L’histoire de trois bébés de Mauthausen, 70 ans plus tard
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L’histoire de trois bébés de Mauthausen, 70 ans plus tard

Dans “Nés survivants”, l’auteur britannique Wendy Holden raconte l’histoire poignante de trois mères qui ont donné naissance dans les camps nazis, et dont les enfants, contre toute probabilité, ont survécu

Les trois "bébés" du livre de Wendy Holden, "Nés survivants" - Eva Clarke, Mark Olsky et Hana Berger Moran. (Crédit : courtoisie)
Les trois "bébés" du livre de Wendy Holden, "Nés survivants" - Eva Clarke, Mark Olsky et Hana Berger Moran. (Crédit : courtoisie)

LONDRES – Wendy Holden pense que « Nés survivants » (Born survivors) est le livre le plus important qu’elle a jamais écrit, et en tant qu’auteur de plus de 30 livres, elle sait de quoi elle parle. Mais l’écrivain britannique va encore plus loin. Le livre, dit-elle, n’est pas juste important, elle sent qu’elle était destinée à l’écrire.

« Nés survivants » est un travail qui raconte de façon méticuleuse les histoires vraies de trois bébés nés juifs dans les camps de concentration nazis alors que la Seconde Guerre mondiale touchait à sa fin.

En avril 1945, Priska, qui ne pèse que 31 kilogrammes, a donné naissance à Hana sur une table dans une usine avant qu’elle et 1 000 autres femmes ne soient déportées à Auschwitz. Rachel, toute aussi décharnée que Priska, a donné naissance au petit Mark dans un wagon de charbon ouvert, à mi-chemin d’un trajet interminable de 17 jours vers le camp de concentration autrichien de Mauthausen, avec à peine de quoi se nourrir et boire. Anka a donné naissance à Eva sur un chariot rempli de femmes mourantes, alors que les trois mères arrivaient aux portes du camp.

Miraculeusement, les bébés et leurs mères ont survécu grâce à un mélange de chance, de circonstances et de persévérance.

Aucune des mères ne connaissait la sinistre situation des autres, et aucun des trois enfants survivants ne se connaissait – pensant qu’ils étaient les seuls à être nés dans les camps – jusqu’à ce qu’ils se rencontrent pour la première fois 65 ans plus tard.

L'écrivain Wendy Holden (Crédit : courtoisie)
L’écrivain Wendy Holden (Crédit : courtoisie)

Holden est une ancienne correspondante de guerre du Daily Telegraph au Royaume-Uni, et a une large expérience de l’écriture de la violence et de l’oppression.

« Mon père a combattu les Japonais en Birmanie et ma mère a vécu le blitz de Londres », dit-elle, ajoutant qu’elle a toujours été très curieuse de la Seconde Guerre mondiale et de l’Holocauste. Mais elle admet librement que même si elle a écrit beaucoup de livres avec des scènes poignantes, elle a beaucoup pleuré en écrivant « Nés survivants » – même si c’est l’un des rares livres liés à la Shoah avec une fin relativement heureuse.

Le livre est partie d’une lecture d’une rubrique nécrologique publiée en ligne qu’Holden lit de temps en temps, qui évoquait une fois l’histoire d’une femme morte et qui avait été enceinte à Auschwitz – son bébé n’a cependant pas survécu. Intriguée, Holden a cherché partout où elle pouvait pour voir si quelqu’un s’était emparé de ce sujet avant – et, de façon étonnante, personne ne l’avait fait.

Eva Clarke et sa mère Anka à Prague en 1945 (Crédit : courtoisie)
Eva Clarke et sa mère Anka à Prague en 1945 (Crédit : courtoisie)

« C’était ma première chance », dit Holden. La deuxième a été de découvrir qu’Eva Clarke, la plus jeune des trois « bébés » sur qui elle voulait écrire ne vivait pas très loin de chez elle, à Cambridge, en Angleterre.

« Je l’ai contactée pour voir si elle serait intéressée par l’idée de me raconter son histoire. Et Eva m’a répondu ‘Je vous ai attendue 70 ans’ », raconte Holden.

Les « bébés », Eva, Mark Olsky et Hana Berer Moran, se sont rencontrés pour la première fois à une cérémonie en 2010 marquant le 65e anniversaire de la libération du camp de Mauthausen, en Autriche, par les forces américaines, et ils se sont instantanément liés.

Tous les trois étaient impatients que leurs histoires soient sauvées de l’oubli et Holden voit le livre comme un héritage et un testament destinés à leurs descendants.

Eva Clarke, Mark Olsky et Hana Berer Moran avec les vétérans des forces américaines qui ont libéré le camp de Mauthausen, à une cérémonie du souvenir en 2010. (Crédit : courtoisie)
Eva Clarke, Mark Olsky et Hana Berer Moran avec les vétérans des forces américaines qui ont libéré le camp de Mauthausen, à une cérémonie du souvenir en 2010. (Crédit : courtoisie)

La formation journalistique d’Holden lui a grandement servi quand elle a commencé d’importantes recherches pour son livre. Son étude, rit-elle, « commençait à ressembler à un bunker de Churchill en temps de guerre. Tout était recouvert de cartes et de livres pendant que je préparais le livre. »

Elle s’est transformée en « détective médico-légale » et s’est rendue dans 11 pays pour rencontrer les témoins essentiels aux expériences remarquables des trois jeunes mères. Inévitablement, dit-elle, bien qu’elle pensait avoir appris tant d’histoires sur l’Holocauste, les choses qui resurgissaient encore pendant ses recherches l’ont émerveillées.

Une de ces histoires vient de la petite ville de Horni Briza en République tchèque, connue sous le nom de Tchécoslovaquie en ce temps. Un train « de la mort » transportant des centaines de juifs, y compris les trois jeunes mères – deux d’entre elles avaient déjà donné naissance à ce moment – s’est arrêté ici en route pour Mauthausen, le 21 avril 1945.

C’était un samedi soir pluvieux et le chef de gare d’Horni Briza, Antonin Pavlicek, était révulsé par les conditions à bord du train.

Après une dispute prolongée avec l’officier nazi en charge du train, Pavlicek a réussi à organiser le lendemain un effort humanitaire de la part des habitants de la ville acheminés jusqu’aux wagons du train, qui ont apporté de la nourriture, des boissons – et même des vêtements de bébé quand ils ont entendu les cris des nouveau-nés. (Il y avait un certain nombre d’autres bébés dans le train en plus de Hana et Mark, mais on pense qu’aucun n’a survécu.)

Après avoir appris la réponse de Horni Briza, Holden a écrit au maire de la ville pour lui demander si elle pouvait parler avec lui de ce qu’il s’y était passé pendant la guerre.

Le maire a accepté une rencontre, et, à sa grande surprise, quand elle est arrivée – s’attendant à ne voir que le maire – elle est entrée dans une pièce où 10 autres personnes attendaient. Il y avait deux hommes âgés de 84 et 79 ans, qui étaient à l’époque de jeunes garçons quand le train s’était arrêté à Horni Briza en 1945.

« Ils ont parlé de qu’ils ont vu, se rappelle Holden, comment ils ont vu le train s’arrêter et comment ils ont regardé le chef de gare se disputer avec le commandant SS responsable du train. »

Entrée principale du camp de la mort d'Auschwitz (Crédit : CC-BY Tulio Bertorini)
Entrée principale du camp de la mort d’Auschwitz (Crédit : CC-BY Tulio Bertorini)

Des trois mères, la mère de Hana, Priska, et la mère de Mark, Rachel, sont mortes il y a plusieurs années. Anka, la mère d’Eva, est morte à 96 ans juste six mois avant qu’Holden ne contacte son « bébé ».

« Mais j’ai le sentiment de connaître Anka, Rachel et Priska, dit Holden. Je me sens réellement privilégiée d’avoir pu faire connaître leurs histoires. »

L’écrivain Wendy Holden et la survivante de l’Holocauste Eva Clarke seront à la Jewish Book Week à Londres en février.

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