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Nécrologie

Le sociologue israélien Amitaï Etzioni s’est éteint à 94 ans

L'universitaire avait fui l'Allemagne nazie alors qu'il était enfant, s'est battu pour l'indépendance d'Israël et a été acclamé aux États-Unis, où il a conseillé divers présidents

Amitaï Etzioni, un sociologue connu pour ses travaux sur la socio-économie et le communautarisme. (Crédit : Poklekowski/ ullstein bild via Getty Images via JTA)
Amitaï Etzioni, un sociologue connu pour ses travaux sur la socio-économie et le communautarisme. (Crédit : Poklekowski/ ullstein bild via Getty Images via JTA)

JTA — « Même si je suis né en Allemagne, j’ai passé mes années les plus formatrices pendant la première période des coopératives, la période idéaliste de l’Israël pré-étatique, en Palestine [sous mandat britannique] », avait écrit Amitaï Etzioni dans ses mémoires écrits en 2003, My Brother’s Keeper (« Le gardien de mon frère »).

Évoquant ses premières années dans le moshav (communauté agricole) Kfar Shmaryahu, le sociologue israélo-américain a raconté l’histoire qui l’aidera à conceptualiser l’idée qui le rendît célèbre : le communautarisme.

Quand Etzioni s’est éteint, le 31 mai, à l’âge de 94 ans, les différents hommages qui lui ont été rendus ont rappelé qu’il était arrivé, jeune réfugié de l’Allemagne nazie, en Israël et qu’il avait pris les armes pendant la Guerre de l’Indépendance. Mais peu d’entre eux ont noté à quel point ses débuts en Israël ont façonné l’œuvre de sa vie. Ils n’ont pas non plus noté le chemin parcouru par Israël – pour le meilleur et pour le pire – depuis qu’il avait vécu dans un kibboutz, combattu en tant que commando du Palmach et étudié à l’Université hébraïque.

Le communautarisme est une philosophie sociale qui souligne l’importance de la société – en opposition à l’individu – dans l’articulation du bien commun. « Si les droits individuels ont incontestablement une importance, ces droits doivent s’équilibrer avec l’engagement en faveur du bien de tous – en protégeant, par exemple, l’environnement et la santé publique », avait expliqué Etzioni.

Il avait également soutenu que les différents mouvements de libération, dans les années 1960, étaient allés trop loin dans la sape des figures d’autorité et dans ce qu’il appelait « les normes acceptées de la droiture ».

Parce qu’il proposait une « troisième voie », quelque part entre le libéralisme et le conservatisme, le communautarisme avait également été adopté – et raillé – des deux côtés de l’échiquier politique. Bill Clinton et Tony Blair avaient été séduits. Certains avaient déclaré que le « conservatisme compatissant » de George W. Bush était « communautariste ».

Etzioni avait quitté Israël pour devenir enseignant à l’université de Columbia alors qu’il était âgé d’environ 25 ans. Il s’était opposé à la guerre du Vietnam et à la course aux armes nucléaires – un activisme qui l’avait fait devenir « un intellectuel public » bien au-delà des murs de l’université. Embauché comme haut-conseiller par l’administration Carter, en 1979, il avait rejoint la George Washington University, où il avait enseigné les affaires internationales pendant plus de 30 ans.

Les théories à l’origine du communautarisme n’étaient pas une nouveauté – mais le concept avancé par Etzioni était passé sous le feu des projecteurs à l’aube de la présidence de Clinton, à une époque où, selon un portrait du sociologue, le communautarisme « était supposé devenir ‘La grande idée des années 1990’, l’antidote à la cupidité de la ‘Me Generation’, le remède qui permettrait de soigner le cynisme, l’aliénation et le désespoir de l’Amérique ».

« Nous avons besoin d’un éveil des valeurs, nous avons besoin de bienveillance et d’engagement », avait dit Etzioni lors d’une interview en 1992. « Les communautaristes disent que c’est possible. Il s’avère que c’est inévitable. »

Si le communautarisme ne sera jamais à la hauteur de sa réputation, Etzioni était devenu un intervenant et un expert digne de confiance dans un certain nombre de domaines et au nom d’un certain nombre de causes – la guerre, la bioéthique, la sécurité nationale ou encore la vie privée.

Même s’il écrivait de manière occasionnelle sur Israël, ses racines étaient rarement mises en avant dans son travail ou dans son image publique. Dans ses mémoires, il avait noté qu’un grand nombre de lecteurs pensaient qu’il était italien (« Amitaï » vient du mot en hébreu emet qui signifie « la vérité » ; il avait emprunté « Etzioni » à un conte populaire consacré à un petit garçon qui apprend à protéger la nature depuis un arbre – etz en hébreu).

Le sociologue israélo-américain Amitaï Etzioni à l’université George Washington, le 16 janvier 1981. (Crédit : AP Photo/ J. Marklin)

Dans ses mémoires, il s’était toutefois profondément replongé dans sa jeunesse passée en Israël. « À cette époque, le pays était très différent de ce qu’il est devenu depuis », avait-il écrit. Il était fortement imprégné de l’esprit de communauté (d’où vient le terme de communautarisme) ; la majorité des gens se mettaient au service du bien commun, ils voulaient construire un foyer pour les Juifs qui fuyaient une Europe dominée par les nazis. « C’est dans l’Israël pré-étatique que j’ai pour la première fois compris l’euphorie qui est celle de l’homme qui se met au service d’une cause plus grande que lui-même. »

Ses parents avaient figuré parmi les fondateurs de la petite communauté agricole ; Etzioni, alors qu’il était enfant, assistait aux réunions de la coopérative avec son père, là où les membres débattaient du niveau de coopération qui étaient exigé d’eux – une question, avait-il noté, qui n’avait jamais trouvé de réponse.

« C’était comme si je grandissais dans une école secondaire de théorie et de pratique communautaires », avait écrit Etzioni.

Il a également découvert les limites de cette pratique après une année d’adolescence au kibboutz Tel Joseph. Il l’a trouvé « excessivement communautaire », avec peu de tolérance pour l’individualité ou la vie privée. Le communautarisme lui-même sera souvent attaqué pour les mêmes raisons. L’American Civil Liberties Union (Union américaine pour les libertés civiles) se révélera plus tard être un antagoniste féroce, car le groupe avait estime que certains de ses appels à la limitation de la vie privée et à la suspension des droits individuels au nom du bien commun vont trop loin.

Etzioni a écrit des textes émouvants sur la mort de ses amis lors des combats pour l’indépendance d’Israël. Bien qu’il n’ait jamais hésité à penser que la guerre était justifiée, il pensait que les Juifs et les Arabes auraient pu éviter l’effusion de sang si seulement ils avaient accepté la partition en deux États qui, en 2003 – lui paraissait toujours incontournable.

Il ne regrettait pas non plus la création d’Israël. « Le peuple juif a besoin d’une patrie qui le protège non seulement de l’anéantissement physique, mais aussi de la dévastation culturelle », avait-il écrit en 1999.

Mais l’influence la plus fascinante sur la pensée d’Etzioni a peut-être été l’année qu’il a passée dans un institut de Jérusalem créé par Martin Buber, le philosophe social né à Vienne. Le formidable corps professoral comprenait Gershom Scholem pour la Kabbale, Yeshayahu Leibowitz pour la biologie et Nechama Leibowitz pour la Bible.

Etzioni s’est imprégné des idées de Buber sur les relations « Je et Tu » – la « lutte incessante entre les forces qui nous poussent à avoir des relations avec d’autres êtres humains en tant qu’objets, en tant que ‘Cela’, plutôt qu’en tant que compagnons humains, en tant que ‘Tu' ».

Etzioni appellerait cela le « dialogue moral », comme dans sa définition de la démocratie. « Nos conceptions du bien et du mal se rencontrent à travers des dialogues moraux qui sont ouverts et inclusifs. Il s’agit d’une morale persuasive et non coercitive. »

Les mémoires d’Etzioni et ses nécrologies rappellent un climat politique plus optimiste, lorsque la droite et la gauche pouvaient communauté agricole brièvement imaginer un terrain d’entente autour du bien commun. Ils évoquent également un Israël différent, avant qu’il n’adopte largement l’économie de marché de l’Occident et ne renonce à bon nombre de ses valeurs communautaires.

En 2013, Etzioni avait écrit sur son propre manque de pertinence. Il l’avait appelé « la perte graduelle d’un mégaphone » – après sa brève poussée d’influence.

Il n’a rien regretté et n’a jamais perdu confiance. « Jusqu’à ce qu’on me montre que mes prédictions ou mes prescriptions sont infondées ou ne servent à rien, j’essaierai de dire ce qui doit être dit. Je continuerai à pousser sur les rames, même si mon bateau est petit, même si la mer est grande ou agitée. »

Les points de vue et opinions exprimés dans cet article sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement ceux de la JTA ou de sa société mère, 70 Faces Media.

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