L’accord avec Israël va changer la vie des Juifs de Bahreïn
Rechercher

L’accord avec Israël va changer la vie des Juifs de Bahreïn

Le leader de la petite communauté, Ebrahim Nonoo, dit pouvoir dorénavant parler à ses proches et aller en Israël ; il espère que les Juifs s'installeront dans les pays du Golfe

La représentante juive Nancy Khedouri, (deuxième à partir de la gauche), et d'autres responsables bahreïnis rencontrent des représentants étrangers, dont l'ambassadeur américain Justin Siberell, (à l'extrême gauche). (Avec l'aimable autorisation de Khedouri via JTA)
La représentante juive Nancy Khedouri, (deuxième à partir de la gauche), et d'autres responsables bahreïnis rencontrent des représentants étrangers, dont l'ambassadeur américain Justin Siberell, (à l'extrême gauche). (Avec l'aimable autorisation de Khedouri via JTA)

JTA – Ebrahim Dahood Nonoo, le leader de la petite communauté juive de Bahreïn, faisait partie de la cinquantaine de Juifs du pays du Golfe qui pensaient que la paix avec Israël n’arriverait jamais « de notre vivant ».

« Cela ne semblait pas possible », indique-t-il à la Jewish Telegraphic Agency depuis Manama, la capitale où il vit avec sa femme.

La signature mardi des accords appelés « accords Abraham » devrait ouvrir la voie à la collaboration, au commerce et aux voyages entre Bahreïn et Israël, qui avaient tous été restreints. Il aura un impact significatif sur les Juifs de Bahreïn, dont beaucoup ont des parents en Israël qu’ils ne pouvaient pas aller voir.

Les Juifs de Bahreïn n’ont pas été les seuls à être surpris lorsque le président américain Donald Trump a annoncé qu’il avait négocié des accords de normalisation entre Israël et deux États arabes, les Émirats et Bahreïn, à un mois d’intervalle.

Israël n’a de relations qu’avec deux autres nations arabes dans la région, et la plupart de ses voisins ont longtemps isolé l’État juif et parfois même lui ont fait la guerre.

« Nous pouvons parler à nos proches et nous pouvons nous sentir plus à l’aise maintenant pour aller et venir. En fait, cela change beaucoup de choses », a déclaré Ebrahim Dahood Nonoo, un homme d’affaires qui, en 2001, est devenu le premier Juif nommé au Conseil de la Choura du pays, la chambre haute de son Assemblée nationale.

Ebrahim Dahood Nonoo. (Autorisation de Nonoo via JTA)

La communauté juive de Bahreïn, une nation insulaire de quelque 1,5 million d’habitants, remonte à environ 140 ans, à la fin du 19e siècle, lorsqu’un groupe de Juifs irakiens est arrivé en quête de débouchés économiques. Beaucoup étaient pauvres et manquaient d’éducation, mais ont trouvé un emploi, et finalement réussi, dans l’industrie de l’habillement. Le grand-père d’Ebrahim Dahood Nonoo est arrivé à l’âge de 12 ans avec son oncle et a trouvé un emploi en ramassant des fils d’argent dans des robes abandonnées et en les vendant.

« Ils étaient des sortes d’inadaptés qui sortaient d’Irak », décrit l’homme d’affaires à propos des premiers arrivants. « En d’autres termes, ils n’arrivaient à rien en Irak, alors ils ont décidé de tenter leur chance à Bahreïn. »

Un plus petit nombre de Juifs d’Iran s’y est également installé à peu près à la même époque. À son apogée dans les années 1920 et 1930, la communauté comptait environ 800 membres, selon Ebrahim Dahood Nonoo, même si d’autres estiment ce nombre à 1 500. Bien que les membres de la communauté se soient mélangés socialement avec les musulmans bahreïnis, ils se sont principalement mariés au sein de la communauté et ont vécu à proximité les uns des autres à Manama. Les membres continuaient à parler un dialecte juif de l’arabe irakien et le font toujours.

En 1935, un membre de la famille Cartier, le clan juif fondateur de la bijouterie éponyme, est passé en voyage d’affaires et a fini par donner de l’argent pour construire une synagogue et faire venir un rabbin, selon Ebrahim Dahood Nonoo. Au cours des dix années suivantes, la communauté a continué à prospérer économiquement et se réunissait dans la synagogue pour les offices.

Le cimetière juif de Manama est toujours en fonction. (Autorisation de Ebrahim Nonoo via JTA)

« [C’était] un moment fantastique pour eux tous », commente Ebrahim Dahood Nonoo.

Mais les choses ont pris une tournure dramatique après le vote de la partition de l’ONU en 1947, qui impliquait  la création d’un État juif dans la Palestine sous mandat britannique de l’époque, aux côtés d’un État arabe. Cette décision a conduit à des émeutes antisémites dans tout le monde arabe, y compris à Bahreïn.

Un groupe d’émeutiers – Ebrahim Dahood Nonoo a dit qu’il s’agissait d’immigrés venus d’autres pays arabes – a brûlé la synagogue et volé le seul rouleau de Torah du pays. La majeure partie de la communauté est partie après l’attaque ou dans la décennie et demie qui a suivi, s’installant en Israël.

Les quelques personnes qui sont restées ou leurs descendants constituent la cinquantaine de Juifs vivant dans le pays. Il existe un cimetière juif actif, mais la synagogue – reconstruite par le père d’Ebrahim Dahood Nonoo dans les années 1980 – n’a jamais officiellement rouvert et la plupart de la communauté continue de prier chez elle. Le responsable est en train de rénover le bâtiment et espère le rouvrir l’année prochaine pour en faire un lieu de culte et un musée.

Et au début de ce mois, Jared Kushner, le gendre juif de Trump qui est son conseiller principal, a offert au roi de Bahreïn, Hamad bin Isa Al Khalifa, un rouleau de Torah pour la synagogue.

Le haut-conseiller à la Maison Blanche, Jared Kushner, présente un rouleau de Torah au roi du Bahreïn, Hamad bin Isa Al Khalifa, lors d’une visite dans ce pays du Golfe, au début du mois de septembre 2020. (Crédit : Twitter/Avi Berkowitz)

La plupart des membres de la communauté connaissent aujourd’hui une réussite financière et continuent à être représentés au sein du Conseil de la Choura, qui a désigné un siège pour chacun des représentants des populations juives et chrétiennes du pays. La successeur d’Ebrahim Dahood Nonoo a été Houda Nonoo, qui a ensuite été ambassadrice de Bahreïn aux États-Unis. Elle a été remplacée par Nancy Khedouri, une parente de la puissante famille Kadoorie, une famille juive d’origine irakienne basée à Hong Kong qui est devenue l’une des familles les plus riches d’Asie (et dont le nom de famille a été translittéré différemment). Houda Nonoo et Nancy Khedouri sont les cousines d’Ebrahim Nonoo.

« C’est en effet un privilège de participer au processus législatif avec mes collègues multiconfessionnels, où nous jouissons tous de l’égalité et de la liberté d’expression et où nous continuons à nous efforcer de rédiger des lois à mettre en œuvre, qui seront justes, servant au mieux les intérêts de notre pays et de tous les citoyens, quelles que soient les différences religieuses », a déclaré Mme Khedouri dans un courriel à la JTA.

Néanmoins, la communauté juive locale vieillit, car de nombreux jeunes partent étudier à l’étranger et choisissent souvent de rester dans d’autres pays après leurs études – y compris les enfants d’Ebrahim Dahood Nonoo, qui vivent tous deux au Royaume-Uni.

« Espérons qu’ils seront bientôt de retour », dit-il.

La famille d’Ebrahim Nonoo sur une photo de famille prise dans les années 1950 à Bahreïn. (Autorisation de Nonoo via JTA)

Le responsable espère que le nouvel accord avec Israël renversera la tendance et que le projet de construction du complexe Abrahamic Family, un site qui accueillera une église, une mosquée et une synagogue dans les Émirats arabes unis voisins, pourra inciter davantage de Juifs à s’installer dans le Golfe.

« Nous sommes très, très heureux de savoir que les EAU sera un endroit où de nombreux Juifs pourront séjourner et y fonder des familles, nous espérons donc qu’avec cela, des Juifs viendront à Bahreïn », espère-t-il.

Pour sa part, Ebrahim Nonoo ne se voit pas s’installer ailleurs.

« Notre religion est juive, mais en réalité notre culture est très arabe, et nous nous sentons chez nous », confie-t-il. « Honnêtement, je ne me vois pas vivre ailleurs. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...