Les Israéliens tentent de préserver un semblant de routine sous les missiles
Entre abris improvisés, bureaux vides et centres commerciaux désertés, les habitants bravent la fatigue et la peur

Dans les sous-sols du Dizengoff Center, une vie parallèle s’est organisée. Au quatrième niveau du parking, transformé en abri public, des dizaines de personnes dorment, mangent et passent leurs journées.
Sous les étages -2 et -3 réservés aux voitures, le niveau -4 s’apparente désormais à un campement faiblement éclairé : une enfilade d’abris de fortune, faits de toiles colorées, où certains se sont installés à plein temps depuis le début de la guerre.
Bien que de nombreux foyers israéliens disposent d’abris renforcés, des milliers d’appartements et d’immeubles anciens n’offrent pas d’accès direct à un abri. Pour certains habitants, la seule manière d’éviter les allers-retours répétés lors des alertes de missiles a été de s’y installer, transformant ces abris publics en lieux de vie temporaires.
Le besoin d’un abri n’a rien d’abstrait, alors que la ville est visée presque quotidiennement. Mardi matin encore, un missile iranien a fait quatre blessés et causé d’importants dégâts matériels.
« Je donne des cours en ligne, et devoir m’interrompre à chaque sirène perturbe ma vie et mon travail », explique Gal, une femme de 35 ans installée dans l’abri du Dizengoff Center depuis la semaine dernière. « Ici, ma vie est plus simple, et j’ai davantage de temps pour voir mes amis et aller à la plage. C’est clairement une expérience unique, mais c’est la vie. »
Assise à une petite table de pique-nique en bois, son ordinateur portable ouvert devant elle, Gal décrit l’atmosphère en mangeant des restes réchauffés laissés par un commerçant du centre. L’abri, encombré de matelas et de sacs d’effets personnels délimitant des espaces de vie, est presque désert en journée.
« Il y a quelques personnes un peu étranges, avec leurs chiens, et j’ai clairement entendu des histoires d’amour dans certaines tentes », raconte-t-elle. « Mais j’ai aussi rencontré de nouvelles personnes, et certains amis ici organisent une soirée pyjama ce soir. La plupart des gens sont gentils, même si certains moments sont stressants. On se sent relativement calme, mais on reste vigilant, très conscient de ce qui nous entoure. »
Depuis quelques jours, Gal prend sa douche chez des amis, à la plage et, à une occasion, chez un inconnu qui lui a proposé son aide. Elle précise que son mode de vie ne suscite pas de jugement de la part de ses proches, même si certains s’étonnent qu’elle n’ait pas dormi chez elle depuis aussi longtemps.
« Si je peux dormir toute la nuit ici, je préfère », dit-elle.
Depuis que les États-Unis et Israël ont lancé des frappes contre des infrastructures militaires iraniennes il y a un peu plus de trois semaines, des millions d’Israéliens courent tous les jours et souvent plusieurs fois par jour et nuit se réfugier dans des abris pour échapper aux missiles balistiques meurtriers tirés par le régime islamique.
Les vastes abris souterrains de Tel Aviv, comme celui du Dizengoff Center, comme ceux situés sous la place Habima et la place Basel, sont conçus pour accueillir des milliers de personnes en temps de guerre, explique Noah Efron, membre du conseil municipal de Tel Aviv-Jaffa. Ils font partie d’un réseau comprenant des centaines d’abris plus petits répartis dans les écoles et les bâtiments privés de la ville.
Pendant la guerre, la municipalité de Tel Aviv s’efforce de répondre aux besoins des habitants, poursuit Efron. Le maire Ron Huldai et des dizaines d’employés issus de différents services se réunissent deux fois par jour dans une « cellule de crise » pour faire le point sur la situation des habitants et des infrastructures.
« Le sérieux et le caractère exhaustif de ces réunions sont impressionnants », souligne Efron. « Ils disposent de données précises sur tout, des habitations endommagées et des blessés aux conditions dans chaque abri. Les discussions vont des grandes orientations politiques et de la coordination aux besoins de familles précises, et se terminent par un plan clair pour la journée. »
L’objectif est de permettre aux habitants de mener une vie aussi normale que possible dans les abris, explique-t-il. Lui-même dort chaque nuit dans un abri public situé près de son domicile, dans le centre-ville.
« Dans notre abri, par exemple, une petite communauté se retrouve chaque nuit avec ses enfants et ses chiens », explique Efron, également directeur du programme de troisième cycle en science, technologie et société à l’université Bar-Ilan et animateur du podcast The Promised. « Nous discutons un peu, lisons nos livres et regardons nos films, et nous veillons les uns sur les autres. »
Dans les abris plus vastes, diverses organisations se sont mobilisées pour fournir des services de garde d’enfants, de la nourriture et même des offices de prière, tandis que la municipalité veille à ce que les lieux soient bien entretenus et équipés de distributeurs d’eau potable et d’autres produits de première nécessité.
La vie en surface
Pour ceux qui ne vivent pas sous terre, la pression des tirs de missiles incessants est en train de bouleverser la vie quotidienne. Lundi soir, plus de 400 habitants de Tel Aviv ont dû quitter leur domicile en raison des dégâts. Ce chiffre a encore augmenté après qu’un missile a endommagé six à huit bâtiments mardi matin, indique Efron. L’explosion est survenue après une accalmie relative des sirènes la veille.
Les habitants de Tel Aviv se sont réveillés un peu moins épuisés que d’habitude lundi, après une nuit plus calme, qui leur a permis de passer l’une de leurs meilleures nuits de sommeil depuis le début de la guerre.
« La ville qui ne dort jamais » n’a été réveillée par les sirènes d’alerte qu’une seule fois au cours de la nuit précédente, vers minuit, ont indiqué les habitants. Depuis le début du conflit, les alertes peuvent retentir trois ou quatre fois par nuit, les obligeant à se mettre à l’abri immédiatement, au point que beaucoup disent se sentir « comme des zombies ».
Des habitants interrogés par le Times of Israel décrivent leurs efforts pour maintenir un semblant de routine.
« La situation s’est un peu améliorée depuis le début de la guerre, où nous avons connu des nuits vraiment difficiles », raconte Inbal Wayne, qui tient un stand de bijoux au Dizengoff Center, dans le centre de Tel Aviv. « Mais même quand il n’y a pas de sirènes, on ne dort pas vraiment bien, parce que le corps s’habitue à être en état d’alerte, à moitié éveillé et à moitié endormi. »
Inbal Wayne, qui tente aussi de se lancer dans une carrière de chanteuse, vit à Holon, la ville voisine. Malgré la fatigue, elle se force à se lever chaque jour pour venir travailler.
« C’est fou de voir qu’on fonctionne tous comme ça », dit-elle en riant. « Je me demande sans cesse si je ne vais pas finir par perdre la tête. Je bois beaucoup de café dans la journée, et un peu d’alcool le soir. C’est vraiment important pour tenir. »
Les ventes dans sa boutique, comme dans l’ensemble du centre commercial, ont fortement chuté depuis le début de la guerre.
« La fréquentation du centre est tombée à moins de la moitié de son niveau habituel, selon les jours », explique-t-elle. « Et parmi ceux qui viennent, beaucoup se contentent de flâner, sans vraiment acheter. Mais d’autres réagissent en dépensant plus impulsivement. Ce matin, une femme est venue et a fait un très gros achat. J’imagine que c’est sa manière de faire face. »
Au centre commercial Azrieli Center, comme au Dizengoff, la fréquentation a considérablement baissé par rapport aux niveaux d’avant-guerre. Un employé estime que l’activité est tombée à environ 20 % de son niveau habituel, mais Nicole, qui travaille dans un magasin de chaussures, l’évalue plutôt autour de 50 %.
« Tout est calme ici, même lorsque les sirènes retentissent pendant la journée », a-t-elle déclaré. « Je pense que c’est parce que nous sommes habitués à cela dès notre plus jeune âge. Je me souviens de la première fois où je suis allée dans un abri, en CE1, ça m’avait vraiment marquée. Puis, avec le temps, on finit par trouver ça normal. »
Nicole explique également que les habitudes d’achat ont changé.
« Beaucoup viennent surtout pour sortir de chez eux », observe-t-elle. « Les gens achètent des produits de base en promotion. Habituellement, avant Pessah, ils achètent des vêtements neufs, mais cette année, ils n’y pensent même pas. »
Seul avantage : pas de circulation
Dehors, dans les rues de Tel Aviv, la circulation était fluide, un rare plaisir dans une ville réputée pour ses embouteillages. En période de guerre, il est conseillé d’éviter les déplacements non essentiels et de rester autant que possible à proximité d’un abri.
Dans le quartier de Sarona, un centre gastronomique et commercial qui abrite également certaines des principales entreprises technologiques et financières de la ville, l’activité est quasiment à l’arrêt. L’aire de jeux et les espaces de pique-nique en plein air, habituellement très fréquentés, ne comptent que quelques visiteurs.
Sergey Vasiutin, employé de l’administration fiscale, travaille depuis son domicile depuis le début de la guerre, mais s’est rendu lundi à son bureau situé à proximité.
« Le bureau est presque vide », dit-il. « Il y avait 10 ou 12 personnes à mon étage aujourd’hui, alors qu’il y en a habituellement une centaine. Pendant la pandémie de coronavirus, nous avons appris à travailler à distance, et nous nous y sommes habitués depuis. »
Travailler depuis chez soi avec un enfant de trois ans n’a toutefois rien de simple, même si la famille s’efforce de préserver une routine.
« Nous lui avons appris à rester calme et à se rendre directement au mamad (abri) lorsque la sirène retentit, et il a compris », explique Vasiutin. « Mais à son âge, il déborde d’énergie et a besoin d’être avec d’autres enfants. Personne ne dort vraiment, mais c’est la routine en temps de guerre, et nous nous y sommes habitués. »
D’autres encore, voient le drame de la guerre actuelle en Israël comme moins grave que ce qu’ils ont enduré lors de conflits passés.
« Je suis habitué à ça », confie Itamar Tabacof, qui vit près de Sderot, dans le sud d’Israël, et travaille dans un cabinet d’avocats à Tel Aviv. « Nous vivons à deux pas de Gaza et subissons des tirs de roquettes depuis plus de 20 ans, donc ce n’est pas nouveau pour nous. En ce moment, je me sens même plus en sécurité chez moi, où les tirs en provenance d’Iran sont rares, qu’à Tel Aviv. »
Après avoir vécu pendant des années sous les tirs constants des roquettes du groupe terroriste palestinien du Hamas, Tabacof souligne que les attaques en provenance de Gaza ont cessé depuis l’opération militaire israélienne dans la région. La ville, où 53 personnes ont été assassinées par les terroristes du Hamas lors du pogrom perpétré par le groupe le 7 octobre 2023, a récemment obtenu des millions de shekels pour financer des systèmes de sécurité avancés, destinés à renforcer sa résilience face à de futures menaces.
« À ce stade, j’espère simplement que les combats prendront fin bientôt », dit-il. « Nous voulons juste retrouver une vie normale. »
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