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Analyse

Les troubles en Israël, une menace pour les intérêts sécuritaires américains ?

La préoccupation d’Israël face à ses troubles intérieurs « pourrait signifier que les États-Unis doivent faire davantage dans cette région », estime un expert. Mais « les États-Unis ne veulent pas faire plus dans cette région »

Des Israéliens protestent contre la refonte judiciaire prévue par le gouvernement israélien, devant la résidence du Premier ministre Benjamin Netanyahu à Jérusalem, le 26 mars 2023. (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90)
Des Israéliens protestent contre la refonte judiciaire prévue par le gouvernement israélien, devant la résidence du Premier ministre Benjamin Netanyahu à Jérusalem, le 26 mars 2023. (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90)

WASHINGTON (JTA) — Le président Joe Biden n’a pas dissimulé son mépris du plan de refonte radicale des tribunaux avancé par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu.

Une autre inquiétude bouillonne toutefois sous la surface de la crise politique israélienne : celle des intérêts sécuritaires partagés de Jérusalem et de Washington.

Au moment où les réservistes israéliens jurent de boycotter leur service volontaire en signe d’opposition totale au plan de refonte du système judiciaire israélien, les experts, de leur côté, expliquent que les ennemis d’Israël pourraient bien en profiter – et que l’administration Biden s’en inquiète. Le général Mark Milley, le chef d’état-major des armées des États-Unis, se rendra en Israël, la semaine prochaine, pour s’entretenir avec les militaires israéliens, selon des informations qui ont été rendues publiques mercredi.

« Les États-Unis ont beaucoup de partenaires au Moyen-Orient mais Israël est, de loin, leur allié le plus proche et le plus puissant au Moyen-Orient », commente Shira Efron, directrice de recherche politique au sein de l’Israel Policy Forum, un groupe qui prône une solution à deux États au conflit israélo-palestinien. « Si les capacités et l’état de préparation d’Israël sont affectés, les États-Unis perdent également une partie de leurs aptitudes au Moyen-Orient ».

Le président des chefs d’état-major interarmées, le général Mark Milley, témoigne lors d’une audience de la commission des services armés de la Chambre des représentants, le jeudi 9 juillet 2020, au Capitole à Washington. (Crédit : Michael Reynolds/Pool via AP)

Biden a fait part de ses préoccupations face au plan de refonte radicale du système de la justice de Netanyahu en soulignant les valeurs démocratiques partagées par les deux pays, des valeurs qu’il a vantées pendant toute sa vie politique. « Ils ne peuvent pas continuer sur cette pente », avait déclaré Biden, le 28 mars.

Mais deux jours plus tôt seulement, le 26 mars, un problème de communication, à la Maison Blanche, avait aussi révélé que l’état de préparation militaire de l’État juif était aussi une thématique de premier plan pour Washington. C’était le jour où Netanyahu avait limogé son ministre de la Défense, Yoav Gallant, qui avait demandé la veille la suspension d’un projet de loi entrant dans le cadre du plan de refonte du système judiciaire – en partie en raison des nuisances entraînées au sein de l’armée par les tensions politiques.

L’administration Biden avait expliqué être « profondément inquiète » suite à ce renvoi. Une version antérieure du communiqué émis par le Conseil de sécurité national américain – une version qui avait été diffusée par le Times of Israel – disait : « Nous sommes profondément inquiets face à l’évolution de la situation en Israël, notamment face au potentiel impact sur l’état de préparation des militaires, un problème qui avait été soulevé par le ministre Gallant ».

Le Conseil de sécurité nationale avait supprimé la phrase consacrée à l’état de préparation de Tsahal des versions postérieures du communiqué – le porte-parole du Conseil n’a jamais répondu aux questions portant sur la raison de cette suppression – et Netanyahu, de son côté, a réintégré Gallant à ses fonctions.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu assiste à une réunion hebdomadaire du cabinet au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 30 juillet 2023. (Crédit : Abir Sultan/Pool/AFP)

Mais alors même que Gallant est resté en place, des interrogations profondes subsistent sur le degré réel d’affaiblissement de l’armée et de l’appareil des renseignements, tous deux très vantés. Netanyahu – et même son fils, Yaïr, sur les réseaux sociaux – s’est querellé avec de hauts-responsables de Tsahal et des informations ont fait savoir que le Premier ministre avait pour objectif de chambouler une partie de la chaîne de commandement au sein de l’armée.

Netanyahu a rejeté les inquiétudes exprimées, disant que les changements intervenant dans les tribunaux sont mineurs et qu’il s’est détaché d’autres pans du plan de refonte du système judiciaire israélien proposé, un plan que son gouvernement avait présenté en janvier dernier. Ses opposants ne lui font pas confiance et ils continuent à battre le pavé sur tout le territoire, une fois par semaine au moins, dans le cadre d’un mouvement de protestation massif.

Il continue aussi à afficher son optimisme sur le sujet des relations entre les États-Unis et Israël. Il a ainsi parlé de coopération dans les secteurs de la cybersécurité et de l’intelligence artificielle, ce mois-ci, à une délégation de membres démocrates du Congrès américain venus en Israël lors d’un déplacement parrainé par un partenaire de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC).

« L’avenir appartient à ceux qui innovent mais l’avenir appartient aussi aux sociétés libres qui coopèrent les unes avec les autres de manière à garantir que nos peuples, nos citoyens, profiteront des bénéfices de l’intelligence artificielle et non de ses maléfices », avait-il déclaré. « Je pense qu’à cet égard, et qu’à beaucoup d’autres égards, Israël n’a pas de meilleur allié que les États-Unis et que les États-Unis n’ont pas de meilleur allié qu’Israël ».

Le chef d’état-major Herzi Halevi sur les lieux d’un attentat terroriste à l’arme à feu près de Hébron, en Cisjordanie, le 21 août 2023. (Crédit : Armée israélienne)

La coopération sécuritaire favorise largement les relations entretenues par les deux pays, note Mark Dubowitz, directeur-général de l’influent think-tank Foundation for Defense of Democracies, dont les travaux se focalisent principalement sur la menace iranienne.

« La relation bilatérale aux niveaux militaire et sécuritaire est toujours aussi forte », explique Dubowitz dans un entretien. « Je pense que l’inquiétude porte sur les conséquences » des troubles politiques, « en ce qui concerne spécifiquement l’état de préparation de l’armée israélienne et la question de la sécurité avec l’Iran, qui est sur le point de pouvoir se doter d’une arme nucléaire ».

Les inspecteurs de Nations unies indiquent que l’Iran est plus proche que jamais d’un enrichissement d’uranium de qualité militaire. Mais même en l’absence d’une bombe atomique, la république islamique fait peser de multiples menaces sur les intérêts américains de la région – qui vont des armes envoyées au Hezbollah, au Liban, au soutien apporté par Téhéran au régime d’Assad en Syrie.

Israël a tenu un rôle déterminant qui a permis de garder l’Iran hors-jeu lorsque les États-Unis devaient prendre en charge d’autres menaces dans la région, selon Efron. Elle cite en exemple la coordination entre Washington et Jérusalem en Syrie à la fin des années 2010, alors que le pays était déchiré par la guerre civile.

Le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, à droite, visitant une exposition sur les projets nucléaires de l’Iran, à Téhéran, en Iran, le 11 juin 2023. (Crédit : Bureau du Guide suprême iranien/AP)

« Vous disposez d’un partenaire avec des objectifs mutuels », explique Efron. « Mais si l’un de vos partenaires – l’armée israélienne – n’est pas en mesure d’effectuer sa tâche, alors les choses laissent à désirer ».

La menace qui pèse sur l’état de préparation de Tsahal émane des milliers de réservistes qui ont juré de ne plus se présenter au service si Netanyahu devait faire avancer son plan de refonte du système judiciaire qui, selon les opposants, privera les tribunaux d’une grande partie de leur indépendance.

La plus grande partie du devoir de réserve est obligatoire en Israël – mais un sous-groupe de volontaires dans les unités de commando, des forces aériennes et des services de renseignement d’élite ne sont pas tenus de respecter cette obligation. Les réservistes issus de ces mêmes unités sont très nombreux parmi les manifestants.

La plus grande menace provient de l’armée de l’air, où les pilotes de réserve effectuent des vols hebdomadaires dans le cadre d’exercices qui leur permettent d’être considérés comme aptes et prêts à combattre.

Des membres du groupe de protestation des réservistes « Frères d’armes » tenant une conférence de presse, à Herzliya, le 22 juillet 2023. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

« Vous savez, 60 % à 70 % des missions effectuées par l’armée de l’air israélienne sont effectuées par des réservistes et certains sont maintenant en grève », note David Makovsky, chercheur au sein du Washington Institute for Near East Policy, un think-tank lié aux gouvernements israélien et américain. « Et si vous ne vous entraînez pas, vous ne pouvez pas voler ».

Natan Sachs, le directeur du Centre de politique du Moyen-Orient au sein de l’Institution Brookings, explique que l’absence des réservistes aura un effet au moins à court-terme.

« A court-terme, il pourrait y avoir des problèmes opérationnels – en particulier si certaines unités ne sont pas au niveau des normes israéliennes qui sont très élevées », dit-il. « Les chiffres sont considérables et c’est spécialement le cas dans certains escadrons ».

Ce manque de préparation pourrait aussi compromettre les exercices conjoints de haut-niveau qui rassemblent périodiquement l’armée des États-Unis et Tsahal, servant de démonstration d’unité et de force, signalant également que Washington est prêt à contenir les ambitions de l’Iran. L’exercice le plus récent avait été appelé Juniper Oak et il avait eu lieu au mois de janvier.

Le vice-ministre de la Défense de l’Arabie saoudite, Khalid ben Salman, et le conseiller américain à la sécurité nationale, Jake Sullivan, se rencontrant à la Maison Blanche, le 18 mai 2022. (Crédit : Khalid ben Salman/Twitter)

Dubowitz note que les tensions politiques détournent Israël d’autres problématiques diplomatiques et sécuritaires pressantes, notamment des violences qui s’intensifient entre Israéliens et Palestiniens en Cisjordanie, des tensions particulièrement fortes sur la frontière libanaise, avec le Hezbollah, et de la normalisation des relations entre Israël et l’Arabie saoudite, une normalisation que Biden et Netanyahu considèrent pourtant comme prioritaire.

« Il y a une possibilité croissante que nous connaissons une guerre avec le Hezbollah, la Cisjordanie est en feu », remarque-t-il. « La refonte du système judiciaire a éclipsé toutes les autres priorités, pourtant impérieuses, en matière de sécurité nationale et les opportunités également – il y a 50 % de possibilités que nous signons un accord avec les Saoudiens avant la fin de l’année. »

Il y a une autre raison expliquant que Biden n’a pas besoin d’une instabilité en Israël : c’est sa volonté de se concentrer sur d’autres régions. Comme ses deux prédécesseurs, Donald Trump et Barack Obama, Biden considère que ce sont les ambitions chinoises qui sont devenues la plus grande menace à long-terme. A court-terme, il veut que l’Ukraine mette en déroute la Russie, qui a envahi son territoire.

Les troubles en Israël – et l’attention gouvernementale que nécessitent ces derniers « pourrait impliquer que les États-Unis devront en faire davantage dans cette région », selon Efron. « Mais les États-Unis ne veulent pas en faire davantage dans cette région. Ils veulent pouvoir se focaliser sur la Russie. Ils veulent pouvoir se focaliser sur la Chine ».

Le destroyer à missiles guidés USS Nitze naviguant en Méditerranée lors d’un exercice militaire conjoint avec l’armée israélienne, le 24 janvier 2023. (Crédit : Marine américaine prise par le spécialiste de la communication de masse de 2e classe Cryton Vandiesal)

Sachs note que les ennemis d’Israël, notamment les leaders du Hezbollah et le régime iranien, ont indiqué qu’ils décelaient des opportunités dans la crise israélienne, estimant qu’elle accélérerait la disparition de l’État juif.

Mais les ennemis d’Israël devraient avoir la sagesse de se montrer prudents, ajoute Sachs. L’armée israélienne reste formidable et son état de préparation réduit menace finalement ses ennemis : avec moins de soldats en service, l’État juif pourrait utiliser des moyens plus directs en cas de représailles que les systèmes hautement ciblés qui sont habituellement à sa disposition, entraînant des dégâts plus importants.

Pour Efron, il y a une inquiétude à plus long-terme dans la présence de l’extrême-droite dans le gouvernement de Netanyahu. Cela pourrait affecter le partage de renseignements, qui est resté très intense et ce, indépendamment des tensions qu’ont pu connaître les relations entre les États-Unis et Israël. Les espions ont moins naturellement tendance à partager des informations avec les régimes aux cultures radicalement différentes, précise-t-elle.

« On le fait avec un partenaire qui est absolument sur la même longueur d’onde que vous », déclare-t-elle en évoquant le partage de renseignements. « Le manque de valeurs partagées entraîne un défi pour les États-Unis ».

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