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Les pays européens dénoncent les fouilles « intrusives » sur les inspecteurs de l’AIEA

Le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne ont déclaré que les représentants de l'agence atomique de l'ONU étaient soumis à des intimidations : "C'est inacceptable, sans précédent"

Photo d'illustration : Les inspecteurs de l'AIEA à l'usine nucléaire de Natanz, en Iran, lez 20 janvier 2014. (Crédit : IRNA/AFP Kazem Ghane/File)
Photo d'illustration : Les inspecteurs de l'AIEA à l'usine nucléaire de Natanz, en Iran, lez 20 janvier 2014. (Crédit : IRNA/AFP Kazem Ghane/File)

L’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont accusé jeudi l’Iran de se prêter à des « fouilles physiques excessivement intrusives » sur les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

« Avant tout, nous voulons souligner la grave inquiétude que nous nourrissons après avoir appris, une information présentée dans le rapport du directeur-général, que les inspecteurs de l’AIEA qui se rendent en Iran sont soumis, depuis plusieurs mois, à des pratiques d’intimidation par le biais de fouilles physiques excessivement intrusives », a commenté l’ambassadrice du Royaume-Uni au sein de l’agence internationale, Corinne Kitsell, dans une déclaration faite au nom des trois pays. « C’est inacceptable, sans précédent ».

« Nous faisons part de tout notre soutien aux inspecteurs de l’AIEA qui mènent leur mission avec impartialité, avec professionnalisme, avec dévouement et qui doivent pouvoir faire leur travail sans intimidation ».

Au mois de septembre, le Wall Street Journal avait fait savoir que des gardiens iraniens avaient harcelé sexuellement des inspectrices du groupe de veille nucléaire des Nations unies au sein de l’usine Natanz lors de leurs déplacements dans la république islamique, et ce, à de multiples reprises. Ainsi, des femmes avaient subi des attouchements inappropriés de la part des gardiens de la sécurité et ces derniers avaient pu demander aux inspectrices d’ôter certains vêtements, avait affirmé le journal, citant des diplomates qui n’avaient pas été identifiés. A ce moment-là, l’Agence internationale de l’énergie atomique avait confirmé ce comportement déplacé dans un communiqué, sans pour autant donner de détails.

Le communiqué des trois puissances européennes suit une visite en Iran du chef de l’AIEA.

Rafael Mariano Grossi a averti, mercredi, que ses inspecteurs étaient sur le point de ne plus « garantir » qu’ils savent réellement ce qui se passe sur les sites nucléaires iraniens.

Les propos de Grossi ont contrasté très nettement avec le ton optimiste qui avait été adopté la veille par ses hôtes iraniens. Ils signalent la ligne plus dure pour laquelle le régime la république islamique a opté alors que la reprise des pourparlers sur l’accord nucléaire signé entre l’Iran et les puissances mondiale aura lieu la semaine prochaine.

Ils représentent aussi un signal d’alarme en direction des experts du domaine de la non-prolifération nucléaire après que le déplacement à Téhéran de Grossi n’a entraîné aucune avancée concernant la capacité de l’agence à contrôler pleinement le programme atomique de Téhéran.

Le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Rafael Mariano Grossi, s’exprime lors d’une interview à l’AFP à Vienne, le 30 novembre 2020. (Alex Halada/AFP)

Les inspecteurs de l’agence restent dans l’incapacité d’accéder aux images enregistrées par les caméras de surveillance et il est très difficile pour eux de contrôler le stock d’uranium produit par Téhéran, un stock qui augmente rapidement et qui, pour une partie, a été enrichi à un degré de pureté de 60 % – proche du seuil technique nécessaire pour fabriquer une arme atomique, qui est un seuil de 90 %.

« Nos négociations ont été non-concluantes, ce qui signifie que nous n’avons pas été en mesure de terminer correctement notre travail », a dit Grossi aux journalistes à Vienne, la ville qui accueille le siège de l’AIEA, après avoir pris la parole devant les directeurs de l’institution. « Je n’abandonne pas l’idée de trouver une entente mais s’agissant de ce dont nous avons discuté hier, nous n’avons pas pu conclure un accord. »

Interrogé sur les progrès réalisés, Grossi a dit que « sur le fond, non, clairement pas, nous n’avons pas obtenu d’avancée ». Il a toutefois noté qu’avoir rencontré les nouveaux responsables de Téhéran était « un élément positif », ajoutant que « cela nous aidera très certainement ».

Le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Rafael Mariano Grossi, à droite, s’entretient avec le directeur adjoint de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique, Behrouz Kamalvandi, à son arrivée à l’aéroport Imam Khomeini de Téhéran, en Iran, le 22 novembre 2021. (Crédit : Organisation iranienne de l’énergie atomique via AP)

Il a émis une mise en garde : « Nous sommes proches d’une situation où je ne pourrai plus garantir que je peux continuer à transmettre des informations ». Il n’a pas précisé de calendrier mais il a dit dit que le manque d’accès, depuis longtemps, aux pièces détachées des centrifugeuses sur le site où elles sont produites, dans une usine proche de Karaj, dans le nord du pays, « va à un moment m’empêcher de pouvoir affirmer que je sais ce qu’il se passe réellement ».

Mardi, Grossi s’est rendu au sein de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique, l’agence nucléaire civile, y rencontrer son nouveau chef, Mohammad Eslami. Il s’est aussi entretenu avec Hossein Amirabdollahian, ministre des Affaires étrangères, qui a déclaré que la république islamique était déterminée à s’engager « de manière constructive » auprès de l’AIEA avec pour objectif « d’améliorer la confiance et la coopération mutuelles », selon un communiqué transmis par l’agence de presse d’État IRNA.

Les dispositions d’un accord confidentiel intitulé « Protocole additionnel » avec Téhéran prévoient que l’AIEA collecte et analyse les images d’une série de caméras de surveillance installées sur les sites nucléaires iraniens. Ces caméras aident l’agence à contrôler le programme nucléaire iranien de façon à garantir qu’il se conforme à l’accord sur le nucléaire signé en 2015 avec les grandes puissances, le JCPOA.

Le parlement de la ligne dure du régime de Téhéran avait approuvé, au mois de décembre 2020, un projet de loi suspendant une partir des inspections menées par les Nations unies dans les usines atomiques si les pays signataires européens du JCPOA ne parvenaient pas à alléger les sanctions appliquées au pétrole et au secteur bancaire qui avaient été imposées au pays avant le mois de février 2021. Ainsi, depuis février, l’AIEA a été dans l’incapacité d’accéder aux images filmées par les caméras de surveillance.

Selon les termes de l’accord, l’AIEA avait aussi placé environ 2 000 scellés inviolables sur des matériaux et équipements nucléaires. Ces scellés communiquaient avec les inspecteurs électroniquement. Des outils de mesure automatisés offraient des données en temps réel sur le programme. Mais les inspecteurs ont été dans l’incapacité d’accéder à ces données, rendant encore plus difficile le contrôle des stocks d’uranium enrichi de la république islamique.

L’agence a aussi cherché à contrôler les activités sur le site de production de pièces détachées de centrifugeuses, à proximité de Karaj. Elle n’y a pas eu accès depuis le mois de juin, après que l’Iran a fait savoir qu’un acte de sabotage imputé à Israël avait endommagé de manière considérable la structure et les caméras de l’AIEA.

Grossi a insisté mercredi sur le fait que malgré l’absence de progrès réalisés cette semaine, il fallait trouver une solution. « Nous devons trouver un accord », a-t-il martelé. « Nous devons le faire ».

Caméras de télévision devant le « Grand Hotel Vienna » où se déroulent les négociations nucléaires à huis clos à Vienne, en Autriche, le 20 juin 2021. (Florian Schroetter/AP)

D’éminents diplomates du Royaume-Uni, de Chine, de France, d’Allemagne et de Russie prévoient de rencontrer les officiels iraniens à Vienne ce lundi pour discuter de la remise en conformité de Téhéran avec l’accord de 2015, qui avait allégé les sanctions mises en œuvre à l’égard de l’Iran en échange d’une réduction de son programme nucléaire. Les pourparlers pourraient permettre aux États-Unis de réintégrer l’accord.

Les États-Unis avaient quitté l’accord sur décision de l’ancien président Donald Trump qui avait réimposé des sanctions à Téhéran dans la foulée, ce qui avait amené le régime des Ayatollahs, de son côté, à abandonner toutes les limitations qui étaient prévues dans l’accord concernant le programme nucléaire. Ce qui avait entraîné – et entraîne encore – un renforcement des tensions dans le tout le Moyen-Orient, l’État juif ayant averti qu’il ne permettrait jamais à la république islamique d’obtenir une arme nucléaire.

Dans un entretien accordé à la radio NPR, l’envoyé spécial sur la question iranienne de l’administration du président américain Joe Biden, Rob Malley, a averti que l’Amérique « ne restera pas à ne rien faire » si l’Iran devait trop progresser dans son programme nucléaire.

« Les Iraniens se rapprochent beaucoup du moment où ils auront suffisamment de matière fissile pour pouvoir l’enrichir au degré de pureté qui leur permettra de fabriquer une arme », a déclaré Malley à la station.

« Mais une fois encore, nous n’allons pas nous contenter d’attendre, de les voir se rapprocher de l’arme atomique, et nous espérons que nous pourrons résoudre ce problème grâce à la diplomatie et il faut que cela soit ainsi », a-t-il continué.

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