Le prophète de malheur Netanyahu lutte contre le virus qui détruit la démocratie
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Opinion

Le prophète de malheur Netanyahu lutte contre le virus qui détruit la démocratie

"J'essaie de sauver les citoyens, vous, mes enfants" a déclaré le Premier ministre, se présentant tel le capitaine Bibi qui guide Israël entre les icebergs où le Titanic coule

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d'une conférence de presse sur le coronavirus, au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 11 mars 2020. (Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d'une conférence de presse sur le coronavirus, au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 11 mars 2020. (Flash90)

Samedi soir, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a donné une remarquable interview télévisée. Il était tour à tour terrifiant, affligé et paternel. Mais jamais – au milieu d’une pandémie et d’un combat politique dans lequel il est accusé de chercher à neutraliser la démocratie israélienne, et sous l’interrogatoire d’une intervieweuse accomplie qui a exprimé clairement la méfiance généralisée à l’égard de son intégrité – il n’a été discrédité de quelque façon que ce soit.

S’exprimant peu après la fin du Shabbat sur la Douzième chaîne d’information – la chaîne de télévision la plus populaire du pays, à une heure de grande écoute encore renforcée par le fait que le semi-confinement du coronavirus a rendu le pays entier presque captif – Netanyahu a esquissé un scénario de fin du monde dans lequel lui seul est conscient et habile de tenir la barre, guidant Israël entre les icebergs tandis que d’autres nations s’enfoncent comme des « Titanic » derrière lui.

Il y a dix jours, il a comparé la pandémie de coronavirus à la grippe espagnole, qui a tué environ 50 millions de personnes en 1918. Samedi soir, il a réitéré ce parallèle, mais a averti que cela pourrait ne pas être suffisamment sombre. Cela pourrait s’avérer être la pire menace pour l’humanité depuis le Moyen-Âge, a-t-il suggéré ; même les scientifiques, a-t-il affirmé, priaient le Créateur pour l’inspiration et le salut.

Manifestement peu troublé par la perspective que le président américain Donald Trump soit informé de tout ce qu’il dit, il a prédit que les systèmes de santé du monde entier s’effondreraient si le virus n’était pas rapidement stoppé, a déclaré que des pays comme l’Espagne, l’Italie, la France et le Royaume-Uni qui n’avaient pas rapidement fermé leurs frontières étaient maintenant « sur le point de perdre le contrôle », puis a ajouté, sur un ton à la fois doux et redoutable, que les États-Unis étaient eux aussi en grande difficulté, risquant également d’être submergés par un nombre astronomique de citoyens malades.

Lorsque son intervieweuse, la compétente Dana Weiss, a essayé de l’interrompre et de faire passer la conversation à des questions telles que l’effondrement économique d’Israël, le rythme trop lent des tests de dépistage et le manque d’équipements de protection pour les travailleurs médicaux, Netanyahu, irrité, lui a assuré qu’il répondrait à ses questions, mais qu’il voulait d’abord souligner que tout ce qu’il faisait, puisqu’il travaillait nuit et jour et, oui, même le jour du Shabbat, visait à essayer de « sauver les citoyens, vous, mes enfants ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu dans une interview sur la Douzième chaîne, le 21 mars 2020. (Capture d’écran)

Fidèle à sa parole, il a ensuite répondu à toutes ses questions. Il a reconnu que « nous sommes en train de détruire l’économie » en ce moment même. Il a reconnu que le taux de dépistage doit s’améliorer. Il a reconnu qu’Israël manquait de matériel de protection pour ses héroïques professionnels de la santé. Et il a promis qu’il faisait tout ce qui est en son pouvoir pour traiter toutes ces questions – comme il le fait sans aucun doute.

Il a également proposé une stratégie pour vaincre le virus et guérir l’économie, grâce à un grand nombre de tests sanguins pour établir quels Israéliens sont en bonne santé, ont développé des anticorps pour vaincre le virus et peuvent rapidement reprendre le travail.

Ensuite, alors que Weiss orientait l’interview vers l’impasse politique simultanée d’Israël, Netanyahu a exposé ses conditions « super généreuses » pour un partenariat d’unité avec son rival politique, l’ancien chef de Tsahal Benny Gantz. Selon les propos de Netanyahu, il a proposé un accord de partage du pouvoir qui va au-delà de l’équité, ce que Gantz est enclin à accepter, mais d’autres membres du parti Kakhol lavan de Gantz ne veulent pas – une version que Kakhol lavan dément ; dimanche, en effet, Kakhol lavan a déclaré n’avoir reçu aucune offre de ce genre.

Selon les termes de Netanyahu, il resterait Premier ministre pour les 18 prochains mois, à la tête d’une coalition d’urgence dont le principal objectif initial serait de combattre le virus, puis ferait place à Gantz qui prendrait la barre pour un an et demi de plus. Weiss, consciente de la méfiance totale de Gantz envers Netanyahu, lui a demandé de regarder la caméra et de jurer qu’il lui remettrait réellement, vraiment, le pouvoir comme l’exigerait cet accord en septembre 2021. Netanyahu, qui n’est pas du tout effrayé par cette remise en question de son honnêteté, a immédiatement donné son accord, en regardant dans l’objectif et en promettant à Gantz et au reste de la nation spectatrice qu’il se retirerait effectivement à la date prévue « sans ruse, sans manipulation ».

Yair Lapid, (à gauche), alors ministre des Finances, et le Premier ministre Benjamin Netanyahu, lors d’une conférence de presse en 2013. (Crédit : Flash90)

Netanyahu a calculé depuis longtemps que si Gantz le rejoint au gouvernement, Kakhol lavan s’effondrera probablement ; le seul objectif fédérateur du parti, après tout, est de l’évincer. Et si Gantz résiste et tente de former un gouvernement sans le Likud et soutenu par la Liste arabe unie, composée de partis principalement arabes, soit il échouera dans l’action, soit la coalition s’effondrera peu après – laissant Netanyahu en position de force pour une quatrième élection.

L’unité, a insisté à plusieurs reprises Netanyahu dans la nuit de samedi à dimanche, était l’impératif de l’heure. Et ceux qui y résistent – en particulier le n°2 de Kakhol lavan, Yair Lapid – agissent essentiellement contre l’intérêt national. Il est révélateur que ce soit effectivement Lapid et le numéro 3 de Kakhol lavan, Moshe Yaalon, qui se méfient le plus de Netanyahu ; tous deux ont déjà été ministres dans ses gouvernements.

Quelques minutes après la fin de l’interview de Netanyahu, Yaalon apparaissait sur la même chaîne pour accuser Netanyahu d’entraîner Israël vers une dictature – avec la Knesset temporairement suspendue, et sans contrôle parlementaire des mesures radicalement intrusives pour surveiller tous les mouvements des Israéliens et les avertir s’ils ont été en contact involontaire avec des porteurs du coronavirus. Mais Netanyahu avait pris des mesures préventives pour désamorcer l’accusation selon laquelle il détruisait la démocratie, en attribuant à l’intransigeant Kakhol lavan l’impasse de la Knesset qui a conduit son président, Yuli Edelstein, à fermer le plénum mercredi.

Netanyahu pourrait avoir raison : La pandémie pourrait finir par faire des dizaines de millions de victimes dans le monde. Les chiffres de 1 à 4 % de décès qu’il a cités pour les personnes infectées pourraient s’avérer exacts. Ou bien ils pourraient baisser considérablement, car de plus en plus de personnes sont testées et se révèlent contaminées, mais sont capables de résister à la contagion. À l’heure actuelle, personne, quel que soit l’expert, ne peut faire d’évaluation définitive.

Si les choses se révèlent aussi effroyables qu’il l’a laissé entendre, il aura raison. Si son intendance s’avère capable d’épargner à Israël les pires des ravages, il sera adulé à juste titre.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, (à droite), avec le chancelier autrichien Sebastian Kurz au bureau du Premier ministre de Jérusalem, le 11 juin 2018. (Crédit : Ohad Zwigenberg/Pool)

Et voilà le problème : si ses horribles évaluations s’avèrent fausses, il pourra soutenir qu’il a été en première ligne pour sauver non seulement Israël mais aussi une partie du reste du monde de la catastrophe. Car c’est lui qui a agi si rapidement pour fermer Israël, et aussi pour conseiller d’autres dirigeants mondiaux assez sages pour l’écouter sur les mesures qu’ils devraient prendre. (Sebastian Kurz a déclaré vendredi que c’est une conversation téléphonique avec Netanyahu qui l’a « secoué » pour qu’il instaure des mesures strictes en Autriche pour lutter contre la propagation du virus).

Alors que le monde lutte pour faire face à cette terrifiante pandémie, et qu’il combat simultanément le virus et les allégations selon lesquelles il subvertit la démocratie, Netanyahu parvient à garder la tête haute, bien au-dessus de l’eau, le capitaine Bibi guidant le bon navire Israël alors que d’autres navires aux mains moins expérimentées sombrent dans son sillage.

Qui se souvient que c’est Gantz qui a été chargé par le président lundi dernier de former le prochain gouvernement d’Israël ?

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