Les tweets sur ce tee-shirt raciste pourraient bien aider les extrémistes
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Les tweets sur ce tee-shirt raciste pourraient bien aider les extrémistes

La photo de l'homme portant le tee-shirt '6MWE' - Six millions n'a pas été suffisant - a été partagée 20 000 fois, mais elle date de 2020, ce qui pourrait aider les fanatiques

Cette photo a été partagée des dizaines de milliers de foi en lien avec la prise d'assaut du capitole, mercredi dernier, mais elle a été prise l'année dernière. (Capture d'écran :  Twitter/ via JTA)
Cette photo a été partagée des dizaines de milliers de foi en lien avec la prise d'assaut du capitole, mercredi dernier, mais elle a été prise l'année dernière. (Capture d'écran : Twitter/ via JTA)

JTA — Après l’invasion du Capitole par des partisans de Trump le 6 janvier, une prise d’assaut qui a fait cinq morts, des dizaines de milliers de personnes ont retweeté une image qui voulait capturer le caractère pervers à la fois des émeutiers et de l’insurrection elle-même.

Sur cette photo, un homme portant des lunettes de soleil et un tee-shirt avec le message « 6MWE » : « Six Million Weren’t Enough », Six millions n’a pas été suffisant, ce qui signifie que selon lui, le nombre de Juifs tués pendant la Shoah aurait dû être nettement supérieur. Cette photo a été l’une de celles qui ont été partagées par les internautes pour tenter de dénoncer les signes haineux qu’arboraient les manifestants – avec notamment le dorénavant tristement célèbre sweat-shirt « Camp Auschwitz ».

Le tee-shirt 6MWE a été rapidement condamné. Le président-élu Joe Biden y a fait référence, vendredi, quand il a qualifié les émeutiers de « bande de brutes, d’insurgés, de suprématistes blancs, d’antisémites ». Mary Trump, la nièce du président, a posté une publication sur Twitter dénonçant explicitement « ceux qui ont porté les tee-shirts 6MWE ». Dans l’après-midi du 11 janvier, presque cinq jours après les violences, Phil Murphy, gouverneur du New Jersey, a placé une photo du vêtement dans un tweet en conseillant à ses lecteurs de « se pencher plus profondément sur ces gens qui ont envahi le Capitole ».

Et pourtant, tous se sont trompés sur une chose : Cette photo n’a pas été prise ce jour-là.

Le cliché, en fait, a été pris l’année dernière à Washington, selon l’ADL (Anti-Defamation League) et il montre probablement un membre du groupe violent d’extrême-droite des Proud Boys, un groupe qui, par ailleurs, était bien présent au Capitole. L’image a commencé à circuler sur internet au mois de décembre, probablement au moment où elle a été réalisée. Elle montre le code couleur adopté par les Proud Boys, le noir et le jaune. Et un autre homme apparaissant sur la photo porte d’ailleurs le tee-shirt des Proud Boys.

Le sweat shirt de Robert Keith Packer, à droite, a été l’un des nombreux symboles de haine présents lors de l’assaut du Capitole. (Crédit : ‘Andrew Caballero-Reynolds / AFP Images et Capture d’écran de Reddit via JTA)

L’information portant sur cette date erronée a elle aussi circulé sur la Toile mais, comme c’est souvent le cas, les conclusions tirées par les fact-checkers ont été partagées moins rapidement que les posts sur le tee-shirt, qui sont pour leur part restés en ligne. Un tweet du 7 janvier, consacré au tee-shirt, a été partagé plus de 20 000 fois et il était encore visible hier soir. Une recherche de « 6MWE » sur Twitter entraîne des dizaines de résultats au cours des quelques heures précédentes seulement, avec des publications majoritairement consacrées aux violences survenues au Capitole.

Même après la suppression d’une photo du tee-shirt dans un article sur les symboles de haine arborés lors du rassemblement, qui avait été écrit par la JTA – qui avait même ajouté une correction – plusieurs personnes ont renvoyé l’image ou l’ont référencée dans des courriers demandant aux journalistes de la JTA d’enquêter.

Et cette saga a créé un sentiment de tiraillement chez ceux qui ont partagé la photo. D’un côté, ils estiment que l’exactitude est déterminante lorsqu’il s’agit d’évoquer l’insurrection du 6 janvier et, d’un autre, ils s’inquiètent de ce que le partage d’infox n’offre aux extrémistes une opportunité de discréditer les critiques des émeutiers.

Mais ils disent également qu’indépendamment de la date à laquelle la photo a été prise, elle montre le danger des groupes qui ont été à l’origine des violences de la semaine dernière, car elle dépeint un extrémiste qui y a probablement pris part.

La police retient les partisans du président Donald Trump qui sont rassemblés aux abords de la rotonde du Capitole américain, à Washington, le 6 janvier 2021. (Crédit : Olivier DOULIERY / AFP)

« Je l’aurais très certainement laissée de côté. Elle n’est pas cruciale dans mon histoire », explique Jonathan Sarna, professeur en histoire juive à Brandeis qui a référencé le tee-shirt dans un essai réalisé sur l’insurrection sur l’antisémitisme. « Ce que j’ai voulu montrer, c’est l’idéologie sous-jacente au mouvement du ‘génocide blanc’ [une théorie du complot antisémite] et de ceux qui font la promotion du livre ‘Turner Diaries’, » un ouvrage suprématiste blanc populaire chez les extrémistes.

Selon une recherche avancée sur Twitter, les premières références faites au tee-shirt « 6MWE » en lien avec les émeutes du Capitole semblent avoir été publiées le jour-même, aux environs de midi. A 10 heures et quart, mercredi, Snopes, site de fast-checking, avait publié cette photo à l’attention de ses 285 000 abonnés, accompagnée d’une publication d’explication, pour confirmer que le symbole était antisémite – sans aucun lien, toutefois, avec la foule qui s’amassait devant le Capitole. Au cours des heures qui ont suivi, les internautes ont commencé à partager l’explication donnée par Snopes pour démontrer que les membres des Proud Boys, bien présents lors du rassemblement à Washington, étaient antisémites.

A environ 13h30, un usager a publié une série de tweets affirmant qu’un drapeau blanc et noir teinté d’ambiguïté affichait le slogan « 6MWE ». (D’autres utilisateurs de Twitter ont déclaré que le drapeau arborait, en fait, une croix gammée. Les deux options sont difficiles à confirmer en se contentant de la vidéo de sept secondes qui a accompagné ces posts et il ne semble pas que des images plus précises aient circulé sur les réseaux sociaux depuis).

Dans la soirée, alors que le pays était confronté aux répercussions de cette violente prise d’assaut, les internautes ont évoqué le tee-shirt sur Twitter comme si la photo avait été prise à l’occasion du rassemblement. L’un des tous premiers posts devenus viraux à ce sujet a été publié le 7 janvier à 9 heures du matin avant d’être partagé à plus de 20 000 reprises. Il présentait une juxtaposition de l’image et du cliché montrant le tee-shirt du « Camp Auschwitz ». JTA a tenté d’entrer en contact avec l’auteur du tweet, le 11 janvier, sans réponse pour le moment.

Parmi les nombreuses personnes ayant partagé la publication, Deborah Lipstadt, experte de la Shoah et de l’antisémitisme. Lipstadt, autrice de multiples recherches sur le négationnisme, qui avait remporté un procès pour diffamation intenté à son encontre par l’un de ces négateurs de la Shoah, a partagé un autre tweet, deux jours plus tard, lorsqu’elle a appris que la photo n’avait pas été prise mercredi.

Deborah Lipstadt (Crédit : Autorisation de l’Université Emory)

Elle explique que cet épisode sert à rappeler l’importance de « toujours vérifier avant de poster une information sur les réseaux sociaux, avant d’appuyer sur ‘Publier’. » Et c’est tout particulièrement vrai parce que les complotistes d’extrême-droite auxquels elle s’oppose, comme les négationnistes de la Shoah ou les adhérents du mouvement QAnon, se nourrissent eux-mêmes souvent de la propagation virale de la désinformation.

Elle connaît – l’ayant constaté dans ses recherches et ayant tiré les leçons de son expérience personnelle – la manière dont les négationnistes sauront utiliser des incohérences présumées pour tenter de discréditer les faits historiques, comme ils ont pu le faire en répétant qu’il y avait des inconstances supposées dans l’encre utilisée par Anne Frank pour écrire son journal intime. Mais elle ajoute que s’inquiéter trop des affirmations des extrémistes est malgré tout une perte de temps dans la mesure où ils ne prêtent guère attention aux faits, aux preuves et à leurs normes.

« Ils vont jeter le discrédit de toute façon », déclare-t-elle. « On ne peut pas vivre en étant en permanence sur la défensive. Mais quand on sait qu’on s’attaque à un sujet que des gens vont tenter de mettre en doute ou de discréditer, et que c’est un sujet d’une telle importance, il faut faire attention ».

Talia Lavin et la couverture de son nouveau livre, « Culture Warlords ». (Autorisation de Lavin/ via JTA)

Talia Lavin, qui fait des recherches sur l’extrémisme et dont le nouveau livre, « Culture Warlords, » détaille son infiltration au sein des communautés d’extrême-droite sur internet, déclare à la JTA que « tous ceux qui parlent ou qui veulent informer au sujet d’événements liés à l’extrême-droite doivent faire preuve de la plus grande précision ».

A LIRE : Les extrémistes cachés dans le web, par Talia Levin et comment les combattre

Mais elle ajoute que la photo en question est probablement issue « d’événements d’il y a un mois – c’est le même groupe et c’est la même ville. » Et elle ajoute qu’au vu des causes criminelles qui sont promues par ces groupes, partager des preuves des haines qu’ils nourrissent est une bonne chose à faire.

« Passer notre temps à nous inquiéter de la réaction des extrémistes lorsqu’ils sont dépeints comme tel n’est guère productif », dit Lavin, qui avait travaillé à JTA pendant environ un an, en 2013.

La jeune femme sait combien le retour de bâton sanctionnant une photographie mal identifiée peut être intense. Au mois de juin 2018, elle avait brièvement publié sur Twitter la photo d’un tatouage figurant sur le bras d’un officier de l’ICE – l’agence de police chargée des douanes et du contrôle des frontières – un cliché qui avait été partagé par l’agence, ajoutant que le symbole représenté pouvait être un symbole nazi. Elle avait rapidement supprimé son tweet après avoir réalisé qu’elle s’était trompée, et elle avait présenté des excuses. Mais l’ICE s’était saisi de cette publication, condamnant la jeune femme dans un communiqué de presse (dans lequel son nom avait été écorché). Suite à cette publication, Lavin avait présenté sa démission au New Yorker où elle était fact-checker.

Une foule de partisans de Trump s’introduit dans le Capitole américain le 6 janvier 2021 à Washington, DC. (Win McNamee/Getty Images/AFP

« Les menteurs et les personnalités violentes détourneront toujours l’attention de leurs propres actes en dépeignant des erreurs innocentes sous la forme d’un complot ou d’un autre », a-t-elle dit. « Ils utiliseront des erreurs faites de bonne foi pour tenter de détourner la conversation pour la placer en-dehors de leurs propres mauvais agissements ».

Ce qui n’empêche pas qu’il est absolument nécessaire de vérifier les partages que nous faisons en ligne, continue-t-elle. Mais elle estime que la haine confirmée par les fact-checkers qui a été affichée, mercredi, est largement suffisante et qu’il n’y a pas besoin d’aller au-delà de cette réalité.

« Bien sûr, il revient à chacun d’entre nous d’avoir une bonne hygiène en termes d’information », continue-t-elle. « Ces groupes sont si malveillants qu’il n’est finalement pas nécessaire d’en rajouter. Il n’ont même pas besoin qu’on exagère les choses ».

A LIRE – Émeutes au Capitole américain : Le guide des symboles de la haine

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