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Analyse

Les liens entre Israël et l’UE plus chaleureux sous la présidence de la France ?

Alors que la France prend la présidence de l'UE pour 6 mois, les questions urgentes - Russie, COVID, immigration - impliquent un intérêt moindre à l'égard des relations avec Israël

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le président français Emmanuel Macron pendant une conférence de presse sur la présidence française de l'Union européenne, le 9 décembre 2021. (Crédit :  Ludovic MARIN / various sources / AFP)
Le président français Emmanuel Macron pendant une conférence de presse sur la présidence française de l'Union européenne, le 9 décembre 2021. (Crédit : Ludovic MARIN / various sources / AFP)

Le 1er janvier, la France a pris la présidence tournante du conseil de l’Union européenne (UE), une présidence qu’elle conservera pendant six mois.

Le pays, qui est l’un des deux États les plus puissants de l’UE, prend ce rôle très au sérieux. « La France se prépare à prendre cette présidence depuis 2017 », a déclaré le président Emmanuel Macron dans un message posté sur le site internet mis en place par Paris spécialement pour l’occasion. Si la COVID le permet, la France accueillera ainsi plus de 400 événements tout au long de sa présidence, notamment 19 rencontres des ministres de l’UE.

Le Conseil de l’UE représente les États-membres et il a une fonction déterminante en termes de législation, transformant les décisions prises par la Commission européenne en autant de lois.

« Le poids politique des États-membres et la légitimité historique de leurs représentants donnent aussi à la présidence du conseil une dimension symbolique forte, une dimension que les leaders des pays peuvent utiliser pour élargir sa portée », lit-on dans un rapport de la fondation Robert Schuman.

La France a fixé trois objectifs pendant sa présidence : « Une Europe plus souveraine » avec une politique de défense plus robuste et des frontières plus sûres ; « un nouveau modèle européen de croissance » avec une focalisation sur les questions d’innovation et de climat ; et une « Europe humaine », protectrice de ses valeurs et luttant contre les haines.

Alors que la France se concentre sur sa présidence de l’UE ainsi que sur les prochaines élections présidentielles qui auront lieu au mois d’avril, le gouvernement de Naftali Bennett et de Yair Lapid consacre, pour sa part, d’importants efforts à la nécessité d’améliorer les relations d’Israël avec l’UE – et aussi avec la France individuellement.

Mais après des mois de déclarations encourageantes et de rencontres chaleureuses, l’État juif n’est pas encore parvenu à atteindre son but majeur – celui de la reprise des rencontres annuelles du Conseil d’association avec l’UE. Et en même temps, les ministres du bloc européen restent ouvertement critiques des politiques mises en place par Israël en Cisjordanie.

Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, à droite, parle au président Emmanuel Macron, à Paris, le 30 novembre 2021. (Crédit : MFA/Quentin Crestinu)

La présidence française du Conseil de l’UE marquera-t-elle une nouvelle amélioration des liens entretenus par l’État juif avec le bloc européen, ou les désaccords existants continueront-ils à limiter la portée des relations entre les deux parties ?

Un nouveau départ

En tant que ministre des Affaires étrangères, Lapid a fait explicitement savoir qu’il voulait améliorer les liens entre Israël et la France. Lui et Macron entretiennent une relation personnelle chaleureuse qui date de plusieurs années, avant que les deux hauts-responsables n’occupent leur fonction actuelle. Lapid avait fait la démarche inhabituelle d’appuyer le candidat Macron avant le scrutin présidentiel de 2017 et Macron a semblé lui rendre la faveur en l’accueillant au palais de l’Élysée, quatre jours seulement avant les élections de 2019 au sein de l’État juif.

A la fin du mois de novembre dernier, Lapid s’est rendu à Paris et il s’est entretenu avec Macron au terme d’un déplacement de trois jours en Europe, un déplacement qui avait été largement considéré comme une occasion, pour le ministre israélien des Affaires étrangères, de s’exprimer sur les négociations sur le nucléaire iranien alors en cours à Vienne.

De son côté, Eric Danon, ambassadeur de France en Israël, a par ailleurs déclaré à des parlementaires français qui se trouvaient en visite en Israël, au mois de juillet, que Macron avait l’intention de « remettre le compteur à zéro » concernant les relations avec l’État juif s’il devait être réélu en 2022, selon une source diplomatique.

Le président Isaac Herzog (à gauche) et l’ambassadeur de France Eric Danon lors d’une célébration du Jour de la Bastille, à Jaffa, le 14 juillet 2021 (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Danon a aussi prononcé un discours étonnamment musclé lors des fêtes du 14 juillet, soulignant que la France avait l’intime conviction qu’il fallait empêcher le régime des Mollahs d’être un jour en mesure de se doter de la bombe nucléaire.

« Je pense que nous avons changé de point de vue en France concernant l’Iran », avait commenté auprès du Times of Israel Philippe Latombe, vice-président du Groupe d’amitié France-Israël à l’Assemblée nationale au mois de septembre.

Une crise dans les relations bilatérales survenue cet été – une crise entraînée par l’utilisation présumée de Pegasus, le logiciel-espion développé par le firme israélienne NSO Group, qui aurait servi à pirater les téléphones de Macron et d’autres hauts-responsables – semble ne plus causer de tensions.

Au mois d’octobre, la France a déployé un escadron d’avions-chasseurs de type Rafale en Israël pour la toute première fois dans le cadre de l’exercice aérien international Blue Flag.

Tandis que la présidence de la France, à l’Élysée, a fait preuve d’une chaleur nouvelle à l’égard d’Israël, le ministère des Affaires étrangères du pays – le Quai d’Orsay – placé sous l’autorité du ministre Jean-Yves Le Drian s’est montré particulièrement critique de l’État juif. En mai dernier, Le Drian avait ainsi affirmé qu’Israël risquait de mettre en place « un apartheid durable » si les Palestiniens n’obtenaient pas leur propre État, tout en reconnaissant la responsabilité du groupe terroriste palestinien du Hamas dans le déclenchement du conflit.

Le ministre français des Affaires européennes et étrangères Jean-Yves Le Drian s’exprime lors d’une séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale à Paris, le 11 janvier 2022. (Crédit : Thomas COEX / AFP)

Lapid a également cherché à amorcer « un nouveau départ » avec l’UE, après que l’ex-Premier ministre Benjamin Netanyahu a aligné l’État juif sur le bloc pro-israélien d’Europe centrale connu sous le nom de groupe Visegrad. Lapid s’était adressé à ses homologues du Conseil des Affaires étrangères de l’UE à Bruxelles, au mois de juillet, où un soutien s’était exprimé en faveur de la reprise des rencontres du Conseil d’association.

Le chef de la diplomatie européenne, Josep Borell, avait exprimé son propre désir de donner un nouveau souffle aux relations avec Israël, qualifiant la venue de Lapid « d’opportunité pour un nouveau départ, pour une relance des liens avec Israël du point de vue de nos relations bilatérales – mais aussi concernant la situation au Moyen-Orient ».

Lapid a également eu l’occasion de rencontrer des représentants des pays les plus critiques de l’État juif, comme l’Irlande et la Suède.

Mais malgré les efforts livrés par le ministre des Affaires étrangères, l’ombre de désaccords profonds continue de planer sur les relations. Si Borrel a évoqué un nouveau départ, il n’a pas manqué d’ajouter que les relations bilatérales « dépendent de nombreuses questions sur lesquelles nous avons des avis qui divergent. Et la preuve en est que le Conseil d’association ne se réunit plus ».

« Nous attendons d’Israël que le pays offre une perspective politique en termes de fin du conflit », a-t-il mis en garde.

Au mois d’octobre, l’UE a émis un communiqué critiquant la déclaration annonçant la décision prise par Israël de construire plus de 1 300 logements dans les implantations de Cisjordanie. La France a par ailleurs fait part de son propre mécontentement.

Au mois de décembre, une rencontre entre une éminente responsable du ministère des Affaires étrangères et un groupe de diplomates européens a dégénéré en une vive altercation sur les projets de construction en Cisjordanie.

Une décennie sans Conseil d’association

En 1995, Israël avait signé un accord d’association qui définissait sa relation avec l’UE, un accord ratifié en l’an 2000. Il stipulait que les deux parties devaient se rencontrer une fois par an au sein d’un Conseil d’association pour évoquer des questions d’intérêt commun. La dernière rencontre du conseil remonte à 2012, quand le ministre des Finances actuel, Avigdor Liberman, était ministre des Affaires étrangères.

Israël avait annulé la rencontre du conseil en 2013 quand l’UE avait entraîné la colère de l’État juif en émettant de nouvelles régulations qui déterminaient qu’aucune instance israélienne opérant au-delà de la Ligne verte ne pourrait prétendre à un financement européen ou coopérer avec le bloc.

Swedish Foreign Minister Carl Bildt, right, being greeted by his Israeli counterpart Avigdor Liberman in Jerusalem last year. (photo credit: Yossi Zamir/Flash90)
Le ministre suédois des Affaires étrangères Carl Bildt, à droite, salué par son homologue israélien Avigdor Liberman à Jérusalem, en 2012. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

Dans les années qui avaient suivi, cela avait été le côté européen qui avait empêché les rencontres d’avoir lieu : Non pas l’Europe en tant qu’institution mais des États individuels et en particulier la France.

La France et la plus grande partie des pays de l’UE ont fait savoir qu’ils étaient prêts à reprendre les réunions du Conseil d’association.

Aucun point à gagner

La présidence française de l’UE est encourageante pour Israël – mais le changement prend du temps en Europe, explique Arie Bensemhoun, directeur-général d’ELNET France.

« Le plus important, c’est de changer l’ordre du jour au niveau européen. En tant que président de l’UE, Macron a cette capacité, il a ce potentiel d’avancer dans la bonne direction à moyen et à long-terme », dit-il.

« Nous comprenons aussi que le président Macron voudrait changer la vision du conflit entre les pays arabes et Israël. Il a dit de nombreuses choses qui sont très positives concernant les Accords d’Abraham. La question est : Aura-t-il le temps nécessaire pour aller aussi loin que nous le souhaiterions au cours des trois prochains mois ? », interroge-t-il.

Le président français Emmanuel Macron prononce un discours lors d’une conférence de presse sur la France prenant la présidence de l’UE, à Paris, le 9 décembre 2021. (Crédit: Ludovic MARIN / POOL / AFP)

Mais un accord portant sur la reprise des rencontres du Conseil d’association reste improbable.

L’UE a de nombreux sujets à l’ordre du jour qui sont bien plus pressants – la COVID-19, l’immigration, la Russie et ou le rétablissement économique, entre autres. Pour qu’une réunion du Conseil d’association puisse avoir lieu, l’ensemble des 27 ministres des Affaires étrangères doivent s’accorder sur l’agenda – que quelqu’un aura par ailleurs pris le temps de préparer.

« Israël et l’Autorité palestinienne ne figurent pas sur l’agenda, ces jours-ci », explique Maya Sion-Tzidkiyahu, experte sur les relations entre Israël et l’Europe à l’institut Mitvim. « L’UE a tant d’autres questions à traiter qui sont urgentes et qui nécessitent une réponse et dans la mesure où depuis l’opération Gardien des murs [le conflit qui a opposé, au mois de mai, Israël et les groupes terroristes de Gaza], rien n’est arrivé ici, les choses restent relativement calmes. Il n’y a pas de processus de paix… Si c’était possible de parler d’un processus de paix, l’UE rentrerait alors dans le jeu, bien sûr ».

Macron, qui cherche à être réélu, pourrait voir son avenir politique associé à sa gestion de la présidence de l’UE au nom de la France – ce qui n’est pas une tâche facile. Il doit prendre la tête d’une Europe profondément divisée, entre autre, sur la question nationalisme vs. intégration.

Le début de la présidence française a été mouvementé à ce sujet pour Macron, après qu’un drapeau européen a été levé sur l’Arc de Triomphe, à Paris, la veille du Nouvel an, venant remplacer le drapeau français – une manière de marquer le début de la présidence européenne. Les critiques de droite l’ont accusé d’effacer l’identité nationale de la France.

Avancer une question comme la question israélienne, qui est très clivante en Europe, peut paraître ne pas avoir réellement de sens pour Macron, même s’il pourrait vouloir personnellement le faire.

L’ambassadeur d’Israël auprès de l’UE et de l’OTAN, Haim Regev, signe l’accord de recherche Horizon Europe avec la commissaire européenne à l’innovation, la recherche, la culture, l’éducation et la jeunesse, Mariya Gabriel, le 6 décembre 2021. (Crédit : UE)

« En France, ce que veut le président en matière d’Affaires étrangères doit arriver », explique Sion-Tzidkiyahu, « mais il y a un ministre des Affaires étrangères qui est bien plus critique – comme l’est aussi le ministère des Affaires étrangères dans l’ensemble. Je ne suis pas sûre que le président veuille investir là-dedans son capital politique ».

« Il n’y a pas de point à gagner ici », ajoute-t-elle.

Ce qu’Israël peut faire dans sa relation avec l’Europe, dans un avenir proche ? Exploiter le plus possible les accords d’ores et déjà conclus, comme Horizon Europe.

« L’UE est engagée dans un dialogue régulier et orienté vers le résultat avec Israël – ce qui a encore récemment entraîné la conclusion de l’accord Horizon Europe », a déclaré Danon, l’ambassadeur français, au Times of Israel. « Une rencontre du Conseil d’association entraînerait très certainement de nouvelles perspectives, mais cela exige un consensus préalable sur ses principaux objectifs et sur ses principaux messages. Nous allons nous efforcer, dans les prochaines semaines et dans les prochains mois, d’obtenir un tel consensus, au vu des environnements politiques respectifs. »

« En même temps, cela ne nous empêche pas d’avancer sur les voies de coopération d’ores et déjà identifiées, notamment en matière de commerce bilatéral entre l’Union européenne et Israël », continue-t-il.

Avec la France, les objectifs – plus modestes – sont déjà fixés.

« Ce que peut obtenir Lapid par le biais de sa relation avec Macron, c’est que la France nous attaque moins », note Sion-Tzidkiyahu, « et que lorsqu’il y aura des critiques, Macron n’en prendra pas la tête. »

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