Les accords israélo-arabes ébranlent les Palestiniens, qui comptent sur Biden
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Analyse

Les accords israélo-arabes ébranlent les Palestiniens, qui comptent sur Biden

L'accord avec le Soudan a aggravé le choc à Ramallah, qui s'enfonce malgré l'impatience des anciens partisans sunnites. Les Palestiniens n'iront nulle part, à part l'AP

Avi Issacharoff

Avi Issacharoff est notre spécialiste du Moyen Orient. Il remplit le même rôle pour Walla, premier portail d'infos en Israël. Il est régulièrement invité à la radio et à la télévision. Jusqu'en 2012, Avi était journaliste et commentateur des affaires arabes pour Haaretz. Il enseigne l'histoire palestinienne moderne à l'université de Tel Aviv et est le coauteur de la série Fauda. Né à Jérusalem , Avi est diplômé de l'université Ben Gourion et de l'université de Tel Aviv en étude du Moyen Orient. Parlant couramment l'arabe, il était le correspondant de la radio publique et a couvert le conflit israélo-palestinien, la guerre en Irak et l'actualité des pays arabes entre 2003 et 2006. Il a réalisé et monté des courts-métrages documentaires sur le Moyen Orient. En 2002, il remporte le prix du "meilleur journaliste" de la radio israélienne pour sa couverture de la deuxième Intifada. En 2004, il coécrit avec Amos Harel "La septième guerre. Comment nous avons gagné et perdu la guerre avec les Palestiniens". En 2005, le livre remporte un prix de l'Institut d'études stratégiques pour la meilleure recherche sur les questions de sécurité en Israël. En 2008, Issacharoff et Harel ont publié leur deuxième livre, "34 Jours - L'histoire de la Deuxième Guerre du Liban", qui a remporté le même prix

Le vice-président américain Joseph Biden, (à gauche), et le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas saluent la presse avant leur rencontre à Ramallah, en Cisjordanie, le 10 mars 2010. (AP Photo/Tara Todras-Whitehill)
Le vice-président américain Joseph Biden, (à gauche), et le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas saluent la presse avant leur rencontre à Ramallah, en Cisjordanie, le 10 mars 2010. (AP Photo/Tara Todras-Whitehill)

L’Organisation de la coopération islamique (OCI) a longtemps été considérée comme un institut anti-Israël, pour ne pas dire plus.

Elle a été créée à la suite de la tentative d’un touriste australien d’incendier la mosquée Al Aqsa de Jérusalem en 1969. Ses membres sont les représentants de 57 États islamiques, dont la Turquie et l’Iran, et depuis quatre ans, l’organisation est dirigée par le secrétaire général Yousef Al-Othaimeen, un homme politique saoudien. En février, l’organisation a rejeté l’initiative de paix israélo-palestinienne du président américain Donald Trump, appelant ses membres à ne pas coopérer avec elle.

Lundi, cependant, Al-Othaimeen a adopté un ton très différent.

Dans une interview accordée à Sky News en arabe, Al-Othaimeen a déclaré « Nous devons sortir de l’impasse… Cette question [palestinienne] existe depuis plus de 70 ans. Nous avons essayé de faire la guerre et de jeter les Israéliens à la mer ; nous avons essayé beaucoup de choses. La nouvelle génération de nos frères palestiniens doit essayer des idées qui mèneront à une solution à ce problème, qui nous intéresse tous, mais de manière nouvelle, des manières qui n’ont pas encore été essayées, afin de parvenir à une solution à deux États avec Jérusalem-Est comme capitale de cet État ».

Le secrétaire général de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), Yousef bin Ahmed Al-Othaimeen. (AP Photo/Emrah Gurel)

Al-Othaimeen a alors demandé : « Pourquoi insister sur la voie de la résistance, du boycott et de l’éloignement ? Ce qui devrait être éloigné, ce sont les idées traditionnelles et familières ».

Il y a quelques mois, de telles déclarations auraient été inconcevables. Le fait qu’elles aient été prononcées cette semaine, par le chef de cette organisation, montre comment l’accord de normalisation israélien avec le Soudan, et les accords précédents avec le Bahreïn et les Émirats arabes unis, ont généré rien de moins qu’un tremblement de terre au Moyen-Orient.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, (au centre), lors d’une conférence de presse conjointe avec le Premier ministre de l’Autorité palestinienne de l’époque, Rami Hamdallah (à gauche) et le secrétaire général de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), Yousef bin Ahmed Al-Othaimeen (à droite), à la suite du sommet extraordinaire de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), à Istanbul, le 18 mai 2018. Lors du sommet de l’OCI, la Turquie a exhorté les nations musulmanes à se ranger aux côtés des Palestiniens contre Israël, avertissant que la décision américaine de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël ne serait que la première d’une longue série de mesures prises contre le monde islamique. (AP Photo/Emrah Gurel)

La vision du monde de générations d’Arabes dans la région, dans les États sunnites et chiites, s’est formée autour de la question palestinienne et du conflit avec Israël. Pourtant, ici, devant les yeux étonnés de centaines de millions d’Arabes musulmans et chrétiens – et surtout devant le regard choqué des Palestiniens – cette vision du monde fondamentale s’est effondrée. Soudain, les Palestiniens – qui brandissaient la perspective de relations normalisées avec le monde arabe comme la carotte pour tenter de convaincre Israël de résoudre le conflit avec eux – se trouvent maintenant complètement hors de propos. Ils se sont réveillés un matin pour constater que le consensus présumé, la prémisse même, tout le concept de la nationalité palestinienne est en danger réel.

La question palestinienne, qui était autrefois au centre du monde arabe, au cœur de la stratégie et de la politique des pays arabes sunnites, a été reléguée à la marge, les dirigeants de tout le monde arabe leur demandant de recalculer leur itinéraire. Ils sont pris à partie, réprimandés pour être devenus un fardeau pour l’ensemble du monde arabe – un fardeau que bon nombre de pays arabes tentent maintenant de faire disparaître, et rapidement.

Le ministre des Affaires étrangères du Bahreïn Abdullatif al-Zayani, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le président américain Donald Trump et le ministre des Affaires étrangères des EAU, Abdullah bin Zayed Al-Nahyan, signent les accords de normalisation à la Maison Blanche, le 15 septembre 2020. (Avi Ohayon / Cabinet du Premier ministre)

Les premiers accords, avec les EAU et le Bahreïn, étaient surprenants mais pas catastrophiques, et relativement faciles à avaler pour l’Autorité palestinienne. Les décideurs de Ramallah, avec à leur tête le président Mahmoud Abbas, ont été enclins à encaisser le coup et à continuer. Pendant quelques jours, Ramallah a fustigé les dirigeants des EAU, en particulier l’héritier présumé Mohammed bin Zayed, pour leur trahison et leur duplicité ostensible, mais il a ensuite été décidé de prendre du recul.

Dans le sens des aiguilles d’une montre, en partant du haut à gauche : Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à son bureau à Jérusalem, dimanche 13 septembre 2020. (Alex Kolomiensky/Yedioth Ahronoth via AP, Pool) ; le Premier ministre soudanais Abdalla Hamdok au palais de l’Élysée à Paris, lundi 30 septembre 2019. (AP Photo/Thibault Camus) ; le président américain Donald Trump à la Maison Blanche, mercredi 21 octobre 2020. (AP Photo/Alex Brandon) ; le général soudanais Abdel-Fattah al-Burhane, chef du conseil militaire, à l’ouest de Khartoum, le 29 juin 2019. (AP Photo/Hussein Malla, File)

Mais ensuite, le week-end dernier, il a été annoncé que le Soudan allait également normaliser ses relations avec Israël. Vraiment ébranlée, toute la direction palestinienne s’est mise à vaciller. Comme un boxeur qui prend un gros coup mais qui n’est pas encore tombé, l’Autorité palestinienne essaie de digérer la nouvelle et sa réaction instinctive d’agiter des poings en colère dans l’air n’impressionne personne. Elle semble s’enfoncer dans ses positions retranchées, quel qu’en soit le coût, en déclarant que les revendications fondamentales des Palestiniens restent inchangées et qu’ils n’ont pas l’intention de repenser leur stratégie.

Derrière cette position, bien sûr, se profilent les élections présidentielles américaines de mardi. Si le candidat démocrate Joe Biden est élu, l’AP voudrait alors croire que les mesures prises par Trump ne sont plus pertinentes et que leur cause reviendra au centre de la scène du Moyen-Orient. Si Trump est réélu, alors « le deuil sera déclaré ici. Un véritable deuil », comme me l’a dit cette semaine un commentateur palestinien de premier plan.

Le président américain Donald Trump parle au téléphone avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu au sujet d’un accord de paix Soudan-Israël, dans le bureau ovale le 23 octobre 2020 à Washington, DC. Le président Trump a annoncé que le Soudan et Israël faisaient la paix. (Win McNamee/Getty Images/AFP)

En effet, une victoire de Trump peut marquer la fin d’une époque : la fin de l’époque des accords d’Oslo et la fin de l’Autorité palestinienne sous la forme qu’elle a prise depuis 1994. Si c’est le cas, cela rappellera à Israël et aux Israéliens qui célèbrent encore les accords de paix régionaux que le problème le plus difficile à résoudre – et certainement le plus douloureux – était et reste la question palestinienne.

Ce même commentateur a également affirmé qu’une victoire de Trump conduirait probablement à des élections générales pour le Conseil législatif palestinien (al-Tashri’iyy al-Filastiniyy), suivies (peut-être) quelques mois plus tard par des élections présidentielles. Et c’est là qu’intervient le nom d’un candidat en chef, que les Israéliens ont presque complètement effacé de leur conscience : Marwan Barghouti.

Barghouti et la gaufre

Les dernières élections à la présidence de l’Autorité palestinienne ont eu lieu en janvier 2005, deux mois après la mort de Yasser Arafat. Près de 16 années se sont écoulées depuis lors, au cours desquelles le poste a été occupé par Abbas.

Si des élections sont organisées en raison d’une victoire de Trump, le Comité central du Fatah présentera un candidat – très probablement Abbas lui-même. Si Abbas, 85 ans, ne se présente pas, pour des raisons de santé ou autres, les héritiers potentiels pourraient être Mahmoud al-Aloul et Jibril Rajoub, mais probablement pas Barghouti, qui purge une peine à vie dans une prison israélienne pour sa participation directe à cinq meurtres pendant la seconde Intifada.

Barghouti, 61 ans, est considéré comme l’architecte de la Seconde Intifada, avec son assaut stratégique d’attentats suicides contre les civils israéliens. Il a travaillé dur pour la générer et l’attiser, et il a été l’un des principaux défenseurs de son caractère « militaire », comme on dit en arabe. En avril 2002, il a été arrêté par l’unité Duvdevan de l’armée israélienne au domicile de son ami Ziad Abu Ein à Ramallah. (Abu Ein est mort plus tard d’une crise cardiaque au cours d’une manifestation contre Israël). Il est en prison depuis lors.

Le leader palestinien Yasser Arafat, (à droite), et le leader du Fatah Marwan Barghouti, dans la ville de Ramallah en Cisjordanie, le 31 décembre 2001. (AP Photo/Mohammed Rawas)

Il y a un peu plus de trois ans, Barghouti a mené ce qui aurait dû être la plus grande grève de la faim que le système carcéral israélien ait jamais connue. Elle s’est cependant terminée en un clin d’œil après que son chef et son symbole ont été filmés en train de dévorer secrètement une gaufre recouverte de chocolat.

Ce fut un moment savoureux pour le système carcéral israélien qui l’avait pris en flagrant délit de chocolat, mais pas moins pour les rivaux du Comité central du Fatah de Barghouti. Aujourd’hui encore, certains de ses partisans jurent que plusieurs membres éminents du parti ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour saboter la grève de la faim.

L’embarras de Barghouti a conduit à sa quasi-disparition de la sphère politique locale, et semble avoir mis fin à toute idée de le voir un jour succéder à Abbas.

Marwan Barghouti vu dans une vidéo déballant une barre chocolatée dans sa cellule alors qu’il menait ostensiblement une grève de la faim parmi les prisonniers palestiniens. (Capture d’écran : Service des prisons israéliennes)

Cependant, diverses sources palestiniennes affirment que Barghouti insiste toujours pour se présenter le jour venu – soit en tant que représentant du Fatah, soit indépendamment. Les sondages d’opinion publique de l’AP indiquent qu’il est toujours un candidat de premier plan. Israël pourrait découvrir que le président élu de l’Autorité palestinienne n’est autre que son prisonnier de sécurité palestinien le plus notoire.

« Actuellement, il est inutile de prendre une décision concernant la participation de Marwan à ces élections », m’a dit Qadura Fares, son ami et confident. « Il déclarera ses intentions quand Abu Mazen [Mahmoud Abbas] publiera l’ordre d’élection présidentielle. Il y a de fortes chances qu’il se présente, mais je ne sais pas s’il le fera en tant que représentant du Fatah ou pas. Cela dépend du mouvement et de la façon dont il élit son candidat. Si le Fatah n’a pas de véritable programme démocratique avant les prochaines élections, c’est-à-dire de vraies primaires, alors le mouvement aura plus d’un candidat. Je pense toujours que Marwan a les meilleures chances de gagner, même depuis la prison ».

Barghouti n’est plus un jeune dirigeant énergique. Bien qu’il se maintienne en forme et fasse de l’exercice en prison, cela fait maintenant plus de 18 ans qu’il ne joue plus au gendarme et au voleur avec le Shin Bet et Tsahal. Fares dit qu’il ne fait aucun doute que Barghouti – qui prétend toujours rechercher une solution à deux Etats – réalise la nécessité de faire le point et que la politique palestinienne doit changer à la lumière des développements régionaux, notamment le flot d’accords israéliens avec les Etats arabes, qui signalent la fin de l’AP dans sa formation actuelle.

Les parties israélienne et américaine ne veulent peut-être pas entendre cela, mais la question palestinienne ne va nulle part, et elle ne va certainement pas disparaître. En fait, nous pourrions l’affronter plus tard sous une forme plus dangereuse et plus complexe – à la Barghouti. Le jour d’après Abbas ne sera pas du tout comme aujourd’hui, comme Fares l’a laissé entendre au cours de notre entretien :

« Toute cette période dans la politique palestinienne et arabe est floue. Je pense que nous sommes à la fin d’une ère », a déclaré Fares. « L’image actuelle, qui est restée la même pendant les 27 dernières années » – une référence aux Accords d’Oslo et à l’établissement de l’Autorité palestinienne – « va changer. Ce calme, l’acceptation par les Palestiniens de la réalité, ne durera pas. Il découle de la faiblesse et de la confusion. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle période. Tout a changé autour de nous et nous sommes les seuls à ne pas avoir changé ».

Le ministre de l’Autorité palestinienne Kadoura Fares, (à droite), et Fadwa Barghouti, l’épouse du leader de la seconde Intifada palestinienne emprisonné Marwan Barghouti, participent à une conférence de presse dans la ville de Ramallah en Cisjordanie, le 26 novembre 2004. (AP Photo/Nasser Nasser)

Il a ajouté : « Il est vrai qu’il y a encore des Palestiniens qui parlent de deux États et qu’on parle beaucoup d’un État palestinien, mais peut-être qu’au lieu de parler d’un État palestinien, nous devrions parler d’égalité des droits. Pourquoi avons-nous besoin d’un État sans souveraineté, sans armée, d’un État démilitarisé ? Quel est l’intérêt ? Beaucoup de Palestiniens pensent maintenant qu’il est préférable d’avoir un État appelé Israël mais dans lequel nous avons des droits égaux à ceux des citoyens israéliens. Je peux vous promettre une chose : continuer à vivre sous l’occupation n’arrivera pas. Si le choix est l’égalité des droits ou la création d’un État palestinien, j’ai le sentiment que notre majorité préférerait l’égalité des droits.

« L’agenda de l’actuel leadership palestinien a pris fin, a échoué », a résumé Fares. « Qui l’a fait échouer ? C’est moins important. L’important, c’est l’échec. Nous ne voulons pas de fauda [chaos], et il y a beaucoup de déception avec le Hamas. Nous devons travailler avec eux et réfléchir : la création d’un État palestinien le long des frontières de 1967 servira-t-elle même notre objectif ? L’un de nos plus grands problèmes est notre tendance à rejeter la faute sur l’occupation et à ne pas faire d’examen de conscience. Chercher à savoir où nous nous sommes trompés ne fait pas partie de notre culture. C’est l’une de nos misérables coutumes – ne pas faire d’introspection et blâmer l’occupation israélienne. Malheureusement, nos dirigeants actuels ne font que se répéter, et personne ne les écoute plus ».

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