à l’ambitieux projet « Les Derniers ». Websérie, podcast, livres et plateforme vidéo, il dresse le portrait des derniers survivants de la Shoah.

Shelomo Selinger, né à Szczakowa, près d’Auschwitz en Pologne, a pu surmonter ses cauchemars grâce au bois et aux pierres qu’il a sculptés et à l’amour de Ruth, sa femme rencontrée en 1951. Une quarantaine de ses sculptures sont exposées dans des lieux publics comme le Mémorial de Drancy.

Aujourd’hui, il sculpte toujours dans son atelier du XVe arrondissement.

« Naturalisé français, c’est ici que j’ai construit mon art, ma famille. J’aime la France. J’ai des pierres et des sculptures attachées à mes pieds et je ne peux plus bouger », expliquait-il il y a quelques années.

« La vie est plus sacrée que Dieu, s’il existe. La nature m’a donné l’oubli qui m’a permis de me reconstruire et l’art a pris le relais. La vie prime tout. Quand on a affronté la mort, la torture, la misère, on l’apprécie d’une façon extraordinaire », résumait le sculpteur, père, grand-père et arrière grand-père.

Shelomo Selinger travaillant le monument à la résistance de la Courneuve. (Crédit : Selinger / CC BY-SA 3.0)

De terribles cauchemars reviennent encore le hanter : « Quand une image m’obsède, je réfléchis à la traduire en œuvre d’art, à la transformer en lumière. »

Comment est-il devenu artiste ? « J’ai commencé pour plaire à une jeune fille », Ruth, qui deviendra son épouse.

« C’était au Mont Carmel (en Israël, où il est parti en 1946 et où il a combattu lors de la guerre d’Indépendance). J’ai fait un petit bonhomme avec l’écorce de pin, elle trouvait ça tellement beau que, retourné dans mon kibboutz, j’ai pris un miroir, un tronc d’arbre, et, avec les outils de menuiserie, j’ai fait mon autoportrait. Et, depuis, elle garde ma tête, elle me garde aussi ! Et elle est toujours là derrière moi ! Elle a cru que j’étais un artiste. Grâce à elle je peux faire tout avec amour. »

« Réparer le monde »

Qu’expérimente-il avec le bois ou la pierre ? « Ma façon de créer, c’est rechercher la lumière dans la matière. Un bloc de pierre, un tronc, je ne commence que quand je comprends ce qui se trouve dans cette matière. »

Il met en garde maintenant contre l’oubli de l’histoire qui peut « condamner un peuple à la revivre » et pointe le risque du « groupe qui cultive la haine » en cherchant des bouc-émissaires. « Dans ce groupe l’individu devient un morceau, le groupe n’a ni cerveau ni cœur ! »

Dieu, il dit « ne pas l’avoir rencontré ». S’il existait, ce serait à travers ces gestes gratuits, parfois d’inconnus, qui sauvent. « Chaque personne a une étincelle divine et peut-être qu’une œuvre d’art lui permet de révéler en elle ses propres richesses. L’homme découvre ses richesses esthétiques, spirituelles dans l’œuvre, et c’est peut-être ça le ‘Tikoun Olam’, la réparation du monde. »

Selon ce concept de la Kabbale, les vases contenant la lumière divine se sont brisés, et c’est à l’homme d’achever le travail de Dieu.

Treize sculptures de Shelomo Selinger exposées à Tel Haï, parc industriel de Tefen en Israël. (Crédit : Selinger / CC BY-SA 3.0)

« Dans chacune de mes œuvres monumentales consacrées à la Shoah, insiste Shelomo Selinger, je mets des formes symboliques pour honorer les Justes, grâce à qui, dans la mystique juive, le monde subsiste. C’est grâce à eux je crois que l’humain est possible. »

« Maintenant, confiait-il l’an dernier, je rêve d’avoir une œuvre uniquement consacrée aux Justes parmi les Nations et j’aimerais bien la proposer dans l’allée à côté du mémorial de la Shoah (à Paris). J’aimerais encore contribuer ainsi au ‘Tikoun Olam’, réparer le monde par une œuvre. J’aimerais bien la réaliser en granit rose de Bretagne. »

L’AFP a contribué à cet article.

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