Le russe est-il le nouveau yiddish ?
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'La langue russe est la langue de la culture judéo-russe'

Le russe est-il le nouveau yiddish ?

Jusqu'à 25 % des Juifs de la diaspora viennent des terres de l'ancienne Union soviétique et la langue appartient de plus en plus à une identité juive partagée

Le docteur Anna Shternshis explique que la langue russe permet une connexion culturelle pour un grand nombre des immigrés des anciens pays de l'Union soviétique, même si elle 'nest pas nécessairement religieuse (Crédit : Jaclyn Shapiro)
Le docteur Anna Shternshis explique que la langue russe permet une connexion culturelle pour un grand nombre des immigrés des anciens pays de l'Union soviétique, même si elle 'nest pas nécessairement religieuse (Crédit : Jaclyn Shapiro)

NEW YORK — Il fut un temps, entendre parler yiddish au coin des rues du Lower East Side était banal, comme pouvait l’être ‘l’egg cream’ au chocolat. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

« Le russe est en train de devenir le yiddish de maintenant. Le russe est la ‘lingua franca’ mondiale de la diaspora juive », commente le docteur David Shneer, président du département d’histoire juive au sein de l’université du Colorado à Boulder.

En 1 900, plus de cinq millions de Juifs vivaient à l’intérieur des frontières de l’empire soviétique. Aujourd’hui, en 2017, il y a quatre fois plus de Juifs russophones vivant hors de l’ancienne union qu’à l’intérieur.

Les russophones constituent 25 % des Juifs américains, 25 % des Juifs canadiens, 18 % des Juifs israéliens et 80 % des Juifs allemands, dit Shneer. Ce qui signifie que les Juifs de la diaspora sont bien plus susceptibles de parler le russe que le yiddish.

Mais tandis que la langue a changé, la raison de ce changement reste la même – c’est un moyen de se connecter au judaïsme tout en conservant une certaine mémoire de l’ancien pays.

« Ils veulent parler russe avec leurs enfants parce qu’ils veulent transmettre des liens avec l’ancien pays, c’est une langue qu’ils associent à leur judaïsme, explique Shneer.

Le docteur David Shneer de la Chaire Louis P. Singer d'histoire juive à l'université du Colorado, à Boulder. (Autorisation)
Le docteur David Shneer de la Chaire Louis P. Singer d’histoire juive à l’université du Colorado, à Boulder. (Autorisation)

Pour ces migrants, la langue russe les relie au judaïsme et particulièrement là où ils pourraient être considérés comme n’étant pas assez Juifs, aux Etats-Unis, en Allemagne et en Israël. Ce ne sont pas des personnes dont le yiddish est la langue natale et tandis que certains peuvent utiliser des mots en yiddish, la majorité ne respecte pas les règles de la casheroute, se rend rarement à la synagogue et ne rejoint pas forcément une organisation juive.

Ce dernier point est important, souligne le docteur Anna Shternshis, professeur-adjointe à la chaire Al et Malka Green de yiddish et d’études de la Diaspora à l’université de Toronto.

« Qu’ils soient arrivés en Israël, en Allemagne, aux Etats-Unis ou ailleurs, l’une des principales caractéristiques de la communauté juive russophone est l’idée que les Juifs peuvent garder cette identité sans être religieux. Mais pour eux, la langue russe est celle de la culture judéo-russe », dit-elle.

Shternshis ajoute que les Juifs russophones apprennent également le russe à leurs enfants pour des raisons complètement indépendantes du judaïsme.

Sur les presque 60 000 Juifs russophones qui vivent au Canada, la majorité parle couramment le russe et l’hébreu. La raison en est que la plupart ont vécu presque dix ans en Israël avant de s’installer en Amérique du nord.

Des américains juifs russophones au Limmud FSU de Princeton, dans le New Jersey (Autorisation : Ross Den)
Des américains juifs russophones au Limmud FSU de Princeton, dans le New Jersey (Autorisation : Ross Den)

Mais les parents privilégient le russe à l’hébreu parce que cette langue est considérée comme plus utile et permettant davantage de mobilité sociale, explique Shternshis.

Les Juifs russophones ont quitté l’ancienne Union soviétique lors de trois vagues. La première est l’arrivée à la fin des années 1970 à l’apogée de la détente. La majorité des Juifs qui a quitté l’ancienne Union était dotée d’un passeport israélien et tandis que certains sont en effet partis vers Israël, la plupart sont allés aux Etats-Unis via Vienne et Rome.

Au cours de la seconde vague, en 1980, après l’invasion de l’Afghanistan par l’Armée rouge et le boycott américain des Jeux Olympiques, la porte s’est refermée. La troisième vague est survenue après l’effondrement de l’Union soviétique en 1991.

‘C’est incontestablement une marque de judéité’

C’est une migration qui a eu un impact radical sur la représentation sociale, culturelle et politique de nombreux pays – en particulier les Etats-Unis, Israël et l’Allemagne, selon un livre paru en 2016 et intitulé « The New Jewish Diaspora: Russian-speaking immigrants in the United States, Israel and Germany », exclusivement en anglais.

« C’est incontestablement une marque de judéité », indique le docteur Rebecca A. Kobrin, professeur-adjointe d’histoire juive américaine à l’université de Columbia, et qui travaille au département Russell et Bettina Knapp.

La majorité de ceux qui ont émigré depuis la Russie et l’Ukraine sont des Juifs et parler russe leur permet de se distinguer. C’est ce qu’ils pensent d’eux-mêmes. Il y a cette plaisanterie : ‘En Russie, nous sommes Juifs et en Amérique, nous sommes Russes’. Cela évoque cette notion que le russe est la langue qui les relie entre eux », ajoute-t-elle.

Young Russian-speaking Jewish communal leaders during a conference organized by The Jewish Agency for Israel and the Public Diplomacy and Diaspora Affairs Ministry in Maastricht, Holland, November 21-25 (photo credit: Alex Delomann)
De jeunes leaders communautaires juifs russophones durant une conférence organisée par l’Agence juive pour Israël et le ministère des Affaires de la diplomatie publique et de la Diaspora à Maastricht, en Hollande, du 21 au 25 novembre (Crédit: Alex Delomann)

Lors de chaque vague, des influences politiques et culturelles différentes ont façonné le rapport des migrants au nouveau monde.

Tandis que Shneer estime qu’il est prématuré de déterminer la mesure de l’impact sur la culture américaine de la plus récente vague d’immigration des Juifs de l’ancienne Union soviétique, il ne pense pas que cet impact sera le même que lors de l’arrivée des Juifs qui parlaient le yiddish il y a cent ans. Ceci parce que le contexte est différent, que ce soit dans les sociétés abandonnées ou dans celles dans lesquelles ils sont arrivés.

Si le yiddish a eu un tel effet sur la culture américaine, c’est parce que des gens qui parlaient le yiddish apparaissaient dans les vaudevilles, à la télévision, dans la littérature et dans le cinéma, explique Kobrin.

« Ils utilisaient des mots [en yiddish] et ces mots entraient dans le dialecte », dit-elle. « Si Gary Shteyngart devait se multiplier, alors on commencerait à intégrer des mots empruntés au russe ».

Et pourtant, à terme, le russe en tant que langue parlée de cette nouvelle diaspora pourrait bien connaître le même destin que le yiddish, ajoute Kobrin.

« C’est là la question, n’est-ce pas ? », dit-elle. « Et c’est une question de temps ».

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