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Le Royaume-Uni aurait couvert le bilan massif des camps de concentration sur son sol

Le nombre de travailleurs forcés tués sur une île de la Manche pourrait avoir été de 40 000 à 70 000 personnes, soit cent fois le chiffre officiel

Un bunker allemand sur l'île d'Alderney, dans la Manche. Illustration. (Crédit : Andree Stephan/CC/WikiCommons)
Un bunker allemand sur l'île d'Alderney, dans la Manche. Illustration. (Crédit : Andree Stephan/CC/WikiCommons)

Les services du renseignement militaire britannique ont dissimulé les horreurs perpétrées dans des camps nazis de travail forcé pendant la guerre et ignoré une recommandation d’inculper au moins un officier allemand pour crimes de guerre, ont écrit d’anciens hauts gradés de l’armée du Royaume-Uni dans un article d’investigation.

Cet article, dont la première partie a été publiée samedi dans le Daily Mail, revoit nettement à la hausse le nombre de prisonniers décédés sur une île de la Manche, le faisant passer de 400 – le chiffre officiel – à entre 40 000 et 70 000 personnes. Cette enquête vient radicalement changer l’histoire connue de l’occupation allemande à Alderney, l’île de la Manche habitée la plus au nord.

L’article a été écrit par le colonel Richard Kemp, ancien commandant des forces britanniques en Afghanistan et par John Weigold, officier qui a fait son service dans le Golfe et dans le nord de l’Irlande.

L’histoire de l’occupation d’Alderney reste trouble en raison de l’évacuation de ses habitants avant l’arrivée des Allemands en 1940, ce qui n’a laissé sur place que peu de témoins. Les îles anglo-normandes sont les seules îles britanniques ayant été occupées pendant la guerre.

Le rapport établit que les horreurs des assassinats allemands ont été couvertes par les services du renseignement militaire britannique, qui avaient envoyé un officier jeune et inexpérimenté, le capitaine Theodore « Bunny » Pantcheff, interroger les Allemands sur Alderney, où ils auraient tenté de construire une base secrète pour lancer des missiles portants des armes chimiques sur l’île principale de la Grande-Bretagne.

Pantcheff s’était entretenu avec les gardes et les prisonniers allemands, et avait estimé que le nombre de personnes décédées sur l’île était d’environ 400. Ce nombre avait été accepté par ses supérieurs, qui étaient, peut-on supposer, embarrassés que les nazis aient installé un camp sur le sol britannique. Même si Pantcheff avait recommandé qu’au moins un officier allemand soit accusé de crimes de guerre, aucune accusation n’a jamais été formulée. Le rapport a été classé et perdu ou détruit plus tard.

Kemp et Weigold affirment que la présence de quatre camps de travaux forcés allemands sur l’île était bien connue — ils avaient pour nom Norderney, Sylt, Borkum et Helgoland — et qu’il y avait encore sept camps supplémentaires. En utilisant des photographies aériennes, le rapport présente également des sites sur lesquels pourraient se trouver des charniers.

Richard Kemp, à Jérusalem en juillet 2014. (Crédit : TOI Staff)
Richard Kemp, à Jérusalem en juillet 2014. (Crédit : TOI Staff)

« Des milliers et des milliers de prisonniers de guerre russe et de travailleurs forcés, des hommes et des jeunes garçons, ont été sortis de leurs villages en Russie et dans l’est de l’Europe, il y avait des Juifs de France, des prisonniers de guerre français et espagnols et même des captifs du Maroc », dit le rapport.

« Les Allemands les ont tués là-bas », a dit l’un des survivants du camp au Mail. « Un autre homme a été crucifié pour vol, pendu par les mains. Lorsque je me levais le matin, je voyais des cadavres tout autour de moi. Parfois leurs lèvres, leur nez et leurs oreilles avaient été mangés par les rats. »

« Il y avait une cabane où les corps étaient empilés. Plus tard, ils étaient enlevés, chargés à bord de camions et jetés à la mer. Nous n’étions nourris qu’avec de l’eau et quelques morceaux de navets qui flottaient dedans, la vie n’était donc qu’une lutte constante », a continué l’homme, qui n’a pas été identifié. « J’ai trouvé un jour un tas d’ordures près du site de construction où je travaillais et j’ai rempli un sac avec des pelures de légumes et des feuilles de chou lorsque quelqu’un a lancé un chien sur moi. Il m’a attaqué encore et encore, déchirant tous mes vêtements. Quand il m’a lâché, j’ai été frappé par un Allemand avec un bâton. J’étais très faible à l’époque. Il y avait environ 500 hommes dans mon camp et environ 300 d’entre eux sont morts alors que j’étais là-bas. »

Pantcheff est parti vivre à Alderney, et a écrit ce qui est devenu le livre qui fait référence sur l’occupation nazie de l’île. Ce livre « a perpétué le mythe d’une occupation relativement bénigne là-bas, au même niveau que Guernesey et Jersey, où les habitants des îles et les occupants étaient parvenus à vivre côte à côte dans un climat d’harmonie raisonnable », dit l’article.

« Pour nos esprits militaires expérimentés, nous qui avons chacun 45 années d’expérience militaire – les chiffres avancés par Pantcheff sont un pur tissu d’absurdités », écrivent Kemp et Weigold.

Rejetant ces chiffres du rapport sur la guerre, l’article indique qu’ « il devrait y avoir des milliers de personnes de plus pour creuser des trous dans la pierre, construire des moules en bois pour le béton, tirer des fils, travailler dans les carrières, faire des routes, creuser des tranchées pour les câbles, creuser des tunnels, décharger des navires, etc… »

Sur la base du volume de construction réalisé sur l’île, les auteurs estiment qu’il aurait fallu, au moins à un moment, la présence de 10 000 personnes. Et comme les travailleurs forcés n’étaient dotés que d’un équipement minimal et qu’ils étaient peu nourris, il en aurait fallu bien plus encore. De plus, l’espérance de vie dans les camps nazis ne s’élevait, selon les estimations, qu’à trois mois.

Des soldats allemands se préparent à tirer une fusée V1 en 1944. Illustration. (Crédit : PK-Lysiak/Transocean-Europapress German Federal Archive via WikiCommons)
Des soldats allemands se préparent à tirer une fusée V1 en 1944. Illustration. (Crédit : PK-Lysiak/Transocean-Europapress German Federal Archive via WikiCommons)

Même si d’autres ont affirmé que les travailleurs avaient été rapatriés vers l’Europe après avoir terminé leur travail, l’article du Mail indique qu’une telle politique n’aurait pas été cohérente avec la vision du monde des nazis, qui considérait les « travailleurs esclaves venus de Russie, d’Ukraine, de Pologne et de partout en Europe orientale… comme des untermenschen, des sous-hommes. »

Sur la base de propos recueillis auprès de témoins oculaires, dans des documents russes et des registres militaires britanniques, les auteurs établissent que : « nous pouvons estimer avec confiance qu’au pic de la période de construction de l’Organization Todt entre janvier 1942 et octobre 1943, un minimum de 40 000 esclaves sont morts d’épuisement, de maladies, de blessures et de brutalité, et peut-être même 70 000. »

L’Organization Todt était le groupe d’ingénierie civil et militaire responsable d’un grand nombre de projets entrepris en Allemagne et dans les territoires occupés par l’Allemagne.

Ils ont estimé que la majorité des dépouilles devait avoir été jetée à la mer et emportée par les vagues tandis que les autres ont dû être incinérés. Et pourtant, d’autres pourraient encore avoir été jetées dans les fondations des structures en béton qui ont été construites.

L’article de dimanche faisait suite à un autre publié samedi, dans lequel les auteurs ont clamé avoir découvert un site précédemment inconnu sur l’île construit par les nazis comme base de lancement de missiles V1 contre les forces alliées réunies au Royaume-Uni au moment où elles se préparaient pour l’offensive du débarquement du 6 juin 44, qui aura marqué le début de la libération de l’Europe.

En particulier, des salles construites et achevées qui se trouvaient au cœur du complexe des tunnels auraient été conçues pour placer des agents chimiques dans les ogives des missiles, supposent les auteurs, présumant qu’il pouvait s’agir de gaz sarin.

Les histoires reconnues d’Alderney font état d’environ 6 000 Juifs et Russes qui auraient été contraints aux travaux forcés dans deux camps de travail et de concentration sur l’île, amenés pour y construire les fortifications massives.

Selon les mêmes récits, plus de 1 000 seraient décédés dans ces camps, tandis que les survivants auraient été transférés en France en 1944.

Il n’y a que 397 tombeaux de prisonniers connus sur l’île.

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