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Interview

L’envoyé d’Israël à Berlin, sur le départ, revient sur les pires années depuis 1939

Jeremy Issacharoff a assisté, pendant son mandat, au départ de deux leaders charismatiques dans les 2 pays, à l'essor de l'extrême-droite, à la pandémie et aujourd'hui à la guerre

L'ambassadeur israélien en Allemagne  Jeremy Issacharoff lors d'une interview avec les journalistes de l'AFP à Berlin, le 17 décembre 2020. (Crédit : John MacDougall/AFP)
L'ambassadeur israélien en Allemagne Jeremy Issacharoff lors d'une interview avec les journalistes de l'AFP à Berlin, le 17 décembre 2020. (Crédit : John MacDougall/AFP)

BERLIN (JTA) — Son enfance et son adolescence passées à Londres ont présenté des avantages et des inconvénients pour Jeremy Issacharoff, l’ambassadeur israélien en Allemagne aujourd’hui sur le départ.

D’un côté, quand il faisait ses études secondaires, il avait été agressé par des skinheads et il avait été qualifié de « sale Juif ». De l’autre, il avait eu de longues discussions courtoises avec d’autres étudiants arabes et palestiniens sur les bancs de la London School of Economics. Des expériences préparatoires à une vie de diplomate : s’il est possible de parler avec certaines personnes, ce n’est jamais le cas avec d’autres.

Issacharoff, 67 ans, revient au cours de notre interview sur 40 années de service passé dans la diplomatie israélienne quelques jours avant de quitter l’Allemagne, où il est en poste depuis le mois de mai 2014. Quatre années qui ont été parmi les plus importantes pour l’Allemagne depuis la fin de le Seconde guerre mondiale : Elles ont marqué le départ de dirigeants de longue date dans les deux pays ; elles ont aussi assisté au nouvel essor de l’extrême-droite allemande ; elles ont connu une pandémie qui, entre autres, a freiné des projets conjoints divers. Et aujourd’hui, alors que le mandat de l’envoyé touche à sa fin,une guerre menace de fracturer encore une fois l’Europe.

Le mandat d’Issacharoff a été inhabituel. Les mesures de sécurité mises en place pour cause de COVID-19 ont signifié, entre autres, qu’il n’y a pas eu les rassemblements, les apparitions publiques et les célébrations habituelles pendant deux ans. Largement considéré comme diplomate par excellence, peu enclin par nature au conflit, Issacharoff a été à la fois salué et critiqué pour avoir évité de commenter ouvertement les politiques allemandes, préférant opter pour des discussions en coulisse sur des questions diverses et variées – qui vont du positionnement adopté par Berlin face à l’Iran jusqu’aux votes de l’Allemagne aux Nations unies.

Il s’est entretenu avec JTA, évoquant l’Allemagne et « la relation spéciale » qui unit cette dernière à Israël? Nous avons aussi parlé de l’accord nucléaire avec l’Iran et de la réalité d’une nouvelle Guerre froide.

JTA : Votre carrière a été marquée très tôt par des contacts avec vos homologues arabes. Comment tout cela a donc commencé ?

Jeremy Issacharoff : Je pense que ça quelque chose à avoir avec le fait que j’ai grandi en Angleterre, avec la manière de vivre une relation avec les gens, de discuter avec les gens, d’écouter ce que les autres ont à vous dire… Cette impression de faire preuve de tolérance dans les conversations et dans l’échange de points de vue… ce qui ne prévaut pas toujours au Moyen-Orient et notamment en Israël. Quand j’ai rencontré des Arabes et des Palestiniens dans les années 1970 à la London School of Economics, on s’écoutait, on n’était pas d’accord et on parlait… C’est beaucoup plus difficile en Israël d’avoir des conversations comme ça, même entre Israéliens : il y a une charge émotionnelle qui est très forte.

Le président allemand Frank-Walter Steinmeier, à gauche, allume une ménorah à l’ambassade de Berlin le 15 décembre 2017 aux côtés de l’ambassadeur israélien en Allemagne Jeremy Issacharoff. (Autorisation ambassade israélienne, via Facebook)

Dans les années 1980, j’ai eu mon premier poste au ministère des Affaires étrangères. J’étais juriste, j’étais l’un des conseillers juridiques intervenant dans les négociations avec l’Égypte, au sujet de plusieurs accords de normalisation. Et- c’était dans les années 1980, quand nous n’entretenions pas encore de relations avec la Jordanie – j’ai été membre de l’équipe qui est allée discuter avec les Jordaniens de la répartition de l’eau de la rivière Yarmouk. On était là, assis sur nos sacs de sable, avec les Jordaniens.

Les gens, parfois, ne comprennent pas l’importance d’une conversation en tant que moyen de montrer son respect à l’égard de l’autre. Écouter et ne pas seulement parler ; respecter le temps de parole accordé à l’autre, son opinion. Une fois que vous avez su vous présenter comme un interlocuteur crédible, cela a un impact sur les relations entre les pays. C’est le début de la confiance – et le début de la confiance, c’est aussi le commencement d’une relation solide.

S’agissant de discuter, vous avez imposé une limite au parti AfD (Alternative pour l’Allemagne) de droite, qui est parvenu à gagner des sièges au Parlement national et dans les parlements locaux, en disant que vous ne discuteriez jamais avec lui. Pourquoi avoir opté pour un positionnement aussi dur ?

Mon positionnement face à l’AfD est clair depuis le début : aucun contact avec eux, à aucun niveau. Après guerre, les gens avaient honte d’être antisémites – même si quand vous grattiez un peu à la surface, cette haine n’était jamais bien loin. Et il est fort possible que l’AfD, en Allemagne, ait aidé l’antisémitisme à sortir un peu de son sommeil. Quand les gens ont entendu les déclarations des leaders du parti, quand ils ont dit que le mémorial de la Shoah était « le mémorial de la honte », quand ils déclaré que l’ère nazie n’avait été « qu’une fiente » sur une page du long livre de l’Histoire allemande… Pour moi, si les gens ont d’une manière ou d’une autre une nostalgie de l’époque des nazis, alors il est clair que je n’aurai aucun contact avec eux. Point final.

Vous avez été témoin d’une époque de grand changement et de défis à relever au cours des quatre dernières années. Aujourd’hui, il y a la guerre en Europe. L’Allemagne n’a-t-elle pas fait preuve de trop d’optimisme sur la fin de la Guerre froide ?

L’Europe et l’Allemagne où je suis arrivé en 2017 sont très différentes de celles que je quitte maintenant… Pendant la Guerre froide, je faisais mes études et force est de constater que beaucoup de choses, aujourd’hui, me rappellent ce passé, avec ces tensions entre l’Est et l’Ouest dont nous sommes à l’évidence témoins. Et c’est incroyablement attristant, cette crise.

Les événements ont déclenché une forte introspection en Allemagne sur… les sentiments qui avaient prévalu dans le pays après la fin de la Guerre froide, après la chute de l’URSS et après la chute du mur de Berlin, après la fin de toute une époque. Et maintenant, les Allemands se retrouvent aux prises avec une réalité qui, ils en étaient convaincus, appartenait définitivement au passé.

Etes-vous optimiste ?

Je refuse de croire que le début de la guerre signe la fin de la diplomatie. C’est une crise, et il y a des échos nouveaux d’un conflit plus ancien. Mais je pense qu’en fin de compte, la diplomatie va permettre de trouver un cadre politique… C’est difficile d’être optimiste. Mais la seule alternative est, le cas échéant, une escalade interminable, la violence et la mort.

L’Allemagne prévoit une hausse déterminante de ses dépenses militaires en résultat de cette guerre. Est-ce inquiétant ?

L’Allemagne avait développé une identité d’après-guerre qui était étonnamment non-militariste… et l’administration actuelle appartient encore grandement à une génération qui voulait vraiment prendre ses distances face à ce passé. Une telle initiative n’est pas facile pour les Allemands eux-mêmes. Mais en tant qu’ambassadeur israélien et en tant que Juif, je n’ai pas nécessairement l’impression que l’Allemagne va se militariser une nouvelle fois.

C’est une Allemagne différente, une Allemagne qui a réalisé qu’elle devait être beaucoup plus préparée, avec beaucoup plus de capacités ; une Allemagne qui doit pouvoir se défendre, pouvoir faire preuve de dissuasion, qui doit disposer d’une force militaire crédible qui est défensive par nature… On est plus proche, là-dessus, du narratif israélien [où les parties au conflit réalisent qu’elles ne vont nulle part]. C’est ainsi que la paix devient un impératif.

Cela faisait des générations que l’Allemagne n’avait pas affronté les défis qu’elle affronte actuellement. Ce qui se ressent clairement dans l’inquiétude générale des citoyens : il ne s’agit pas d’un conflit éloigné en Afghanistan, c’est tout à côté, en Europe. Vous allez au supermarché et il n’y a plus d’huile, plus de farine, plus d’iode. Il y a quelque chose qui est en train de se graver dans la conscience collective.

Le positionnement de l’Allemagne sur les capacités nucléaires de l’Iran est un autre dossier brûlant. Où tout cela va-t-il mener, selon vous ?

L’Allemagne et Israël partagent le même objectif ultime, mais ils sont en désaccord sur la manière d’empêcher l’Iran de développer des capacités nucléaires militaires. Un sujet qui a été discuté en profondeur lors de la dernière visite effectuée par la ministre allemande des Affaires étrangères [Annalena] Baerbock lors de sa rencontre avec le Premier ministre [Naftali] Bennett, et les discussions continuent à tous les niveaux, et à une grande fréquence. Ce n’est pas une querelle entre Israël et l’Allemagne… Il y a beaucoup de domaines [nucléaire, missiles et implication régionale] dans lesquels les positionnements allemand et israélien se rejoignent pleinement. L’Iran m’inquiète, pas à cause de l’Allemagne mais bien parce que c’est l’Iran.

La génération d’après-guerre, en Allemagne, entretient « une relation spéciale » avec Israël et les deux pays ont mis en place des programmes d’échange solides à destination des jeunes générations, qui font découvrir les deux pays aux adolescents pour qu’ils apprennent à se connaître. Quelle est l’importance de ces programmes, aujourd’hui ?

Au cours de mes premières années d’ambassadeur israélien en Allemagne, j’ai vu des étudiants israéliens et allemands qui participaient à ce programme se rencontrer, discuter ensemble ; j’ai constaté l’amitié spontanée qui naissait entre eux ; ils développaient leur langage propre. Les adolescents, des deux côtés, savent que le passé a été compliqué… Les jeunes, lors de ces programmes d’échange, vivent dans les habitations les uns des autres et, parmi les visiteurs allemands, il y a aussi des migrants d’origine arabe ou musulmane. Ils se rendent en Israël et ils découvrent le pays, ils s’émerveillent… Et quand ils reviennent, ils disent avoir été surpris.

Le Premier ministre israélien Naftali Bennett et le chancelier allemand Olaf Scholz donnent une conférence de presse conjointe à l’hôtel King David à Jérusalem, le 2 mars 2022 (Crédit : Bureau de presse du gouvernement).

Et il s’agit donc, à mes yeux, d’une initiative gagnant-gagnant à tous les niveaux : Ces jeunes qui partent dans le cadre de ces échanges ne reviendront pas en Allemagne en acceptant l’antisémitisme. Ils découvrent qu’Israël et le peuple Juif, ce n’est pas seulement la Shoah. C’est une réalité différente qui existe. Ils se souviennent de la Shoah et ils la respectent, tout en comprenant qu’Israël, c’est beaucoup plus que seulement ça.

En 2018, [l’ex-chancelière allemande Angela] Merkel souhaitait que ces échanges s’élargissent encore de manière spectaculaire, mais nous avons alors connu quatre élections [en Israël] et une pandémie… et cela ne s’est pas fait. Nous avons eu des visites très importantes ces derniers mois, au moins deux en Israël et deux ici, au sujet de la relance de ce programme. C’est mon plus grand espoir… C’est un investissement véritablement crucial pour notre avenir avec l’Allemagne.

Personne ne sait avec exactitude combien d’Israéliens se sont installés en Allemagne, mais leur présence est devenue significative au cours des récentes décennies. Israël leur reproche-t-il leur départ ?

Étant moi-même le fils d’Israéliens ayant vécu à l’étranger, je n’ai pas le sentiment qu’il soit approprié d’exprimer un jugement… Je leur dis que je ne veux pas les abandonner, et que je ne veux pas abandonner leurs enfants parce que je suis moi-même un enfant d’Israéliens vivant à l’étranger qui est revenu en Israël. C’est aussi simple que ça. Cela a toujours été un plaisir pour moi de rencontrer des Israéliens qui vivaient ici, de les côtoyer et de laisser la porte ouverte… Le principal message que je leur transmets, c’est que notre force réside dans notre unité.

L’Allemagne a facilité l’octroi de la citoyenneté aux réfugiés juifs ukrainiens. Que dites-vous à ceux qui choisissent l’Allemagne plutôt qu’Israël ?

Je considère que ces décisions relèvent de l’intimité, qu’elles sont intensément personnelles et je ne veux pas les juger… Il peut y avoir des relations familiales ou d’autres raisons qui poussent à vouloir partir plutôt en Israël, ou plutôt en Allemagne…

Israël va rester un pôle d’attraction pour les Juifs en quête de sécurité, d’un refuge, mais n’aura toutefois pas le monopole là-dessus et nous devrons encore réfléchir à la manière dont nous allons pouvoir encore améliorer l’attractivité du « retour en Israël » en tant que « retour au foyer ».

Votre successeur à Berlin est Ron Prosor, ancien ambassadeur aux Nations unies et au Royaume-Uni. Quel conseil lui donneriez-vous ?

Etre ambassadeur en Allemagne est l’un des postes les plus incroyablement intéressants que peut occuper un diplomate israélien. Tentez en permanence d’entretenir un dialogue très libre et, si nécessaire, discret avec vos homologues allemands. Vous pouvez faire beaucoup de choses dans la discrétion.

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