L’instabilité politique en Israël complique les relations avec Washington
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Analyse

L’instabilité politique en Israël complique les relations avec Washington

Et ce, bien plus que l'élection potentielle d'un leader avec qui Biden serait en désaccord, selon des analystes

Jacob Magid

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Le vice-président américain d’alors, Joe Biden, s’apprête à parler à la presse à la résidence du Premier ministre Benjamin Netanyahu à Jérusalem, le 9 mars 2010. (Crédit : AP Photo / Debbie Hill, Pool)
Le vice-président américain d’alors, Joe Biden, s’apprête à parler à la presse à la résidence du Premier ministre Benjamin Netanyahu à Jérusalem, le 9 mars 2010. (Crédit : AP Photo / Debbie Hill, Pool)

Avant l’échéance électorale de la semaine dernière, nous avons eu l’occasion de demander directement à un haut responsable américain si Washington préférerait que Netanyahu soit réélu ou au contraire qu’il soit remplacé par un autre dirigeant.

Protégé par l’anonymat, le haut responsable américain en question a déclaré au Times of Israel que Biden est prêt à négocier avec celui qui se trouvera à la tête de la nouvelle coalition.

« J’espère que l’impasse politique dans laquelle se trouve actuellement Israël va s’estomper », a-t-il ajouté.

Les propos de ce haut responsable évoquent bien la principale crainte de Washington par rapport à la situation politique d’Israël : le fait que les instances décisionnelles soient paralysées du fait de querelles de partis.

Une affiche de campagne électorale pour le Likud qui montre un portrait de son chef, le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, et le chef du parti d’opposition, Yair Lapid. Le portrait de Netanyahu a été dégradé par un tag qui dit « Rentrez chez vous », à Ramat Gan, en Israël, le 21 mars 2021. (Crédit : AP Photo / Oded Balilty)

A l’issue de l’élection et du décompte des voies, aucun parti, qu’il soit pro ou anti Netanyahu, n’a réussi à obtenir la majorité nécessaire pour constituer une coalition. La seule solution pour empêcher que de nouvelles élections soient convoquées dans moins de deux ans est que les pro-Netanyahu s’allient aux Islamistes pro-palestiniens ou bien que tous les opposants au Premier ministre, dans toute leur diversité, trouvent le moyen de s’entendre pour renvoyer Netanyahu.

D’après les experts américains avec lesquels le Times of Israel a pu discuter, Biden aimerait pouvoir négocier avec un dirigeant Israélien qui soit sur la même longueur d’ondes que lui, sur moult sujets sensibles. En revanche, l’administration américaine quant à elle, toujours selon ces analystes, n’a que comme seule préoccupation le fait de trouver une voie de sortie aux querelles politiques qui ont lieu actuellement, afin de mettre un terme à l’instabilité qui pèse sur la vie politique israélienne. Situation qui empêche les Etats-Unis d’avoir des interlocuteurs stables et de commencer à mettre en place leur ambitions stratégiques concernant nombre de sujets bilatéraux.

Bibi ou pas Bibi, telle est la question

Selon Michael Koplow, directeur du Forum politique israélien, « les querelles politiques qui ont cours actuellement compliquent vraiment la tâche à l’administration Biden ». « Le fait pour l’administration américaine d’être dans l’incertitude complète par rapport à la situation politique israélienne complique leur projet sur des sujets politiques urgents ou moins urgents qu’elle aimerait discuter avec Israël. D’autant plus que pour le moment, elle a face à elle un gouvernement de transition et qu’elle ne sait même pas encore qui sera Premier ministre dans les mois à venir. », poursuit Koplow.

Tamara Wittes, directrice de département Middle East Policiy au sein du Brookings Institute, porte le même regard sur la situation. Elle a déclaré que « ce qui préoccupe le plus l’administration Biden pour le moment, est l’incertitude politique qui règne en Israël…. Cette situation instable est un réel défi pour tous les pays partenaires d’Israël. »

Les membres du Comité central électoral comptent les bulletins de vote à Jérusalem, le 25 mars 2020. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

« Tant que le Parlement et le gouvernement demeurent instables, il est très compliqué pour Israël et ses partenaires de discuter de questions politiques. D’autant plus que sur certains dossiers importants, il existe de grandes divergences de point de vue entre dirigeants israéliens », ajoute Wittes.

La directrice du Middle East Policy poursuit en indiquant que la question de savoir si Netanyahu allait rester Premier ministre a complètement monopolisé la vie parlementaire et politique du pays et a eu un impact considérable sur les relations bilatérales entre les Etats-Unis et Israël.

« De plus, du point de vue américain on résume simplement cette instabilité au fait d’être avec ou d’être contre Bibi. Alors que les relations entre les deux pays doivent normalement tourner autour de valeurs communes, de projets communs, de préoccupations communes aux deux Etats », précise Wittes. « Cela aura des effets importants sur l’efficacité des relations israélo-américaines sur le long-terme », ajoute-t-elle.

Cependant, la directrice du programme sur les conflits israélo-palestiniens du US Institute of Peace, Lucy Kurtzer-Ellenbogen, rappelle qu’il est important de nuancer l’impact qu’une instabilité politique prolongée en Israël pourrait avoir sur les relations entre les Etats-Unis et Israël.

« De manière beaucoup plus générale, l’administration américaine est peu encline à donner la priorité aux relations diplomatiques entre Israël et les Palestiniens », précise-t-elle. Au-delà de l’engagement de l’administration américaine en faveur d’une solution à deux Etats et concernant la reprise des relations avec l’Autorité palestinienne, « quel que soit le résultat de l’élection électorale, on ne s’attend pas à une adhésion vigoureuse concernant cette question spécifique de politique étrangère », ajoute-t-elle.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors de son discours à ses partisans dans la soirée des élections israéliennes et au siège du parti du Likud, à Jérusalem, le 24 mars 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

« D’une certaine manière, l’impasse politique dans laquelle se trouve Israël n’exerce aucune pression sur les Etats-Unis pour que ces derniers réévaluent leur approche », poursuit Kurtzer-Ellenbogen, rappelant que dans tous les cas « l’administration américaine est confrontée à trop d’obstacles des deux côtés, pour rendre une démarche proactive attrayante ».

Le consensus sur l’Iran

Observer la manière dont les Etats-Unis et Israël ont géré la question iranienne est un élément qui peut nuancer l’idée selon laquelle l’impasse politique actuelle en Israël constituerait une lourde entrave aux relations bilatérales.

Koplow rappelle que les Etats-Unis et Israël n’eurent aucun mal à coordonner leurs efforts sur la question iranienne, réunissant à nouveau le groupe de travail stratégique composé de responsables de la sécurité nationale et qui fut établi sous Obama afin de réduire les différends entre les deux États sur cette question sensible.

Après les critiques publiques émises par le chef d’état-major de Tsahal, Aviv Kohavi, à l’égard du projet de la Maison Blanche de revenir à l’accord de 2015 sur l’Iran, précisée quelques jours après la prise de fonctions de Biden, les responsables israéliens ont évité d’interpeller publiquement Washington. « Il est difficile de ne pas l’avoir remarqué », note Koplow.

Michael Koplow. (Israel Policy Forum)

Koplow rappelle également que de hauts responsables américains et israéliens se sont entretenus par téléphone à de multiples reprises au sujet de l’Iran. Ce qui selon lui, représente un signe de bonne entente entre les deux pays sur le sujet.

Wittes, du Brookings Institute, explique également que le fort consensus qui existe entre les partis israéliens sur le dossier iranien constitue un motif important de coopération entre eux, malgré le gouvernement de transition de Jérusalem et les querelles qui existent.

C’est d’ailleurs le gouvernement intérimaire, dirigé par Netanyahu et le ministre de la Défense Benny Gantz, qui a rétabli le groupe de travail stratégique sur l’Iran. Il a d’ailleurs déjà commencé à se réunir malgré la crise.

Cependant, Wittes rappelle que certaines questions de sécurité ne font pas consensus parmi les candidats au poste de Premier ministre. Elle rappelle que le positionnement par rapport à la lutte contre le Hezbollah ou encore celle de la limitation de la présence iranienne en Syrie sont des questions sur lesquelles il existe, entre les potentiels candidats à la direction du gouvernement, des divergences de position.

Les autres dossiers qui fâchent

Sur les sujets brûlants, à l’instar de la Cisjordanie ou de Gaza, une instabilité politique prolongée compliquera forcément l’action des États-Unis, d’après les analystes.

Koplow affirme que les projets américains de régulation des implantations en Cisjordanie, la tenue de discussions apaisées entre les deux États, risquent d’être impactées par la crise politique en Israël.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (au centre) et des membres de son parti du Likud lors d’une cérémonie d’inauguration d’un nouveau quartier dans l’implantation de Revava en Cisjordanie, le 23 mars 2021. (Crédit : Roy Hadi / Shomron Regional Council)

« Je ne sais pas comment dans le cadre d’une nouvelle élection, le sujet des implantations en Cisjordanie pourra être traité, sachant que pendant encore cinq ou six mois Netanyahu ne va cesser de prôner leur légalité », déclare Koplow.

Les experts nous rappellent également que l’administration Biden a évité de prendre clairement position sur la question des prochaines élections palestiniennes. Elle n’a volontairement émis aucun avis officiel concernant la réaction des Etats-Unis par rapport à l’éventualité d’une victoire électorale du Hamas ni émis aucune indication officielle pour influencer Israël à autoriser le vote à Jérusalem-Est. Cette « retenue » de la part de l’administration Biden peut peut-être s’expliquer par le fait qu’elle n’ait pas voulu influencer le processus électoral en Israël.

Or, les élections législatives palestiniennes doivent avoir lieu dans moins de deux mois. Par conséquent, à un moment ou à un autre l’administration Biden devra signifier clairement son positionnement à leur égard. Ce qui radicalisera très certainement les positions de certains partis politiques israéliens sur la question alors même qu’ils sont embourbés dans une campagne électorale qui, à ce jour, semble sans fin.

Les Etats-Unis souhaitaient envoyer des signaux positifs aux Palestiniens en ouvrant un consulat qui leur soit dédié à Jérusalem. Selon un responsable américain qui a confirmé ce projet au Times of Israel (au début du mois de mars), les Etats-Unis comptaient le mettre en pratique compte tenu du fait que Netanyahu aurait été entièrement pris par la campagne électorale. Ce qui aurait augmenté leur chance de succès.

Le consulat des États-Unis à Jérusalem qui a fusionné avec l’ambassade américaine en Israël dans la ville sainte, le 4 mars 2019. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

Selon Koplow, au vu de la situation actuelle, ce plan risque de rester en suspens pendant un moment.

Il émet également l’hypothèse que l’instabilité politique risque de retarder les processus de normalisation des relations diplomatiques entre Israël et certains États qui jusqu’à présent lui étaient hostiles. En effet, l’instabilité politique risque de pousser certains de ces pays à attendre que la situation politique interne d’Israël se stabilise pour continuer le processus ou l’entamer.

Les Emirats arabes unis, qui furent les premiers à normaliser leur relation avec Israël (dans le cadre des accords d’Abraham de 2020), s’en sont pris à Netanyahu, l’accusant de politiser à des fins électorales internes, cet accord historique. Cet épisode rappelle donc aux partis en compétition, qu’ils n’ont pas intérêt à instrumentaliser les processus de normalisation diplomatique à des fins électorales.

Vue la situation, les Américains sont prêts à accepter n’importe qui

Malgré toutes ces complications, les analystes nous rappellent que l’instabilité politique en Israël n’empêche pas Biden de « dormir la nuit ».

« Bien que Lapid [Yair Lapid, président du parti ‘Yesh Atid’] soit idéologiquement plus proche de Biden que d’autres candidats israéliens potentiels, je pense tout de même qu’il existe peu de personnes au sein de l’administration américaine qui ne veulent ou ne puissent travailler avec Netanyahu », déclare Koplow. « Quelque personne que ce soit, je pense que les Américains veulent seulement avoir un interlocuteur stable, qui soit assuré de rester en fonction pour une période bien déterminée », poursuit-il.

Yair Lapid du parti Yesh Atid (à gauche) et l’ancien vice-président Joe Biden sur une photo non datée. (Autorisation)

Cependant la relation entre le gouvernement Netanyahu et la Jordanie demeure l’un des dossiers qui inquiète le plus les États-Unis.

« Le gouvernement qu’a dirigé Netanyahu ces dernières années, a entretenu de très mauvaises relations avec la Jordanie », note Wittes, rappelant au passage l’incident qui eut lieu entre Israël et le royaume hachémite suite à une dispute entre les deux États concernant le souhait du Prince Hussein de se rendre sur le mont du Temple accompagné d’un lourd dispositif de sécurité. Incident qui conduit au retardement du décollage de l’avion de Netanyahu, par Amman, en destination des Emirats arabes-unis.

Le déclin des relations entre Israël et la Jordanie est quelque chose qui inquiète les Etats-Unis car « la Jordanie est un partenaire important des Etats-Unis tant sur la question du maintien de la paix israélo-arabe que sur d’autres nombreux dossiers de sécurité régionale », précise Wittes, qui occupa la fonction de sous-secrétaire adjointe aux affaires proche-orientales, sous l’administration Obama.

Lucy Kurtzer-Ellenbogen. (US Institute of Peace)

Deux scénarios sont possibles selon Kurtzer-Ellenbogen, dans l’optique où les partis israéliens arriveraient à former une coalition dans les semaines à venir. D’un côté on pourrait voir aboutir un gouvernement religieux d’extrême-droite soutenu par le Parti islamiste « Ra’am ». De l’autre pourrait éclore une coalition anti-Netanyahu très hétérogène qui nécessiterait l’appui de certains partis de droite comme Yamina ou Tikva Hadasha, soutenus par une Liste arabe unie. Dans tous les cas, précise Kurtzer-Ellenbogen, si de tels scénarios sont à venir, les perspectives d’une action durable avec les Palestiniens sont peu probables.

En attendant que les choses s’arrangent, les Etats-Unis ont déjà commencé à tenir certaines promesses concernant leur politique envers Israël et les Palestiniens. Par exemple, l’administration Biden a annoncé qu’elle allait verser très prochainement 15 millions de dollars d’aides humanitaires aux Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, dans le cadre de la lutte contre le Covid-19. Elle a également précisé que des fonds supplémentaires seraient accordés prochainement.

« L’impasse politique que connaît Israël en ce moment, dans le contexte d’un gouvernement de droite dure, ne va pas foncièrement changer la position des Etats-Unis sur ce sujet à court-terme », déclare Kurtzer-Ellenbogen.

Tamara Cofman Wittes. (Capture d’écran vidéo)

Selon Wittes, la crise politique israélienne ne va pas changer certains projets de l’agenda Biden dans la région, à l’instar du soutien de son administration à une solution à deux Etats. « Pour le moment, il s’agit de savoir pour les Etats-Unis, s’ils vont devoir travailler avec des dirigeants israéliens qui vont vigoureusement s’opposer à leur ambitions ou si au contraire ils auront à travailler avec des dirigeants israéliens qui sont ouverts aux discussions sur certains dossiers », précise-t-elle.

Evidemment le candidat potentiel qui serait le plus en adéquation avec l’administration Biden serait Lapid. Ce dernier s’est prononcé contre l’élargissement des implantations en Cisjordanie et souhaite reprendre les discussions avec l’Autorité palestinienne. En revanche, cela ne signifie pas pour autant qu’il est le seul candidat potentiel avec lequel les Etats-Unis peuvent et veulent travailler.

En 1977, l’ex-Premier ministre Menachem Begin fit campagne pour qu’Israël garde le contrôle de la péninsule du Sinaï. « La position de Begin n’empêcha pourtant pas les administrations Ford puis Carter de poursuivre leur négociation et finalement aboutir à un accord de paix entre Israël et l’Egypte », ajoute Wittes.

« Ce n’est pas comme si les Etats-Unis avaient l’habitude de fermer les portes du dialogue, ou de bouleverser leurs objectifs stratégiques dans la région à chaque changement de dirigeant nouvellement élu en Israël. Évidemment, cela peut changer les choses sur la forme mais pas dans le fond », précise Wittes.

« En fin de compte, ce qui perturbe vraiment la relation bilatérale, ce sont l’incertitude et l’instabilité politiques. Le fait que la situation intérieure soit perturbée peut rendre difficile l’établissement d’un partenariat bilatéral stable », conclut-elle.

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