L’Intifada Facebook ? Beaucoup de terroristes ne sont pas sur Facebook
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L’Intifada Facebook ? Beaucoup de terroristes ne sont pas sur Facebook

Sans profil clair des terroristes, les services de sécurité d'Israël ont du mal à expliquer la vague actuelle d'attaques

Avi Issacharoff est notre spécialiste du Moyen Orient. Il remplit le même rôle pour Walla, premier portail d'infos en Israël. Il est régulièrement invité à la radio et à la télévision. Jusqu'en 2012, Avi était journaliste et commentateur des affaires arabes pour Haaretz. Il enseigne l'histoire palestinienne moderne à l'université de Tel Aviv et est le coauteur de la série Fauda. Né à Jérusalem , Avi est diplômé de l'université Ben Gourion et de l'université de Tel Aviv en étude du Moyen Orient. Parlant couramment l'arabe, il était le correspondant de la radio publique et a couvert le conflit israélo-palestinien, la guerre en Irak et l'actualité des pays arabes entre 2003 et 2006. Il a réalisé et monté des courts-métrages documentaires sur le Moyen Orient. En 2002, il remporte le prix du "meilleur journaliste" de la radio israélienne pour sa couverture de la deuxième Intifada. En 2004, il coécrit avec Amos Harel "La septième guerre. Comment nous avons gagné et perdu la guerre avec les Palestiniens". En 2005, le livre remporte un prix de l'Institut d'études stratégiques pour la meilleure recherche sur les questions de sécurité en Israël. En 2008, Issacharoff et Harel ont publié leur deuxième livre, "34 Jours - L'histoire de la Deuxième Guerre du Liban", qui a remporté le même prix

Un émeutier palestinien utilise un lance-pierre pour jeter des pierres vers les forces de sécurité israéliennes lors d'affrontements à Beit El, près de la ville cisjordanienne de Ramallah, le 11 octobre 2015 (Crédit : AFP / Abbas Momani)
Un émeutier palestinien utilise un lance-pierre pour jeter des pierres vers les forces de sécurité israéliennes lors d'affrontements à Beit El, près de la ville cisjordanienne de Ramallah, le 11 octobre 2015 (Crédit : AFP / Abbas Momani)

Les experts ont expliqué des centaines de fois ces derniers mois (dont plusieurs fois sur ce site) que l’actuelle déflagration de la violence est le résultat direct de l’incitation palestinienne dans les médias sociaux.

Encore et encore, Facebook a été pointé du doigt comme étant le moteur de la dernière escalade, qui est décrit dans les médias palestiniens comme « l’intifada al-Quds de [Jérusalem] ».

Mais d’après les interrogatoires des terroristes arrêtés suite aux récentes attaques, ou qui ont été arrêtés avant de commettre leur attentat, une image différente et surprenante émerge.

Un bon nombre de ces terroristes ne disposent pas de comptes Facebook ou sur tout autre réseaux sociaux. Les vidéos en ligne exhortant aux attaques contre les Juifs ne les ont pas atteint.

Ils ont été motivés à agir par l’incitation de l’ancienne génération, le type d’incitation qui a joué un rôle dominant au siècle dernier : les conversations, les bavardages autour d’un café – certaines émissions de télévision, avec certitude, mais surtout la propagation ultra-rapide des rumeurs par le bouche-à-oreille. Ce sont eux qui ont conduit à la dernière mobilisation contre les Juifs.

Dans le passé, ce phénomène a été appelé fazaah, un terme arabe utilisé pour une alarme ou un cri destiné à entraîner ceux qui l’entendent à l’attaque.

Ce vieux mécanisme semble être au cœur de l’incitation à la violence qui est au cœur de cette dernière « intifada ».

Ces mécanismes d’incitation peuvent être retrouvés pendant la révolte arabe de 1936 et se combinent aujourd’hui avec ceux des jeunes modernes alimentés par (entre autres sources) les réseaux sociaux de 2015.

Bien sûr, les réseaux sociaux ne sont pas absents de l’arène. Ils jouent un rôle clair dans l’inflammation des passions de l’escalade actuelle, mais peut-être pas un rôle aussi central que les médias le suggèrent.

Près de la moitié de la jeunesse palestinienne urbaine est sur Facebook mais dans les villages et les camps de réfugiés, l’image qui se profile est très différente.

Les terroristes qui sont venus des villages de la région d’Hébron, par exemple, ne sont non seulement pas sur Facebook, ils vivent souvent dans des maisons avec de l’électricité par intermittence.

Une jeune femme d’un village près de Naplouse a dit aux enquêteurs que son village n’a pas un approvisionnement régulier en électricité, et a expliqué qu’elle a décidé de mener une attaque quand elle a entendu quelqu’un dire que Hudai Hashalmoun, la femme palestinienne portant le niqab abattu par un soldat Givati ​​à Hébron, a été assassinée de sang-froid, massacrée et profanée. Elle a décidé alors et à ce moment-là de mener une attaque pour venger la mort d’une jeune femme qu’elle ne connaissait pas.

Cette histoire est emblématique d’un autre constat dramatique des interrogatoires : un certain nombre de terroristes mènent leurs attaques en moins d’une heure après avoir été exposés à des nouvelles ou des rumeurs, que ce soit à travers des vidéos en ligne ou le bouche-à-oreille, sur des « meurtres » de Palestiniens par Israël.

D’autres ont planifié leurs attaques pendant un certain temps et ont même filmé leurs testaments dans des vidéos destinées à être diffusées après leur mort.

Ce fait, que certains des terroristes étaient motivés pour mener une attaque terroriste sur une simple déclaration des voisins et des membres de la famille ou par des images graphiques de manifestations meurtrières ou des attaques terroristes précédents diffusés à la télévision, souligne l’importance des plates-formes traditionnelles conduisant à la violence.

En effet, le média le plus important cité par les terroristes comme influençant leur décision était la chaîne Al-Aqsa TV du Hamas, qui dispose d’un large public en Cisjordanie, avec la chaîne du Jihad islamique ainsi que deux autres : Al-Quds et de la Palestine Mubasher. Toutes ces chaînes sont des chaînes populaires de la télévision palestinienne.

Leurs émissions et les enquêteurs ont contribué à donner le sentiment de mission des terroristes.

Des lanceurs de pierres palestiniens près d'un feu de du bois lors d'affrontements avec les forces de sécurité israéliennes à Shuafat à Jérusalem-Est le 5 octobre 2015 (Crédit : AFP Photo / Ahmad Gharabli)
Des lanceurs de pierres palestiniens près d’un feu de du bois lors d’affrontements avec les forces de sécurité israéliennes à Shuafat à Jérusalem-Est le 5 octobre 2015 (Crédit : AFP Photo / Ahmad Gharabli)

L’Autorité palestinienne cherche à empêcher l’incitation à la violence de ces médias, mais la chaîne Al-Aqsa a été en mesure de contourner la supervision de l’autorité en utilisant le simple subterfuge de la diffusion en temps réel des reportages des journalistes à travers leurs téléphones portables pour donner une base de leurs revendications qui aident à créer l’atmosphère de fazaah.

L’AP a tout autant du mal à contrôler les frontières sauvages des médias sociaux. Pourtant, là aussi, de l’avis général que les nombreuses pages Facebook récemment créées appelant à une troisième intifada sont le fait d’individus, ou d’initiatives locales, n’est pas tout à fait exact.

Le rôle du Hamas dans ce discours sur Facebook est de plus en plus évident pour les services de sécurité. Le Hamas exploite aujourd’hui un grand nombre de pages Facebook destinées à enflammer le peuple vers un fazaah moderne. Certaines pages sont basées à Gaza et certaines en Cisjordanie.

Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de pages Facebook gérées par des individus indépendants ou des Palestiniens ordinaires. Mais le Hamas est maintenant considéré comme la force dominante qui mène l’incitation dans les médias sociaux.

Au final, le grand nombre de pages Facebook travaillant pour enflammer les tensions a rendu difficile pour les services de sécurité israéliens et palestiniens de perturber les efforts d’incitation. Dès qu’une page est fermée, beaucoup d’autres sont créées à sa place.

Qui sont les terroristes ?

Israël a recueilli des données sur l’identité des terroristes. Au cours des 33 derniers jours, 73 Palestiniens ont décidé de commettre des attentats : 24 de Jérusalem et les villages environnants ; 47 de la Cisjordanie, dont 32 de la région d’Hébron, et 20 d’entre eux sont de la ville elle-même. Deux étaient des citoyens israéliens.

Six des 73 terroristes étaient des femmes. Tous, sauf deux étaient célibataires. La moyenne d’âge : 20 ans.

Les citadins sont plus nombreux que les Palestiniens ruraux de près de deux citadins pour un rural : 45 des terroristes venaient de villes ou petites villes (comme Qabatiya), 24 de villages ruraux, et seulement quatre des camps de réfugiés – ou, pour être exact, un d’un camp de réfugiés, le quartier de Shuafat à Jérusalem-Est.

Le camp de réfugiés de Shuafat à Jérusalem-Est (Crédit : Miriam Alster / Flash90)
Le camp de réfugiés de Shuafat à Jérusalem-Est (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

C’est peut-être dans cette dernière donnée que réside peut-être la différence la plus spectaculaire entre l’actuelle Intifada et celles de 1987 et 2000.

Dans le passé, les camps de réfugiés ont été à la pointe de la flambée de la violence et se sont engagés dans la plupart des combats. Aujourd’hui, malgré les conditions économiques et sociales lamentables dans les camps, ils ne font pas réellement partie de l’Intifada au couteau. (Shuafat est plus représentatif de la centralité de Jérusalem-Est dans le phénomène que les camps de réfugiés en général.)

Alors que dans le passé, des dizaines de milliers de résidents du camp sont descendus dans les rues de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, ont rejoint les cellules armées du Fatah et du Hamas et constitué le « fer de lance » de la violence, ils ne sont que des acteurs périphériques dans les protestations qui ont eu lieu en Cisjordanie au cours des dernières semaines, et sans ambiguïté évitent de prendre part aux attaques au couteau.

Cette absence peut expliquer le manque de participation populaire plus large dans la violence, qui a jusqu’à présent été limité à quelques milliers de militants.

Il est difficile, voire impossible, de produire un profil simple du « terroriste moyen » dans cette escalade [de la violence]. À un certain niveau, c’est un jeune homme célibataire de Jérusalem-Est ou de Hébron. Mais comme nous avons appris ces derniers jours, certains terroristes viennent d’ailleurs, certains sont des femmes, certains sont instruits et d’autres moins.

Muhannad Halabi, 19 ans, a été identifié comme le terroriste qui a poignardé deux Israéliens à mort à Jérusalem le 3 octobre  2015 (Crédit : Facebook)
Muhannad Halabi, 19 ans, a été identifié comme le terroriste qui a poignardé deux Israéliens à mort à Jérusalem le 3 octobre 2015 (Crédit : Facebook)

Certains sont des marginaux sociaux, tandis que d’autres, comme Muhannad Halabi, qui a lancé la vague d’attaques au couteau avec son assassinat début octobre de Nehemia Lavi et Aharon Benet dans la Vieille Ville de Jérusalem, étaient populaires.

Parmi les femmes, les premières terroristes venaient visiblement de la marge de la société palestinienne, mais les attaques suivantes ont été commises par des femmes de milieux sociaux qui représentent le courant dominant de la société palestinienne en Cisjordanie.

Ces différences avec le passé et la diversité des attaquants font qu’il est difficile de dire où tout cela va.

Les agents de sécurité ne prévoient pas une baisse significative de la violence de sitôt, du moins pas alors qu’il n’y a pas d’horizon diplomatique. La raison de cette évaluation est liée à la situation précaire de l’Autorité palestinienne dans cette violence.

L’AP a été une force clé pour faire émousser l’incitation et l’opposition violente à Israël.

Sans un changement dans les interactions de l’AP avec Israël – ce qui signifie une nouvelle initiative diplomatique qui pourrait lui donner une alternative crédible à la violence – elle ne sera pas en mesure de poursuivre la coordination sécuritaire avec Israël, ou aider à assurer que la lutte reste diffuse et « populaire » pendant très longtemps. Il y a un risque réel que la dernière escalade glisse dans une intifada armée.

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